Lecture / Ecriture
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La poule borgne de Claude Soloy

Claude Soloy
  La poule borgne

La poule borgne - Claude Soloy

T'as de beaux œufs tu sais
Note :

   Tout commence par la rencontre inopinée d'une poule et d'un vélo. Enfin presque, car avant L'homme a vécu d'autres aventures mais elles ne sont décrites que par la suite. Mais l'histoire de la poule est aveuglante et ils font la paire.
   
   L'homme, vingt-cinq ans, maçon de son métier, peut-être est-ce pour cela que le bistrotier de La Louvette l'appelle Macon, vit seul. Alors il recueille la poule qui dans l'affaire est devenue borgne, comme lui mais c'était avant. L'homme préfère les animaux à poils, c'est marrant de les caresser à rebrousse-poil, tandis qu'une poule, dans le sens contraire de l'implantation des plumes, cela n'a rien d'excitant. Mais au moins la poule borgne va lui fournir un œuf par jour, et comme il aime écraser des pommes, des bricoles, dans ses mains calleuses, au moins il pourra s'adonner à ce petit jeu innocent. Et en cas de manque il a toujours un silex dans sa poche, qu'il manipule, ce qui met en colère le patron du bar qui croit qu'il se masturbe en douce.
   
   L'homme installe sa poule, qu'il a surnommée Saloperie, un nom comme un autre, dans sa cuisine, où elle possède son coin. Et lui il va au travail puis il se rend à La Louvette boire sa bière, toujours à la pression jamais en bouteille, et déguste de son œil valide Geneviève. Elle est belle Geneviève avec ses quinze ans rebondis, elle est pétulante et puis elle est gentille. Avec tout le monde, du moins les mâles, et de ses charmes ils peuvent en profiter pour 5, 10 ou 30 euros, selon la prestation. La plus chère c'est dans le canapé, dans une salle privée. Et c'est le patron, son père qui encaisse. Surtout ne pas dépasser le temps imparti. Enfin, son père, c'est vite dit, mais c'est pareil, elle n'a connu que ceux qui l'ont élevée et qu'elle appelle papa, maman, et puis il y a aussi Tonty, l'oncle. Donc revenons à nos moutons, ou plutôt à notre poule borgne, L'homme, Macon pour le limonadier encaisseur, aime Geneviève mais il est loti à la même enseigne que les autres clients. Enfin presque, car s'il paie, Geneviève l'appelle "mon petit mari". Elle est affectueuse.
   
   L'homme est borgne, cela date de sa jeunesse, qui ne fut pas dorée. Ce fut la rencontre avec des débris de verre qui clôturât la belle aventure de son œil. Tout ça à cause d'un père qui rentrait bourré le soir. Et c'est parce qu'il était encore bourré que le père est mort, la tête dans son assiette de soupe aux vermicelles, métaphore des asticots qui allaient le manger. Outre sa propension à écluser, le père jouait aussi avec la sœur de l'homme, plus vieille de dix ans. Elle ne s'en laissait pas compter, ni conter, ayant de la répartie. Seule la mère courbait l'échine. Il s'en souvient bien L'homme, qui cinq ans auparavant avait revu sa sœur, grâce ou à cause d'un article dans le journal annonçant le décès de la mère.
   
   Pour le moment, seule compte Geneviève qu'il aime retrouver, même si les autres soiffards du bar bénéficient eux aussi de sa complaisance tarifée. Mais le soir où deux hommes, des jumeaux selon toute apparence, décident de se l'accaparer pour plusieurs heures, le privant de sa petite gâterie, c'en est trop. Et les soirs suivants, la même restriction lui est imposée. Il en résulte une bagarre et c'est une infirmière peu farouche qui va le soigner. Mal au corps et mal à l'âme, les pansements se font câlins. Et un enquêteur spécial s'invite dans cette histoire qui ne relate pas les aventures d'une poule mouillée.
   
    Claude Soloy pratique une écriture poétique, âpre, violente, émouvante, dérangeante, déroutante, décapante, mise au service de la tendresse, du sexe et de la violence. On se croirait dans un conte des frères Grimm, du temps où ces textes étaient rédigés pour des adultes avant d'être expurgés pour l'édification des enfants. Le Petit Poucet, Le Chaperon rouge, Cendrillon, Tom Pouce, Blanche Neige, Le joueur de flûte de Hamelin, Le conte du genévrier... pour ne citer que les plus connus, narrent infanticides, cannibalisme et inceste. Ils ont été revus et corrigés avant que Walt Disney se les approprie. La poule borgne n'est pas un ouvrage à mettre entre toutes les mains, mais vous avez la possibilité de l'expurger comme il en a été pratiqué sur les contes cités, et d'en trouver une morale, bien évidemment.

critique par Oncle Paul




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