Lecture / Ecriture
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Mort anonyme de Kôbô Abé

Kôbô Abé
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  Rendez-vous secret
  L'Arche en toc
  Cahier kangourou

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2015

Kōbō Abé (安部 公房) est un écrivain japonais né le 7 mars 1924 à Tokyo.

Il est fils de médecin et passe son enfance en Mandchourie. Il fera lui-même des études de médecine qu'il ne mènera pas à terme et les figures médicales peuplent ses romans.

A partir de 1945, il fut un militant communiste actif, soucieux de promouvoir la littérature dans les milieux ouvriers. Mais il fut exclu du parti en 1962, ses doutes quant aux bienfaits d'une société omnipotente s'accordant peu à la ligne du parti.

Les thèmes récurrents de ses œuvres sont les relations complexes entre individu et société, apparence et réalité, image sociale et intégrité personnelle.

Le sexe est toujours présent, sous des aspects crus, non conventionnels et non sereins.

Ses personnages n'ont pas de famille, n'attendent pratiquement rien d'autrui et ne fréquentent que peu de personnes volontairement, en des relations généralement sexuelles. Les autres relations, réduites au maximum, sont strictement obligatoires (travail, voisinage etc.)

Abé Kōbō meurt à Tokyo d'une crise cardiaque en 1993.

Mort anonyme - Kôbô Abé

10 nouvelles
Note :

   Titre original: Mukankei na shi, 無関係な死 (1961)
   
   Dix nouvelles, une bonne manière d’appréhender le monde particulier qui sort de la plume de Kobo Abé. Un monde délibérément tordu, biaisé, toujours plutôt sans espoir, un monde de la "loose", "loose" que je soupçonnerais bien Kobo Abé de considérer comme le destin du genre humain.
   
   Kobo Abé Kafka japonais ou Franz Kafka Kobo Abé tchèque ? J’hésite... En fait non, il y a clairement antériorité pour le Tchèque. Et puis les registres ne se superposent pas vraiment. Le point de départ de Kobo Abé réside souvent dans des situations vraisemblables, qu’il tord un peu... un peu plus... et qui dérapent ensuite dans des cauchemars toujours plus glauques.
   Dans sa façon de concevoir ses romans, ses nouvelles ici, Kobo Abé ne me semble pas avoir un plan d’ensemble au départ. J’ai le sentiment qu’il pose les fondations d’une chose un peu folle et qu’il se laisse guider par ses personnages après. C’est mon sentiment et il n’engage que moi, je serais bien incapable de démontrer un tel processus. Peut-être s’en est-il expliqué dans des interviews mais je n’en ai pas lues.
   Dans la nouvelle éponyme "Mort anonyme" par exemple, le départ est la trouvaille par un Japonais rentrant dans son appartement, où il vit seul, d’un cadavre.
   "Le visiteur était là. Allongé sur le ventre, les deux pieds joints, en direction de la porte. Mort. Bien évidemment, A. ne comprit pas tout de suite..."
   

   Pourquoi pas ? Mais là où un romancier "normal", un auteur de polar, traiteraient cette découverte sur un mode logique, que fait le "A." de Kobo Abé ? Au bout de la quatrième page il a déjà mis le bras dans un engrenage insensé, s’enfermant avec le cadavre, agissant de manière telle qu’il peut difficilement revenir en arrière et se comporter normalement sans risquer de se faire accuser de meurtre. Un acte un peu en dehors de la réalité, irréfléchi et hop ! la machine à cauchemar est lancé ! Et avec Kobo Abé elle a plutôt tendance à aller jusqu’au bout !
   
   "Les envahisseurs" *est, dans son genre, une nouvelle très marquante du recueil. Un Japonais, seul là encore (les individus sont assez solitaires chez Kobo Abé !) se voit réveillé à 3 heures du matin par des coups discrets à la porte. Derrière, une famille entière qui va investir les lieux, qui vient en fait prendre possession des lieux dans une logique des plus absurdes, très "koboïenne" :
   "Comme je n’arrivais pas à mettre la main sur ma ceinture, j’allai ouvrir la porte pour accueillir mes visiteurs inconnus, sans hésitation aucune, plutôt avec entrain, les deux mains agrippant le haut de mon pantalon. L’éclat de la lumière me donnait du courage et la curiosité me rendait plus vif. Devant moi se tenaient un homme distingué en habit de soirée noir, nœud papillon compris, et une femme très comme il faut, qui devait être son épouse, vêtue d’une robe élégante à volants ; tous deux étaient hilares. A côté d’eux, une vieille dame très ridée, vraisemblablement centenaire, s’appuyait sur une canne branlante en souriant de toutes ses gencives. Derrière elle, il y avait tellement d’enfants qu’on ne pouvait pas les compter au premier regard...
   …/…
   "Peut-on entrer ?" demanda l’homme distingué après s’être retourné. Avant que je puisse répondre, ils hochèrent la tête et entrèrent en piétinant comme un troupeau de vaches. Ils étaient neuf au total.
   "C’est petit, n’est-ce pas ?" s’exclama l’homme..."
   

   "Peut – on entrer ?" Ils entrent. Et la machine est démarrée. Très bizarre dans ses réflexions notre Kobo Abé !
   
   On trouvera au fil des nouvelles un extra–terrestre qui ne peut rentrer chez lui, un soldat mort aux pensées dérangeantes, un homme qui va prendre racine en "Dendrocacalia",... Des situations toujours un peu angoissantes qui dérapent rapidement et finissent en cauchemar absolu.
   
   Oui, finalement, un tel recueil de nouvelles est une bonne voie d’accès au monde particulier de Kobo Abé.
   
   * Dont le thème sera repris dans la pièce de théâtre "Les amis"

critique par Tistou




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