Lecture / Ecriture
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Les Neuf Visages du cœur de Anita Nair

Anita Nair
  Le chat karmique
  Un homme meilleur
  Compartiment pour dames
  Les Neuf Visages du cœur
  Quand viennent les cyclones
  L’inconnue de Bangalore

Anita Nair est une écrivaine indienne de langue anglaise, née en 1966 dans l'état indien du Kerala. Elle a commencé sa carrière comme journaliste.

Les Neuf Visages du cœur - Anita Nair

Une vie pour le kathakali
Note :

   Titre original : Mistress, 2005
   
   Une histoire d'amour ? Oui, mais il serait trop simple de ne retenir que l'idylle de quelques mois entre la belle Radha et Chris, qui se présente comme un écrivain anglais qui lui joue du violoncelle ! A travers les confessions de Koman, l'oncle de Radha, la romancière du Kerala nous offre à la fois une saga familiale marquée par le thème de la paternité, et une plongée dans la culture du sud du Deccan, là on l'on parle malayalam, sous couvert des confessions autobiographiques d'un artiste du kathakali, la danse traditionnelle. Le choix du titre français, "les neuf visages du cœur", se réfère aux navarasas, les neuf émotions que Koman doit maîtriser comme tout bon veshakaaran, à la fois danseur et acteur maquillé d'un art difficile et austère mimant des scènes du Mahabharata et d'autres récits légendaires de l'hindouisme. Cet art et cet artiste ont attiré le bel Anglais, locataire du bungalow n°12 à la résidence du Bord de la Nila. Cette auberge de luxe, propriété de Shyam, l'époux de Radha, accueille de riches touristes en quête de spécialités gastronomiques et de massages ayurvédiques.
   
   Au-delà du roman psychologique et de la romance autour d'un adultère, ce livre ambitieux impose la structure d'un formalisme puissant fondé sur une construction élaborée et répétitive : chacun des neuf chapitres se place sous le signe d'un rasa : Sringaram (le désir), Hasyam (la joie), Karunam (le chagrin), Raudram (la colère), Viram (le courage), Bhayanakam (la peur), Bibhatsam (le dégoût), Adbhutam (l'émerveillement) et Shantam (la sérénité). Comme dans un cours de théâtre corporel, chaque début de chapitre explique comment l'acteur doit exprimer le rasa ; par exemple pour Raudram : "Commencez par les yeux. Ecarquillez-les au maximum, jusqu'au moment où vous êtes obligé de pencher la tête en arrière, de gonfler les narines, de serrer la bouche et de contracter les mâchoires. Inspirez normalement mais essayez d'expirer par les yeux. Avec intensité et vigueur. Vos joues vont finir par se doter d'une mobilité propre." S'y ajoute une comparaison tirée de la nature, généralement en rapport avec un oiseau ; ainsi dans le cas de Bibhatsam : "Est-ce la répulsion que l'on ressent à la vue d'un khoti kazhukan ? De son crâne chauve en forme d'obus et de sa tête galeuse, de son cou fripé et de sa bedaine. Lequel d'entre nous n'est pas rebuté à la vue d'un vautour ?" En passant, on notera comment la difficulté due à l'emploi d'un terme en malayalam est compensée par une tournure qui l'explique. Chaque chapitre se présente ensuite comme le point de vue successif des membres du trio Radha, Shyam, Koman. Enfin une bonne moitié de chaque chapitre consiste en évocation autobiographique et datée de la vie de Koman et d'abord de son père Sethu, pour camper les origines de la famille au sens large ; il est censé s'agir des cassettes enregistrées par Chris, la dernière l'étant par Koman lui-même après le départ de Chris. La même situation d'énonciation se répète de chapitre en chapitre.
   
   La saga familiale se focalise d'abord sur la figure de Sethu le fondateur avant de s'épanouir avec celle de Koman l'artiste et de Radha la nièce mal mariée. A quatorze ans, Sethu (diminutif de Sethumadhavan) s'est enfui de chez lui et a vécu plusieurs années en protégé du docteur Samuel, un chrétien de Colombo. Il ne sait rien de son père sinon qu'il venait du Malabar. Dans un village où vivent des descendants d'immigrés arabes, il rencontre une jeune fille, Saadiya, bientôt rejetée par sa famille : ainsi naquit Koman. Saadiya s'étant suicidée à la suite d'un différend portant sur la religion, l'enfant est confié à une proche du docteur Samuel tandis que Koman entre au service d'un homme d'affaires. Vite enrichi, notamment par la spéculation sur le riz et le sucre, Sethu retourne s'établir dans sa région d'origine au Kerala, à Shoranur, et y épouse Devayani : ainsi naissent Mani et Babu, et quelques années plus tard, alors qu'ils ont déjà cinq et sept ans, Koman les rejoint enfin à la surprise de Devayani qui ignorait jusque-là ce pan de la vie passée de son mari. Devenu danseur, et rencontrant le succès, Koman reste célibataire alors que Babu se marie et a une fille, Radha. Ce mariage s'est fait bizarrement et Radha devenue adulte — environ trente ans dans le présent du récit — conserve des doutes sur ses origines. Les deux amants, Radha et Chris, sont d'ailleurs l'un et l'autre en train de se poser des questions sur l'identité exacte de leur père ; pour Radha, est-ce Mani ou Babu ; pour Chris n'est-ce pas Koman avec qui sa mère a vécu au Kerala puis à Londres en 1970-71 ?
   
   Il y a bien longtemps, la mère de Sethu avait fait un sambhandham, un mariage temporaire et Sethu en fut le fruit. Déjà la tradition s'en perdait peu à peu dans le sud de l'Inde. Cet usage correspond à un reste de société matriarcale. "Quant aux femmes, assises sur les marches descendant vers l'étang à l'heure du bain, elles discutaient de leurs sambhandhams comme elles auraient parlé de leurs bracelets de verre." Une Inde disparue... La société indienne d'aujourd'hui est réputée pour célébrer de coûteux mariages et dans cette fiction d'Anita Nair, il est certes question de mariages, mais sans qu'ils n'entraînent des fêtes gigantesques à la manière d'un film de Bollywood — bien au contraire. Le mariage de Sethu avec Devayani est simplement décrit par l'allure du fiancé:
    "Il arriva au mariage vêtu d'une jubbah de soie blanc cassé et d'un double mundu à la bordure dorée en zari. Il portait autour du cou une chaîne en or et aux doigts deux bagues en or. Sa voiture ouvrait la route, suivie d'un cortège d'hommes à pied, munis de lampes à pétrole. Il faisait nuit lorsqu'ils arrivèrent à l'orée du village. La voiture s'arrêta et les porteurs de lanternes passèrent en tête de la procession. Tout le village vint admirer le marié. Vous avez vu ça ? murmuraient les villageois qui n'avaient jamais vu pareille sophistication."

    Quant au mariage de Babu, on en connaît juste la version qu'en rapporte Shyam à Radha :
   "Ta mère, ma tante, devait épouser l'aîné des frères mais il a disparu trois jours avant le mariage. C'est ton père qu'elle a épousé"
.
   Le seul mariage vraiment réussi de toute l'histoire est celui de Sethu et Devayani : Anita Nair présente des liaisons écourtées ou qui tournent mal. La fracture entre religions fit capoter le couple formé par Sethu et Saadiya. Trente ans plus tard, à Londres, Koman s'ennuiera tant de ne pas pouvoir interpréter le kathakali qu'il rompra avec Angela et reviendra à sa maison de Shoranur au bord de la rivière. Peu après, Lalitha préfère conserver sa liberté que de l'épouser — et de toute façon épouser une ex-prostituée aurait provoqué la colère du reste de la famille — et finalement le “mariage” de Koman avec Maya, par ailleurs déjà mariée, aura été une parodie, une participation à la fête collective où l'on s'échange des guirlandes dans un temple. Quant au couple de Shyam et Radha, il reste bancal par différence de milieu social et d'éducation — Radha a fait de brillantes études de lettres tandis que son mari n'a eu qu'une formation en gestion — et leurs goûts sont très différents. Radha se moque d'un mari qui aime regarder Alerte à Malibu ; surtout, c'est un couple sans enfant car Shyam est stérile.
   
   Les amours et les aventures des uns et des autres sont donc loin de se fondre dans un classique roman à l'eau de rose. Elles passent par une vaste gamme d'émotions, par les divers navarasas avant d'atteindre la sérénité. En plus du romanesque, l'œuvre d'Anita Nair fourmille d'une multitude de remarques intéressantes sur l'histoire, la société, la religion, la mythologie de son pays. En contrepartie, elle exige un lecteur ou une lectrice capables d'efforts soutenus. Ce n'est ni du Delly ni du Sagan.
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critique par Mapero




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Kathakali, au cœur du Kerala
Note :

   Anita Nair vit au Kerala. Un Etat singulier à l’extrême sud-est de l’Inde, l’Etat du Kathakali. Kathakali, un art qui tient du théâtre, de la danse, du mime, qui nécessite énormément d’informations préalables pour pouvoir être apprécié à sa juste valeur.
   
   Anita Nair utilise les neuf sentiments ("navarasams") qu’un acteur de Kathakali doit être capable de faire ressentir par ses mimiques faciales, ses postures, d’une manière extrêmement codifiée et rigide - qui peut donner, justement pour les incultes en la matière que nous sommes, un aspect ridicule et pathétique – pour amener les différents chapitres de son histoire, une histoire d’amour impossible (?) entre une Keralaise, Radha, et un Anglais, Chris, venu "étudier" l’art du Kathakali auprès d’un maître acteur, Koman, l’oncle de Radha. Oui, c’est cela l’histoire. Mais plus encore c’est l’histoire du choc civilisationnel entre l’Occident et l’Inde, incarnés tous deux par Radha et Chris.
   Et quels sont ces "navarasams" me direz-vous ? Oh, rien que d’essentiel en matière de sentiments humains :
   Sringaram (l’amour)
   Hasyam (le ridicule)
   Karunam (la pitié)
   Raudram (la colère)
   Viram (la bravoure)
   Bhayanakam (la crainte)
   Bibhatsam (le dégoût)
   Adbhutam (l’émerveillement)
   Shantam (la paix)
   Et chacune de ces expressions ouvre un chapitre de ces "neuf visages du cœur".
   
   C’est parfaitement monté, écrit, et nous assistons, sur l’intervalle de quelques semaines à la naissance et la montée de la passion entre Radha et Chris puis l’échec de cette passion, un échec qui fait écho à ce qu’a pu connaître jeune, l’oncle, Koman, et qui nous est raconté en contrepoint.
   
   Une manière élégante de nous faire rentrer dans l’univers mystérieux du Kathakali et de nous faire toucher du doigt la difficulté de l’amour entre deux êtres de civilisations si différentes.
   Sans compter qu’Anita Nair parvient également à nous glisser ses considérations sur les différences, sociétales cette fois-ci, entre ceux qui ont surfé sur la montée en puissance de l’économie indienne, devenant de riches parvenus, et les Indiens qu’on qualifiera de "la vieille école". Ça, c’est la partie entre Radha et Shyam, le mari de Radha. Ce thème a également été abordé par Anita Nair dans "Quand viennent les cyclones".

critique par Tistou




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