Lecture / Ecriture
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Elle, tant aimée de Melania Gaia Mazzucco

Melania Gaia Mazzucco
  Elle, tant aimée

Elle, tant aimée - Melania Gaia Mazzucco

Amoureuse et globe-trotter
Note :

   Elle traverse “Boussole” de Mathias Enard en aventurière de l'Orient : c'est ainsi que j'ai découvert la véritable Annemarie Schwarzenbach, et par une heureuse coïncidence, un vieux numéro de la revue Page m'annonçait la parution du travail de Melania Gaia Mazzucco : “Elle, tant aimée…”
   
   Une chute fatale, le 7 septembre 1942 — on ne portait pas de casque pour faire du vélo en ce temps-là — sert d'incipit à cette biographie issue d'une patiente recherche.
   Née en 1908 dans une famille de riches industriels de Zurich, le jeune suissesse a connu une vie brève et tourmentée qui l'a amenée à parcourir le monde et pas seulement le Moyen-Orient et à se passionner pour les enfants de Thomas Mann, en amoureuse d'Erika aussi bien que de Klaus qu'elle suivit aux Etats-Unis. Erika et Klaus, qu'elle appelle les jumeaux bien qu'ils ne le soient pas, font connaître à la riche héritière d'autres horizons que ceux du lac de Zurich et de Sils-Maria : le théâtre et l'écriture, l'engagement antinazi, l'URSS, mais aussi la drogue dont elle ne réussit à se dégager qu'à la suite de son effondrement psychologique à New York en 1940.
   Cette année-là, la mort de son père, l'éloignement des “jumeaux”, le conflit avec la baronne von Opel dont elle est devenue la maîtresse et d'autres liaisons impossibles — notamment avec Carson McCullers — l'amènent à l'hôpital psychiatrique et à une brève arrestation. Expulsée des Etats-Unis vers la Suisse, rejetée par sa mère égocentrique et choquée par la schizophrénie de sa fille, Annemarie réalise en 1941-42 un dernier périple, solitaire celui-là, en Afrique, au Congo, toujours en écrivant et en photographiant, si bien qu'on la prend pour une espionne nazie ! Cette aventure africaine est particulièrement bien étudiée dans ce livre.
   
   Adolescente androgyne, Annemarie alias Miro pour les intimes — ou du moins certains — était attirée par les femmes mûres et amies de sa mère qui fréquentaient l'imposante villa familiale de la banlieue de Zurich. Par la suite elle fit la conquête de nombreuses femmes, comme par exemple Ella Maillart qu'elle accompagna jusqu'en Afghanistan à bord d'une Ford. C'était une passionnée d'automobiles, faute d'avoir satisfait l'ambition de sa mère d'en faire une championne d'équitation, domaine où brillera son frère cadet.
   
   Un demi-siècle après sa disparition, Annemarie Schwarzenbach, à la fois femme libre, amoureuse et aventurière, est redécouverte comme auteure de nouvelles, de romans et de récits de voyages, dont plusieurs titres figurent maintenant au catalogue des éditions Payot. "C'était l'âge d'or des voyages. Entre les deux guerres mondiales, une humanité excentrique, curieuse et libre se jeta sur les routes du monde" écrit Melania Mazzucco. Un film vient justement de sortir en 2015 qui lui est consacré : Je suis Annemarie Schwarzenbach, réalisé par Véronique Aubouy.
   
   L'épaisse biographie romancée de Melania Mazzucco, démontre une très forte empathie pour son personnage de jeune femme fragile et attachante et parfois aussi insaisissable. Elle insiste particulièrement sur les relations amoureuses de son héroïne, sur ses difficultés relationnelles avec sa mère, avec les femmes de sa vie, sans oublier son mariage blanc avec un diplomate français en poste à Téhéran puis au Maroc. Le contraste entre la Suisse repliée dans sa neutralité et le monde en crise puis en guerre est aussi quelque chose de saisissant dans cet ouvrage.

critique par Mapero




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