Lecture / Ecriture
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Anima de Wadji Mouawad

Wadji Mouawad
  Visage retrouvé
  Anima

Wajdi Mouawad est un homme de lettres et artiste libano-canadien, né en 1968 au Liban.

Anima - Wadji Mouawad

Du Canada au Liban...
Note :

   Violence est quand même le maître-mot de ce beau roman.
   
   Dans une première approche on pourrait surtout mettre en avant son principe rédactionnel : faire raconter l’histoire par des animaux, toutes sortes d’animaux. Des plus communs et familiers, chiens, chats aux plus sauvages, corbeaux, renards ou aux plus incongrus, vers, mouches, parasites divers. Cela permet ainsi à Wajdi Mouawad de suivre sans peine la traque de l’assassin de sa femme par Wahhch Debch.
   
   C’est vrai que le procédé est original, mais ce qui me reste surtout après lecture de ce roman ce sont des passages d’une intense violence, d’évocations d’actes de cruauté difficilement soutenables.
   C’est que Wahhch Debch, comme l’auteur j’imagine, est canadien. Mais Canadien qui vient du Liban, et, dans le cas de Wahhch Debch, d’origine palestienne – Sabra et Chatila si ça vous rappelle des choses!
   
   Le roman entier est placé sous le signe de la violence, gratuite et cruelle. Dès le départ, puisque les premières lignes nous racontent la découverte du corps violenté, torturé, de sa femme par Wahhch Debch et qu’on apprend in petto qu’il a été enterré vivant étant enfant. Violence toujours lorsque, sur la piste de l’assassin – pas pour se venger mais pour le voir, pour vérifier que ce n’est pas de lui qu’il s’agit – il finit par le rencontrer. A lui de subir alors des violences... C’est assez terrible.
   
   "Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.
   Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était déjà morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe."
   

   Mais qu’on n’en déduise pas pour autant qu’il s’agit d’un roman pesant, pénible à lire. C’est un très beau roman, duquel parfois il faut lever le nez pour reprendre sa respiration et accuser le coup des évocations, par moment à la limite du soutenable.
   
   Et les animaux, alors, me direz-vous? C’est qu’il y a une relation particulière de Wahhch Debbch avec la gent animale. Cet aspect des choses est traité, habilement dirai-je, aux franges du fantastique. Wahhch Debbch a une communication particulière avec les animaux, animaux qui font ici entendre leurs voix puisque ce sont eux qui racontent ce qui se déroule et notamment plus sous l’angle "ressenti" que sous un angle purement factuel. C’est un procédé plutôt élégant.
   
   Néanmoins, ce qui me reste demeure cette terrible violence...
    ↓

critique par Tistou




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Hommes & bêtes
Note :

   "Les affaires banales, on les oublie. L'effort que vous faites pour arrêter l'assassin de Léonie a ouvert une brèche dans ma mémoire."
   

   Wahhch Debch après avoir découvert le meurtre et le viol particulièrement horribles de sa femme se lance sur les traces de l'Indien qui en est responsable, réfugié dans une réserve où personne ne le dénoncera. Il ne s'agit pas ici de faire justice ou de se venger, mais de s'assurer que ce n'est pas lui qui a commis cet acte monstrueux.
   
   La formulation est pour le moins étrange mais trouvera sa justification quand Wahhch comprendra qu'il se lance en fait dans une quête de ses origines, ce qui le confrontera à une violence extrême, écho de celle qu'a connue Léonie.
   
   Bestiae verae, Bestiae fabulosae, les deux premières parties du roman nous offrent comme narrateurs témoins des animaux très divers, dont les points de vue alternent au fil des chapitres. Puis le narrateur se verra adjoindre un auxiliaire un Canis lupus lupus, chien formidable, comme issu des Enfers qui lui sera indéfectiblement fidèle. Enfin,dans la dernière partie homo sapiens sapiens, le point de vue du coroner, chargé de faire le lien entre les enquêteurs et Wahhch, bouclera le côté policier de la traque.
   
   Tout au long de ce périple initiatique à travers le continent américain, le héros sera confronté à la violence des hommes entre eux, envers les animaux, ce qui nous vaudra quelques scènes éprouvantes tant elles sont réalistes d'un combat de chiens, qui m'a bien sût fait penser à Croc-Blanc, ou d'un transport de chevaux apocalyptique.
   
   La frontière entre les deux espèces ,humaine et animale, est poreuse,Wahhch se trouvant bien plus d'accointances avec les rats ou les chevaux qu'avec des humains finalement plus bestiaux car "Seules les bêtes savent vraiment ce dont elles ont besoin pour vivre."
   

   Suspense, maelström d'émotions, réflexions sur la mémoire, le pouvoir des mots, les relations animaux/hommes, les 494 pages d'Anima sont d'une richesse inouïe et jamais pesante car les chapitres sont effectivement souvent très courts.
   
   La citation de l'auteur à la télévision affirmant que le scarabée était son animal préféré car il recyclait toutes les cochonneries dont il se nourrissait en une splendide carapace vert-jade, idée que j'ai retrouvée, rédigée de manière plus littéraire sur son site aura été l'élément déclencheur.
   
   Et zou sur l'étagère des indispensables, bien sûr.
   
   "Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères.
    Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté."

critique par Cathulu




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