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Le livre des Baltimore de Joël Dicker

Joël Dicker
  La vérité sur l’affaire Harry Quebert
  Le livre des Baltimore

Joël Dicker est un écrivain suisse romand né en 1985.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le livre des Baltimore - Joël Dicker

Il est bien le dernier Dicker ?
Note :

   Rentrée littéraire 2015
   
   Il est bien le dernier Dicker ? C'est la question que tout le monde se pose et que je me posais bien évidemment aussi, à tel point que je n'ai pas trainé et ai été l'acheter dès sa sortie. Nul doute qu'on l'attendait au tournant l'heureux écrivain suisse de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" que tout le monde ou presque s'est arraché et a aimé, et qui s'est vu récompenser à la surprise de beaucoup du grand prix de l'Académie française et du Goncourt des Lycéens en 2012.
   
   Alors OUI il est bien même s'il n'est peut être pas aussi bien que son précédent, quoique... Mais il a des qualités indéniables qui rattrapent les petites facilités et ficelles auxquelles l'écrivain n'a pas échappé.
   
   Tout d'abord c'est un page turner, on s'installe, on le commence, et quand on s'arrête on a déjà lu 100 pages... Un roman addictif qui vous fait passer un bon moment, ce n'est déjà pas si mal quand tant de livres nous tombent des mains...
   
   Ensuite les premières pages du premier chapitre, qui s'attachent à décrire le métier d'écrivain m'ont enthousiasmé car "Les gens pensent qu'en tant qu'écrivain votre vie est plutôt facile". Que nenni... Ce qui est sûr par contre c'est que les écrivains sont plutôt sympa à commencer par ce jeune suisse, dont la maman est libraire et qui squatte en ce moment les plateaux télé pour parler de son roman avec un plaisir non dissimulé, plaisir partagé bien sûr. Il est sympa Dicker, incontestablement.
   
   Une des bonnes surprises du roman est aussi qu'on retrouve comme narrateur et personnage principal Marcus Goldman, le héros de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert", sur le point d'écrire son nouveau roman, dans la maison qu'il vient d'acheter en Floride. Sur place, il sympathise rapidement avec son voisin, Léo, un homme de 70 ans, qui essaie d'écrire un livre qu'il n'arrive même pas à commencer. Les deux hommes passent beaucoup de temps ensemble, souvent autour d'un verre.
   
   Un soir, alors qu'ils discutent assis sur la terrasse, ils aperçoivent un chien qui traine. N'en retrouvant pas les propriétaires, Marcus décide de le suivre pour essayer de savoir d'où il vient. Bonne idée car l'animal le ramène en effet à son domicile. Il a alors la surprise de voir que la personne qui lui ouvre est une femme qu'il a très bien connue. Il s'agit en effet d'Alexandra, son ancienne petite amie, qu'il n'a pas vue depuis 8 ans, en couple désormais avec Kévin, un joueur de hockey. Les deux anciens amants sont stupéfaits de se retrouver... Première ficelle un peu facile ces retrouvailles mais l'épisode du chien est sympa et il faut bien un moyen de se retrouver, non ? Cela ne vous est jamais arrivé de retomber sur un ex par hasard ?!
   
   Alexandra a tenu une place très importante dans son passé, dans la mesure où elle a fait partie du quatuor de sa jeunesse. Marcus décide alors de raconter l'histoire de ces quatre inséparables, en revenant sur leur histoire et ce qu'il s'est passé avant le Drame -avec un D majuscule- qu'on nous a annoncé dès le prologue du roman et qui va nous tenir en haleine. En revenant sur l'histoire de sa famille et des Goldman de Baltimore, à savoir son oncle Saul à qui il voue une admiration sans faille, sa femme Anita, et leurs deux fils Hiller leur fils légitime et Morty, leur fils adoptif, avec lesquels il a passé les plus belles années de sa jeunesse. Ses cousins de Baltimore.
   
   C'est un pur plaisir de retrouver l'écriture de Joël Dicker qui une fois encore nous a concocté un roman où on ne s'ennuie pas, en raison du secret qui sous-tend l'action, des flash back entre ce qu'il a vécu enfant et sa vie actuelle et notamment ses retrouvailles avec Alexandra, chez qui il ne peut s'empêcher de retourner bien qu'elle soit en couple. Le temps de l'enfance est aussi une intrigue en elle même avec le récit de la vie de Hiller à l'école, l'arrivée dans leur vie de son frère adoptif Morty, la grande admiration de Marcus à l'époque pour l'aisance financière de la famille de ses cousins. Avec des thèmes comme la fascination qu'on peut éprouver pour les autres, l'amitié, la solidarité, l'amour, des passages drôles, beaucoup de dialogues. Tout cela en fait un livre difficile à lâcher avec bien sûr un mystère qui ne sera dévoilé qu'à la fin du livre. Un roman sur la jalousie aussi, ce sentiment inexplicable "qui commence par fantasmer la vie de l'autre" comme le dit Joël Dicker lui même et qui nous fait imaginer que l'autre est plus heureux que nous. Sans oublier les nombreux rebondissements qui ponctuent le récit.
   
   Certains critiques reprochent à ce roman de ne pas être novateur, d'être du même style que le précédent, qu'on y retrouve trop la patte de l'auteur, mais justement c'est pour cela qu'on l'aime : il fait du Dicker ! Bref j'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette fiction et à retrouver cet écrivain. Et bien sûr je vous recommande de vous plonger dedans, surtout si vous avez aimé le Quebert.
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critique par Éléonore W.




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Malentendus et jalousies
Note :

   Je fais partie de ceux qui avaient bien aimé "L'affaire Harry Quebert" et j'ai été contente de retrouver l'auteur à cette nouvelle occasion.
   
   Dans ce second roman, nous retrouvons l'écrivain Marcus Goldman qui a un autre récit à nous faire, il nous contera l'histoire de sa famille et en particulier celle de ses cousins et de lui-même, famille qui va connaître des hauts et des bas, la richesse et les drames, qui comptera plusieurs célébrités et également des gens tout à fait simples, quand ce ne sont pas les mêmes qui passeront d'un état à l'autre.
   
   Tout cela donne un roman honnête, mais, m'a-t-il semblé, trop conventionnel. Les ficelles déjà connues du métier sont ici tirées – et fonctionnent bien -on le savait- elles nous font vibrer ou nous imposent une tension et nous mènent là où l'auteur le veut mais sans réelle surprise et nous sentons bien que nous sommes manipulés et que tout cela reste artificiel. Des malentendus qu'il aurait été facile d'éviter, une histoire sentimentale dont on n'imagine pas un instant qu'elle pourrait mal se terminer et des rebondissements un peu trop compliqués et chronométrés pour être tout à fait crédibles. Tout n'est pas convaincant à 100% : la disparition de Colleen... le bizarre voisin que fait Léo... et même la psychologie de Saul ou des parents de Marcus. Mais au moins, il se passe des choses et puis il y a une réflexion sur les querelles familiales souvent basées sur des malentendus dus à des informations incomplètes ou de simples différences d'angles de vue. Cela, ça peut parler à tout le monde.
   
   En conclusion, bien qu'il n'ait pas la profondeur qu'on pouvait espérer, il reste un roman bien fait, avec beaucoup de tours et détours qui nous occupent bien et pendant un bon moment. J'ai parfois passé quelques pages en diagonale, mais je suis tout de même bien restée jusqu'à la fin de cette lecture assez copieuse. C'est tout de même le signe que je lui trouvais de l’intérêt. Je voulais savoir ce que l'on désignait depuis le début sous l'appellation "Le Drame" et voir où cette histoire conduirait tout le monde. J'ai vu.
   
   "Quant au coupable, s'il en faut un, des chaos de nos vies, ce n'est que nous, Marcus. Nous seuls. Chacun est responsable de sa vie. Nous sommes responsables de ce que nous sommes devenus."
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critique par Sibylline




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Si vous trouvez ce livre, lisez-le
Note :

   Comme beaucoup de lecteurs du précédent opus, j’étais curieuse de découvrir "le livre des Baltimore", roman inscrit dans le prolongement logique de "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert". La suite? Rien n’est moins avéré. Mais la récurrence du personnage central, narrateur omniscient et écrivain à succès de surcroît, établit sans contestation la cohérence d’un "univers" Marcus Goldman.
   Une amie me faisait remarquer hier soir que ce roman ne semble pas "écrit". Elle entendait par là qu’il lui semblait rédigé sans artifice, "comme ça vient," au rythme de l’histoire qui se déroule. Rien n’est plus faux, évidemment. L’écriture de Joël Dicker, qui a été comparée à ses modèles d’outre-atlantique lors du succès précédant, est tout sauf "pas-écrite". La construction de l’œuvre elle-même témoigne de l’agencement minutieux de l’intrigue, d’une analyse acérée des personnages, d’une recherche pointilleuse de l’environnement historique et contextuel des événements fictifs. Bref, du bon boulot d’écrivain, et vous pouvez ouvrir en confiance le roman. Ses 470 pages se liront sans pauses, vous emportant sans rechigner à la poursuite de cette nouvelle vérité cachée que le narrateur nomme le Drame.
   
   D’entrée de jeu, Marcus Goldman ne cache pas que sa vie a connu un avant et un après le Drame. Le prologue s’ouvre "le Dimanche 24 Novembre 2004, un mois avant le Drame". Et l’injonction qui achève ce bref chapitre vaut condamnation pour tout lecteur, derechef obligé d’obtempérer :
    "Si vous trouvez ce livre, s’il vous plaît, lisez-le.
   Je voudrais que quelqu’un connaisse l’histoire des Goldman-de-Baltimore."
   

    Une invite pressante à la découverte du destin d’une famille qui semble d’abord correspondre à l’image lisse et heureuse des Américains tels qu’ils sont célébrés dans les magazines à lire chez le coiffeur, héros d’une Amérique glorieuse qui offre argent, notoriété et bonheur à ceux qui "réussissent" — comprendre gagnent beaucoup d’argent. Tels les voit avec son cœur d’enfant le petit Marcus, le neveu héritier d’une branche moins argentée mais aussi méritante, les Goldman-de-Montclair.
   À travers cinq livres (parties), Joël Dicker tresse peu à peu les faisceaux d’une histoire familiale, d’une saga comme on les aime, fixant les avers et les revers d’une famille aux prises avec les contraintes de la vraie vie.
   Selon la structure chronologique rigoureuse établie par l’auteur, "le livre de la jeunesse perdue" dresse le portrait de ces deux branches d’une même famille. Les Goldman-de-Baltimore, Oncle Saul, tante Anita, Hillel et Woody ont tout bon, ils sont beaux, riches et généreux. "De toutes les familles que j’avais connues jusqu’alors, de toutes les personnes que j’avais pu rencontrer, ils m’étaient apparus comme supérieurs : plus heureux, plus accomplis, plus ambitieux, plus respectés. Longtemps, la vie allait me donner raison. (…) J’étais fasciné par la facilité avec laquelle ils traversaient la vie, ébloui par leur rayonnement, subjugué par leur aisance. J’admirais leur allure, leurs biens, leur position sociale." ( Page 25). Et l’on comprend ainsi la focalisation de l’enfant Marcus sur un mode de vie sublimé par l’admiration ostensible des grands-parents, Max et Ruth :
   "Dans la prononciation du lexique familial, mes grands-parents avaient fini par associer dans leurs intonations les sentiments privilégiés qu’ils éprouvaient pour la tribu des Baltimore : au sortir de leur bouche, le mot "Baltimore" semblait avoir été coulé dans de l’or, tandis que les "Montclair" était dessiné avec du jus de limaces. Les compliments étaient pour les Baltimore, les blâmes pour les Montclair." ( Pages 28-29)

   Marcus multiplie les séjours chez son oncle, d’autant qu’il s’entend à merveille avec son cousin Hillel, né la même année que lui. À toute lectrice au tempérament un peu famille, il semblera étonnant que les parents "Montclair"acceptent ce semi abandon du fiston. Joël Dicker distille dans la progression du récit quelques morceaux de puzzle qui laissent entendre combien les apparences cachent des réalités complexes. `
   Au titre de ces réalités apparaît le thème de la jalousie : avouée immédiatement quand elle est provoquée par l’arrivée de Woody dans la famille "Baltimore". Ce cousin opportunément intégré au clan arrange quand même tout le monde et donne bonne conscience aux parents adoptifs, dont l’image s’en trouve encore grandie.
    "Le livre de la fraternité perdue", montre les fissures que d’autres jalousies engendrent. Même dans le meilleur des mondes, les enfants grandissent, les sentiments et les ambitions évoluent, chaque frustration rentrée germe en silence dans les personnalités en devenir. La fragilité physique et psychologique d’Hillel, la brutalité à peine canalisée de Woody, les confrontations au monde extérieur à la tribu, autant d’éléments incontrôlables qui composent peu à peu un terrain miné. La fraternité partagée par les cousins est soumise au séisme des amours refoulées et des projections sociales.
   L’histoire est-elle un éternel recommencement ? À la toute fin du roman, le merveilleux oncle Saul tente de soulager Marcus du poids du Drame :
   "— Arrête avec le Drame, Marcus. Il n’y a pas un Drame mais des drames. Le drame de ta tante, de tes cousins. Le drame de la vie. Il y a eu des drames, il y en aura d’autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. (…) Ce qui compte, c’est la façon dont on parvient à les surmonter." ( Page 468)

   
   Le lecteur connaît à ce moment du récit les raisons de cet engrenage terrible qui a anéanti la famille Baltimore. Engrenage dont la source est antérieure aux événements relatés dans les deux premières parties et que Joël Dicker ne livre qu’au milieu du roman, comme un joyau serti dans l’épaisseur des épisodes vécus par le narrateur. Il fallait en effet donner de la densité à l’origine du Mal, éclairer d’un jour nouveau la complexité des rapports Baltimore-Montclair par la relation de l’histoire aux grands-parents. Une histoire d’héritage moral en quelque sorte, où les apparences doivent être restaurées et respectées. Une histoire où se devinent les ruminations, les humiliations et les revanches, et dont chacun des protagonistes porte plus ou moins consciemment le poids.
   Les deux derniers grand chapitres du Livre des Baltimore vont enfin exposer le Drame et la manière dont le narrateur va pouvoir sublimer l’épreuve. Ma première réserve concernant ce roman, que je trouve plutôt réussi, tient à cette happy end tout à fait romanesque entre le narrateur et Alexandra, personnage périphérique dont le caractère n’est pas négligeable. Néanmoins, fallait-il plomber la tension permanente du récit par cette péripétie à l’eau de rose ? Dicker me paraît moins doué pour la bluette que pour le suspense.
    Décidément, je préfère retenir la conclusion qui rehausse les dernières lignes de l’épilogue :
   "Pourquoi j’écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l’inviolable muraille de notre esprit, de l’imprenable forteresse de notre mémoire." ( Page 476)
   Une très belle dernière page qui procure une réelle émotion.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Affaire Harry Québert, suite
Note :

   Marcus Goldman l’écrivain de "L’Affaire Harry Québert", s’est installé en Floride dans la maison de feu son oncle Saul ; il veut écrire un livre sur sa jeunesse et celle de ses cousins les "Goldman-de-Baltimore" avec qui il formait un clan particulièrement soudé : à présent, rien de tout cela n’existe plus, car il y a eu "le Drame" dix ans auparavant.
   
   Marcus vivait avec ses parents à Monclair ; l’oncle Saul, ainsi que Hillel son fils, et Woody leur enfant adoptif, habitaient Baltimore avec un train de vie nettement plus élevé que la famille de Marcus. Celui-ci les admirait et les enviait : toutefois, il faisait partie du clan.
   
   Avec les années il apparut que quelques fissures lézardaient le merveilleux groupe. L’affection inconditionnelle que se portaient les membres n’excluait pas la rivalité et parfois la haine… et les adultes ne sont pas en reste ! Jusqu’au fameux "Drame".
   
   Marcus revient en arrière, faisant alterner plusieurs périodes : certaines concernent l’enfance de Hillel, sa rencontre avec Woody, leur amitié, d’autres des moments de leur adolescence où se produisent des incidents qui paraissent mineurs mais auront leur importance par la suite, des moments d’après le Drame, de sorte que nous passons d’une époque à l’autre ( et il y en a une bonne douzaine) jusqu’à ce que soit élucidé complètement la véritable histoire des Goldman .
   
   La construction du récit est bonne, et elle ménage le suspense et les révélations, mais le récit lui-même est souvent laborieux et le propos naïf. Ce qu’il y a de bon dans le roman, ce sont les personnages d’Hillel et Woody et l’évolution de leur relation. Le reste m’a déplu, je l’avoue.
   
   Un exemple : Le personnage d’Alexandra ! Le narrateur est incapable de lui donner le moindre relief ! On reste à ignorer le type de chansons qu’elle compose (on a l’impression fâcheuse que ce sont de banales chansons d’amour…), on ne sait rien de son style d’interprétation, de son jeu de scène, et même sa personnalité se réduit à des superlatifs : géniale, extrêmement belle, pétillante…
   
   Hillel et Woody mis à part, et un peu l’oncle Saul, les personnages ne sont pas caractérisés, ils n’ont rien de particulier. C’est bien dommage pour un roman de cette longueur ! Quant aux nombreuses pages sur le football, et le droit commercial, elles sont longues et répétitives… malgré les qualités de construction, et le duo Hillel-Woody, bien souvent le récit m’a fait l’effet d’un pensum.
    ↓

critique par Jehanne




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Ceux de Baltimore et ceux de Montclair
Note :

   Il y a un rare plaisir à entamer un livre suffisamment épais pour savoir au moment où on l’ouvre qu’on va y passer plus d’une nuit, qu’il va nous accompagner parfois quelques jours selon notre rythme de lecture et le temps que l’on y consacre. Un peu comme ces amis qui débarquent pour davantage qu’un diner. Cette joie se décuple au fur et à mesure que l’on s’immerge dans les pages et que l’intrigue nous tient en haleine. Les personnages deviennent des complices, faisant un peu partie de la famille. On aime à les retrouver au fil des chapitres, on tremble pour eux, on partage leurs bonheurs et on verse une larme lorsqu’il leur arrive de pire dans une vie. Si le style est exemplaire, on tient "le" livre parfait.
   
   Joël Dicker transforme son succès de 2014 (la Vérité sur l’affaire Harry Quebert - chroniqué ici même) avec un nouveau roman à tiroirs, une sorte de puzzle où chaque élément prend lentement sa place. Savoir donner du temps au temps, voilà la clé.
   
   A lire sa prose, on imagine un vieux bonhomme, cheveux hirsutes, mal rasé et clope au bec, disparaissant dans un pull informe aux grosses mailles élimé aux manches, chaussé de pantoufles trouées et tapant comme un forcené sur une antique Remington. Un labrador crème somnole sur la terrasse d’une baraque en planches disjointes, cabane délabrée faisant face à l’océan. Nous sommes en Nouvelle Angleterre, le ciel est bas, le laitier passe tous les matins avant sept heures et la rumeur de la houle laisse percevoir à intervalles réguliers le son des cloches de l’église méthodiste toute proche pourvu que le vent ne tourne pas.
   
   Vous n’y êtes pas du tout. Mister Dicker n’est pas citoyen américain, même si l’action de ses deux livres se situe sur la côte Est des Etats-Unis et si sa prose trahit un style purement américain - je le compare assez justement à John Irving -.
   
   Suisse d’origine, sur la photo du quatrième de couverture il donne l’impression de finir son cursus universitaire (il a pourtant 32 ans) ou bien de bosser comme trader dans la haute finance, un poster d’Emmanuel Macron ornant son bureau.
   
   Il faut toujours se méfier des a priori et l’habit ne fait pas… tralala… tralala…
   
   Une fois encore, Dicker maitrise son sujet du bout des doigts. Chaque pièce du gigantesque puzzle vient trouver sa juste place. Il suffit d’être patient. Car Joël sait jouer avec nos nerfs comme le meilleur des auteurs de romans policiers. Déjà dans "Harry Quebert", il avait su distiller ce suspens qui envoie des décharges d’adrénaline à chaque fin de chapitre. Mais c’était en quelque sorte un polar puisqu’il y avait eu meurtre, disparition, etc. etc.
   
   Ici, rien de tout ça. Une banale histoire de famille avec ses préférences, ses jalousies et, bien entendu, ses amitiés à la vie à la mort et une histoire d’amour qui n’est pas en reste.
   Mais Dicker sait brouiller les pistes et ce que croient les personnages (et nous avec) se révèle inexact. On est toujours à côté de la plaque. Et le suspens dure. Plus on avance dans l’histoire, racontée par doubles flash-back, plus on s’y perd. Les pistes s’enroulent sur elles-mêmes, le mystère s’épaissit.
   
   Le narrateur met en scène deux branches d’une même famille : les Goldman. Bien sûr, il y a d’un côté ceux qui ont réussi, à l’image d’oncle Saul et tante Anita et leurs deux fils (les Goldman-de-Baltimore) et puis sa propre famille, en demi teinte (les Goldman-de-Montclair). Un peu comme on parle d’Uptown et Downtown ou de ces villes de province huppées qui trouvent toujours un bourg à proximité, moins resplendissant, plus humble et modeste, pour se faire mousser davantage.
   Mais ce n’est pas si simple.
   
   Je n’en dis pas plus. Simplement que l’on retrouve le Marcus Goldman du précédent roman. Est-ce le même en plus jeune? Là encore, Dicker jette un voile. Saura-t-on jamais toute la vérité?

critique par Walter Hartright




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