Lecture / Ecriture
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Le dernier seigneur de Marsad de Charif Majdalani

Charif Majdalani
  Le dernier seigneur de Marsad
  Villa des femmes

Charif Majdalani est un écrivain libanais de langue française né à Beyrouth en 1960.

Le dernier seigneur de Marsad - Charif Majdalani

C'était Beyrouth Ouest
Note :

   Avec cette œuvre de Charif Majdalani c'est un peu toute l'histoire du Liban au XX° siècle qui est revisitée. Le récit se focalise sur un personnage principal, Chakib Khattar, un grand notable de Marsad, un quartier Beyrouth-Ouest. Le romancier s'intéresse à ses réactions de chef de famille et de chef de clan. A travers les péripéties familiales et les soubresauts de la vie libanaise, il campe un homme de caractère qui prétend résister aux changements pour conserver son statut de notable. Mais le vent de l'histoire est trop fort : la ténacité fait place à l'obstination et le mène à la chute, tragiquement.
   
   La fortune de la famille reposait sur les terres, sur le patrimoine immobilier, et sur une entreprise d'importation et de découpe du marbre. Les Khattar sont des grecs-orthodoxes dans un quartier dont la démographie s'inverse : les chrétiens quittent Beyrouth-Ouest tandis que les musulmans s'y regroupent, mouvement renforcé par le flux des réfugiés palestiniens. "Marsad se trouvait du coup incluse dans une circonscription électorale où la population dominante était sunnite". Dans ce pays, l'idée de citoyens égaux n'existe pas. D'une part, parce que des structures encore féodales organisent des relations sociales clientélistes, d'autre part du fait de la dérive communautariste. Le Liban est emporté par les troubles, par l'émergence des milices, par une guerre civile qui ne sera stoppée que par l'intervention de l'armée syrienne.
   
   L'intrigue tourne autour de fiançailles interrompues avant même d'être conclues : Simone, la fille cadette de la famille Khattar, n'épousera pas Hamid avec qui elle s'est enfuie. "La fille du notable n'avait pas fui avec un musulman de Basta, ni avec un pauvre hère sans famille, venu d'ailleurs et qui l'aurait enjôlée, elle avait simplement disparu en compagnie de Hamid, bras droit de Chakine à l'usine et fils d'Abdallah, le régisseur des biens des Khattar." Chakib a-t-il voulu éviter une mésalliance entre une dynastie bourgeoise dont les relations comptaient Présidents et Ministres, et une famille de paysans sunnites et pauvres ? Ou bien y avait-il quelque secret de famille qui se serait opposé à un tel mariage ? Le soupçon qui naît à la lecture semble confirmé par les relations entre Chakib et Lamia, la mère de Hamid... Séduisante et déterminée, Lamia souhaitait assurer à son fils une position sociale solide... et elle y est parvenu, malgré l'échec des fiançailles de Simone et de Hamid. Le devenir du grand domaine des Khattar à Kfar Issa est ainsi le pôle rural du roman.
   
   Le roman, tout entier dans une écriture classique, concerne aussi ce thème que l'on retrouve souvent en littérature : la difficulté de la transmission de l'entreprise et du patrimoine d'une génération à la suivante. Entre fils aîné incompétent, cadet qui trahit le clan et gendres non concernés, Chakine Khattar aurait eu intérêt à reconnaître Hamid comme son successeur, mais tout s'y opposait : sa religion, son conservatisme et sans doute aussi son immense orgueil.
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critique par Mapero




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Liban en charpie...
Note :

   Venant de lire récemment "Les désorientés" d'Amin Maalouf, je ne puis m’empêcher de tracer un parallèle dans la démarche des deux auteurs. Indéniablement tous deux attachés à leur patrie, le Liban, ils s’efforcent tous deux de nous retracer une "histoire" de la décomposition libanaise à laquelle nous avons assisté en le dernier quart du XXème siècle.
   A ce petit jeu, Amin Maalouf m’avait paru moins didactique que Charif Majdalani, qui, au moins dans le dernier tiers du livre ne me semble plus vraiment dans le roman lui-même mais plutôt dans la pure description des évènements post-1975 et la guerre civile.
   
   Il y a pourtant un départ de roman tout à fait... romancé (et qui dans l’essence d’ailleurs m’a semblé faire un clin d’œil au Amin Maalouf du "Rocher de Tanios" avec ses affaires de paternité mystérieuses...). Une histoire qui tourne comme un vortex autour de Chakib Khattar – c’est lui "le dernier seigneur de Marsad – Chakib Khattar, notable de confession grecque orthodoxe (on dit grec-orthodoxe ou chrétien orthodoxe ?), solidement implanté dans le quartier de Marsad, sur l’ouest de Beyrouth. Et notable, à Beyrouth milieu du XXème siècle ne semblait pas un vain mot. C’était carrément l’aristocratie, celle des affaires, de l’économie, en l’occurrence.
   
   Le roman va évoquer comment la famille Khattar en est arrivée à ce degré de notabilité puis comment tout va se déliter ; le quartier de Marsad, le Liban, la famille de Chakib...
   
   Chakib qui a fils et filles, mais qui ne trouvera pas réellement de successeur pour assumer la dynastie. Le cas le plus flagrant et douloureux étant celui de sa fille Simone, qui aurait pu être celle qui lui amène un successeur via Hamid Chahine, son amour. Mais voilà, Hamid Chahine n’est que le bras droit de Chakib, fils du régisseur de son domaine de Kfar Issa. Il ne fait pas partie des "familles" qui ont la haute main sur l’activité économique ou politique du Liban. Et Chakib repousse Hamid, se brouillant de fait avec sa fille, mais les choses ne sont-elles pas encore plus compliquées qu’on ne le pense… ?
   
   Au fil du roman, nous allons voir le quartier de Marsad se faire investir progressivement par les musulmans sunnites par le simple fait de l’expansion démographique autour de Beyrouth, puis le contrecoup des affrontements israélo-palestiniens va amener des factions de combattants, de toutes sortes, l’émergence de milices... bref l’histoire inextricable d’un Liban communautarisé et déchiré qu’on connait...
   
   C’est dans cette partie que Charif Majdalani perd un peu de vue, me semble-t-il, le fil du roman pour se concentrer sur l’histoire libanaise. La fin retrouvera une vigueur soudaine qui fournira a posteriori des explications sur des attitudes, des faits, peu compréhensibles mais...

critique par Tistou




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