Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

T comme: Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B de . Tardi

. Tardi
  T comme: Le démon des glaces
  T comme: Adèle Blanc-sec t9 : Le labyrinthe infernal
  T comme: Adèle Blanc-sec t 1 : Adèle et la bête
  T comme: Putain de guerre 1914-1915-1916
  T comme: Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B

Tardi a aussi dessiné la BD "Le serrurier volant" de Tonino Benacquista.

T comme: Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B - . Tardi

De père... en fils
Note :

   Le projet de cette bande dessinée découle d’un dialogue entre Jacques Tardi et son père René Tardi. René Tardi a été déporté au camp de concentration du Stalag II B pendant quatre ans alors qu’il traversait les années les plus vives de son existence, entre 20 et 25 ans, à un âge où l’on est en droit d’espérer de la vie des images plus gaies que celle d’une fosse à merde commune et d’appels interminables dans le froid, le ventre vide. Retrouvant une vie plus normale, René Tardi n’a pas cessé de se souvenir de ces années en les transcrivant dans des cahiers d’écolier. Jacques Tardi revient sur cette documentation massive, intarissable de détails, pour les mettre à la disposition de son lecteur dans un album de presque deux cent planches qui ne lésine pas, à son tour, sur la qualité informative.
   
   On pourra évidemment saluer Jacques Tardi pour son travail documentaire salutaire, mais pas seulement car s’il fait œuvre pédagogique de façon explicite, son album délivre aussi en filigrane des vérités qui échappent à la démonstration.
   
   La première vérité –évidente pour ceux qui ont vécu l’expérience et pour leurs proches les plus immédiats- est celle de l’illégitimité du discours sur le camp de concentration lors de la libération des détenus. Les personnes qui sont nées à une époque qui avait déjà accepté et reconnu l’horreur de la vie dans les camps de concentration ne pensent pas qu’il ait pu y avoir un moment au cours duquel le droit à la parole était pratiquement refusé aux déportés. C’est pourtant une réalité qui a certainement dû contribuer à former le sentiment de culpabilité qui s’exprime encore avec vigueur :
   "" A son retour, Jean n’a pas pu prendre la parole, exprimer, rendre compte, raconter en détails les quatre sinistres années de privation de liberté. Pire, lorsqu'il lui arrivait de les évoquer, mon grand-père maternel, qui avait fait la Première Guerre mondiale, lui clouait le bec, raillant cette armée de vaincus de mai-juin 1940… "Ah, disait-il, voilà le "grand militaire" qui va nous raconter ses exploits !". Je me souviens qu'alors, mon père, plutôt que d'entrer en conflit avec cet ancien combattant médaillé - de surcroît son beau-père!-, avalait sans mot dire cette nouvelle humiliation et replongeait dans le silence. Sans doute comme des centaines de milliers d'autres qui, comme lui, n'avaient en effet ni exploit ni victoire magnifique à revendiquer, contrairement aux héros des tranchées...""
   
   La deuxième vérité découle de la précédente : les déportés ont d’autant plus de mal à exprimer la cruauté des années vécues dans les camps de concentration à cause de l’infamie anodine des procédés mis en place. Rien d’éclatant ni de tonitruant, aucune mort causée directement, pas de sévices adressés à même la chair. La torture découle de la négligence, du mépris de l’être humain, de la hiérarchie injustifiée. Si l’on écoute les témoignages des déportés au sens littéral, on prendra connaissance des humiliations verbales, de la négligence vestimentaire et alimentaire, de l’insalubrité des lieux de vie, des tâches dégradantes à effectuer, de la violation de l’intimité et des rituels arbitraires. Les soldats de la génération précédente, ceux qui avaient combattu dans les tranchées, devaient légitimement avoir envie de déprécier ce genre de témoignage pour donner à nouveau droit de cité à leurs propres souffrances. Il fallait trouver une façon différente de s’exprimer pour que les déportés puissent faire comprendre que derrière ces menus vices quotidiens se cachait une menace beaucoup plus sombre, sournoise et destructrice. La faim qui rend fou, la saleté qui aliène, la hiérarchie qui corrompt, sont au-delà des mots.
   
   Jacques Tardi offre la parole à son père qui témoigne pour tous les gens de sa génération ayant connu les camps de concentration, et il se fait le porte-parole des générations suivantes pour instaurer le dialogue du doute, de l'incompréhension qui doit se résoudre par une plus grande proximité. Le ton du dialogue est juste, ne s’interdisant ni les constatations glaçantes, ni les piques pleines d’humour et de légèreté. Comme Jacques Tardi intervient directement dans l’album, il ne tombe pas dans le piège d’imprimer sa subjectivité dans l’arrière-plan documentaire, ce qui laisse au témoignage du père toute son intégrité. L’extrémité de l’expérience vécue ne doit pas séparer, elle doit au contraire réunir les générations, et c’est l’impression chaleureuse et tendre qui reste au moment de tourner la dernière page de cet album.
   
   Citation :
   "La France, trop sûre d’elle, n’est pas prête. Du 3 septembre au 10 mai 1940, il ne se passe rien. Nous ne profitons bien sûr pas de ce délai de neuf mois pour tout organiser. Les Allemands ne bougent pas, nous ne bougeons pas, nous attendons. C’est la "Drôle de guerre". Et puis, à la date choisie par eux, le 10 mai, c’est l’offensive, le 13, les Fridolins rentrent chez nous comme dans un camembert bien fait, bien que, par endroits, une résistance acharnée tente de les repousser. Des soldats français se sont quand même battus et bien battus, mais rien ne peut arrêter l’élan de la Wehrmacht. Le 22 juin, c’est l’Armistice, Paris occupé, Adolf au Trocadéro. Les Anglais vont rester les seuls à continuer la guerre. Le gouvernement français, lui, va se lancer allègrement dans la collaboration avec les Allemands. Quelle honte !"

    ↓

critique par Colimasson




* * *



Pour vivre tous ensemble
Note :

   Au début des années 80, Tardi interroge son père, René sur ses années de prisonnier de guerre. Déjà affaibli, René se met au travail et remplit 3 carnets d'une petite écriture racontant ses presque 5 années de captivité. Beaucoup plus tard, Jacques Tardi met en images les mots de son père. Une bande dessinée dans laquelle il se met en scène en tant que jeune garçon posant des questions à son père. On voit donc Jacques en jeune garçon présent dans presque toutes les cases (3 par page de taille identique) qui voit et entend la vie de son père, cette vie peu connue, parce pas glorieuse. Pas facile de dire à son père qu'on a été prisonnier, lui qui a combattu pendant 14/18, ni à son fils qui lui pose comme un leitmotiv la question sur une possible évasion.
   
   Fan de Tardi, je n'étonnerai personne si je dis que cette BD est excellente. Elle est un témoignage simple de la vie dans les camps de prisonniers, de la guerre vue par un soldat. Cette guerre qui a de moins en moins de témoins directs ne doit pas devenir une simple évocation : l'horreur que les nazis ont fait vivre aux juifs, aux tziganes, aux homosexuels, aux prisonniers de guerre et plus largement à l'Europe entière et à une grande partie du monde ne peut pas être effacée. Dans des moments où beaucoup se renferment sur une communauté qu'elle soit religieuse, politique, ethnique ou régionale, il est bon de dire et redire qu'il faut vivre tous ensemble, dans le respect des uns et des autres, et de ne pas oublier ce qu'a pu engendrer le repli sur soi et la haine de l'autre.
   
   Après cet emballement, revenons à l'objet premier de ce billet : le livre de Tardi. Il raconte la drôle de guerre, celle de René dans son char. Totalement isolé de son unité, à la recherche d'un "contact" avec les panzers allemands pour les détruire, il est finalement capturé après un baroud d'honneur et envoyé dans un camp en Poméranie. La vie s'écoule pas paisible : "Qu'on m'ait arraché une dent sans anesthésie au prétexte que leurs produits anesthésiants étaient réservés à la Wehrmacht, je m'en suis remis, mais il y eut bien pire... Le IIB n'était pas un camp de vacances. Les Anglais qui eux, continuaient la guerre, ont salement morflé dans leur enclos... Je t'ai parlé des Polonais et des Russes... Sadisme, humiliations, coups de crosse et de gummi, exécutions sommaires... Souviens-toi de Chardonnet, assassiné comme tant d'autres sans raison. La sauvagerie au quotidien. Voilà ce qu'était le Stalag IIB." (p.179)
   
   Je ne vais pas m'appesantir sur cette BD dans laquelle on retrouve les dessins noir et blanc de Tardi avec quelques touches de rouge. Ma grande fille a commencé à le feuilleter, et puis prise d'intérêt a marqué la page et continue sa lecture. Une lecture indispensable pour les jeunes et moins jeunes. Un premier tome -j'attends la suite avec impatience- qui s'arrête au tout début de 1945 au moment où le Stalag est évacué : "J'ai franchi la porte du Stalag sans me retourner. Je venais de passer quatre ans et huit mois -1680 jours !- dans ce cul-de-basse-fosse poméranien et j'en voulais à la terre entière... à nos chefs, à l'Armée, à la France ! J'avais des envies de meurtre !" (p.188)
   
   Et puisqu'il faut mettre une note sur 5, étant donné mon enthousiasme, je conclus en mettant 5/5 ! Mérité !

critique par Yv




* * *