Lecture / Ecriture
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Speed de Klaus Mann

Klaus Mann
  Speed
  Point de rencontre à l’infini

Né en 1906, fils de Thomas Mann, Klaus Mann s'est exilé dès 1933. Déchu de sa nationalité allemande par les nazis en 1935, il s est donné la mort en 1949 à Cannes.
(Source éditeur)

Speed - Klaus Mann

Au bout du rouleau
Note :

    Je qualifiais il y a peu Klaus Mann de grand écrivain, intransigeant et fragile. Il a souffert tout au long de son existence d'un syndrome dépressif grave qui le conduisit à absorber une dose mortelle de barbituriques en 1949, à Cannes, à l'âge de quarante-deux ans. Cette fragilité marque toute sa production où se lit un sentiment de désenchantement.
   
   Le début de sa carrière littéraire plaça ce jeune homme turbulent et excentrique sous le signe du scandale : homosexualité et toxicomanie. On lui reprocha de profiter du nom de son illustre père pour faire son chemin en littérature. Dès 1930 il montra pourtant une stupéfiante clairvoyance et s'engagea en intellectuel responsable et intransigeant, réfractaire à tout nationalisme, militarisme ou racisme. L'ascension d'Hitler lui rendit l'Allemagne irrespirable et il choisit l'exil, perdant pays, racines et public. Exilé aux États-Unis, un autre renoncement sera celui à sa langue maternelle, instrument idéal pour exprimer toutes les nuances de sa pensée ; il veut écrire ses textes en anglais : "Pénible sentiment d'insécurité. Brusquement on se retrouve à nouveau débutant : chaque phrase est un casse-tête" (Le tournant, récit autobiographie). "Speed" est la première nouvelle en anglais à laquelle il met un point final en 1940. Le recueil comprend quinze textes dont cinq relèvent de cette période, traduits par Dominique Miermont.
   
   Outre la récurrente attirance pour la noirceur de l'existence, outre la perte progressive des repères et la chute dans la solitude comme fil conducteur, ces récits sont très variés et surtout très vivants et dynamiques. Ils composent quelques personnages somptueux, typés et aussi saisissants qu'affligeants.
   
   La baronne de La Motte-Tribolière, dernière des grandes courtisanes, fantôme vivant et fierté de l'hôtel Bellevue, une de ces dernières magiciennes, "...très nobles et très tristes, terriblement abandonnées dans un monde dépouillé de tout mystère et de toute magie à cause de la philosophie des Lumières et de l'invention de l'électricité."
   
   Le prisonnier aveugle Orloog condamné pour un double meurtre, refusant toute défense, fou ou peut-être lucide, on croirait entendre Mann au bout du rouleau : "La chaise électrique ou la perpétuité – je m'en fiche pas mal. J'en ai fini. Ce monde est mauvais. J'en ai assez vu."
   
   Malgré des personnages hauts en couleur dans un monde gris et la diversité des textes "américains", je penche vers ceux du début qui, à l'instar de "Une aventure pieuse", ont des contours plus flous :
    "Le cinquième enfant" (1926, dédié au surréaliste René Crevel) belle liaison trouble d'une mère veuve "Douleur d'un été" (1932), digne des fiévreuses sociétés bourgeoises de Françoise Sagan. Le style restera toujours limpide, mais à trop en dire, à trop suggérer – comme si le lecteur n'était pas capable de se poser les bonnes questions – les nouvelles plus tardives perdent leur voile de mystère mais aussi leur sobriété qui est la grâce des textes courts. Je sors de Raymond Carver, ceci explique peut-être cette impression-là ?
   Ainsi dans Le ventriloque:
   
   
    Il dit en effet d'une voix sourde mais bien perceptible :  «"Espèce d'idiote !" C'en était trop pour Annemarie. Se faire traiter d'"idiote" en plein jour, au beau milieu de la Place Venceslas, et de surcroît par un ventre: ça dépassait les limites du tolérable.»
    La dernière proposition est superflue, puisque "c'en était trop".

critique par Christw




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