Lecture / Ecriture
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Enfance de Nathalie Sarraute

Nathalie Sarraute
  Le Planétarium
  Enfance
  Portrait d’un inconnu
  Tu ne t’aimes pas

Nathalie Sarraute est une écrivaine française d'origine russe, née en 1900 et morte en 1999.

Enfance - Nathalie Sarraute

L’autobiographie dans « l’ère du soupçon »
Note :

   C’est avec "Enfance" (1983) de Nathalie Sarraute que nous avons entamé l’année de notre groupe de lecture consacrée à l’autobiographie : une excellente introduction à un genre multiforme.
   
   Souhaitant éviter les clichés de ce genre littéraire, Nathalie Sarraute (alias Natacha Tcherniak) mettra trois ans à écrire cette œuvre qui fera l’objet de plusieurs versions. Elle se méfie en effet des mots du quotidien, incapables selon elle de rendre compte de son expérience intime singulière. L’excellente réception d’un livre qui renouvelle le genre autobiographique sera à la hauteur de l’entreprise.
   
   Nathalie Sarraute nous invite à découvrir la petite fille qu’elle fut, partagée entre une mère distante, "un bloc de glace incandescent", et un père affectueux mais discret, qui ne lui fera jamais défaut. Dans les années 1900, entre une Russie rêvée et le Paris des émigrés russes, on apprend comment "Tachok" ou "Tachotchek , grande lectrice de Dickens, Hector Malot ou Ponson du Terrail, qui vit dans la familiarité des écrivains, sera "sauvée" par l’Ecole. "Enfance" est aussi, d’une manière tout à fait paradoxale, le récit d’une vocation littéraire.
   
   En effet, même si l’on ne trouve pas ici de "mots d’enfants", le texte élabore des expériences fondatrices et l’écriture met l’accent sur la continuité ininterrompue entre soi enfant et soi adulte. "Mais ces mots et ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir ces sensations" (p. 17) Nathalie Sarraute n’avait-elle pas envisagé comme premier titre : "Avant qu’ils disparaissent" ?
   
   L’ouvrage se fonde sur les "tropismes", socle de l’ouvrage éponyme paru en 1937, qui en avait déconcerté plus d’un. Composé de dix-neuf fragments poétiques sans intrigue ni action extérieure, sans personnage ni analyse psychologique, "Tropismes" se présentait déjà comme une création à part. Définis dans "L’Ere du soupçon" (1956) comme "des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience", ils paraissaient à l’auteur "constituer la source secrète de notre existence". Nathalie Sarraute précisera : "Je n’ai choisi dans Enfance que des souvenirs dans lesquels existaient ces mouvements." Ainsi "Enfance "sera non pas un rapport sur une période de sa vie, ni même un récit rétrospectif, mais bien l’autobiographie de ses tropismes d’enfant.
   
   Ce qui intéresse l’écrivain, c’est surtout de mettre au jour cette "sous-conversation", constituée de minuscules "drames intérieurs, souvent provoqués par des paroles prononcées". Il lui faudra les faire advenir à la lumière par-delà la ouate de l’enfance, "ces épaisseurs blanchâtres, molles ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance" (p. 277), mots sur lesquels se clôt son récit.
   
   Par ailleurs, avec ce titre thématique, "Enfance", à valeur généralisante, Sarraute veut décrire "un enfant plutôt qu’une petite fille" (in Portrait de Nathalie" par V. Forrester). Et même s’il s’agit bien de l’enfance précise de la petite Natacha Tcherniak, dite "Tachok", la narratrice privilégie un mode de perception universel propre au jeune âge. Natacha appartient bien à "cette catégorie de pitoyables pygmées aux gestes peu conscients, désordonnés, aux cerveaux encore informes" (p. 274) que sont les enfants.
   
   Dans la perspective de "l’ère du soupçon", qui fait porter le doute sur la notion de personnage, l’auteur accorde foi aux notions de "tremblé de la mémoire" et de "tremblé de l’identité", soulignées par Philippe Lejeune. Consciente de ces dangers, la narratrice prendra toujours de la distance avec les "beaux souvenirs", soit par un commentaire lucide soit par l’ironie. Une des scènes les plus emblématiques à cet égard est celle où elle récite un poème de Marceline Desbordes-Valmore, "Mon cher petit oreiller", poème attendu chez la gentille petite fille qu’est censée être Natacha. La narratrice évoque alors "l’abject renoncement à ce que l’on se sent être" (p. 63).
   
   Toujours au service de cette quête d’être au plus près de ce qu’elle fut, Nathalie Sarraute emploie le mode dialogique qui permet le débat intérieur tout en mettant en relief la difficulté majeure du travail de remémoration. C’est une entreprise complexe, malaisée dont témoignent les phrases interrompues, les points de suspension, les répétitions, la juxtaposition des phrases. Cette écriture hésitante – mais très travaillée - est une des grandes réussites de l’œuvre. Au "je" de l’enfant répond le "je" d’un alter ego qui juge, censure, oriente.
   
   Bien loin d’une confession à la Rousseau ou de l’élévation d’une statue comme chez Sartre, "Enfance" de Nathalie Sarraute est admirable par son refus délibéré d’étalage du moi. Avec son attention portée à l’aspect souterrain du langage et la description subtile d’une formation de la personnalité, l’écrivain de 82 ans qu’est Nathalie Sarraute tente de combattre l’oubli et de faire accéder au langage ce qui sans cesse se dérobe.
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critique par Catheau




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… et jeunesse
Note :

   Des relations ont été nouées entre Michel Leiris, Jean-Paul Sartre et Nathalie Sarraute. En particulier, la relation de cette dernière à Sartre a été importante. Nathalie Sarraute avait lu "Les Mots".
   
   Elle publia "Enfance" en 1983, lorsqu’elle avait 82 ans, et continua à écrire ultérieurement. Cet ouvrage retrace son évolution depuis sa naissance à Ivanovo, en Russie, en 1900, sous le nom de Natacha Tcherniak. Son père était un scientifique, alors que sa mère écrivait des romans et des contes. En 1989, elle publia encore "Tu ne t’aimes pas", qui exprime une forme de narcissisme inversé.
   
   Après la séparation de ses parents, la jeune Natacha suivit sa mère à Paris, dans le Vème arrondissement, avec le nouveau mari de celle-ci, un jeune étudiant russe. Natacha rejoint plusieurs fois son père, soit en Suisse, soit en Russie, puis à Paris.
   
   En 1906, elle suivit sa mère, qui décida d’aller vivre à Saint-Pétersbourg, et s’en retourna à Paris trois ans plus tard pour retrouver son père avec sa seconde femme.
   
   Après cinq années de séparation, ses retrouvailles avec sa mère tournent court. Natacha poursuit ses études au lycée Fénelon et elle commence à écrire, sur l’incitation de son professeur de français.
   
   En 1920, elle passa son baccalauréat et réussit une licence d’anglais, qu’elle alla compléter à Oxford.
   
   Après quelques nouveaux séjours à Paris, puis à Berlin, elle s’inscrit en droit à Paris, où elle rencontre Raymond Sarraute, qu’elle épousa en 1925. Ils auront trois filles et elle devint avocate.
   
   Ultérieurement, elle abandonna sa profession pour se consacrer à l’écriture. Elle publia d’abord "Tropismes" dans les années 1930, avant de refaire un voyage en Russie. "Tropismes" ne connut le succès que quelques années plus tard.
   
   Pendant la seconde Guerre mondiale, Nathalie Sarraute, malgré son ascendance juive, refusa d’aller se réfugier en Suisse comme le firent son père et sa belle-mère. Elle fut contrainte de se cacher dans la vallée de Chevreuse.
   
   Après la Guerre, peu à peu le succès vint, avec "Portrait d’un inconnu", préfacé par Sartre, puis Martereau.
   
   Ses essais des années 1940 à 1950, réunis sous le titre l’ère du soupçon seront reconnus ultérieurement comme les débuts du Nouveau Roman.
   
   Ce sera le déclenchement d’une notoriété croissante, qui accompagnera la publication d’un grand nombre de romans et pièces de théâtre.
   
   Elle prit ses distances avec Sartre ainsi qu’avec Michel Leiris. Pour sa part, elle ressentait une impossibilité d’envisager une confession sexuelle. Cependant, elle connut des épisodes communs à ses devanciers : en particulier elle subit l’opération des végétations, comme Michel Leiris.
   
   Une édition de la Pléiade paraît en 1996, précédant de trois ans le décès de Nathalie Sarraute.

critique par Jean Prévost




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