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La dernière page de Gazmend Kapllani

Gazmend Kapllani
  La dernière page

La dernière page - Gazmend Kapllani

Une page d'Histoire albanaise
Note :

   Melsi vit en Grèce. La quarantaine, journaliste et écrivain, il doit se rendre en Albanie son pays de naissance, car son père qui y vit toujours vient de mourir. Pour compliquer les choses, celui-ci est mort en Chine et Melsi doit faire rapatrier le corps, ce qui demandera 22 jours. Le temps pour Melsi de trier les affaires de son père, d'y faire des découvertes étonnantes comme ce roman inachevé et donc jamais publié sur la vie des Grecs juifs qui ont fui le pays pendant la guerre et se sont installés en Albanie. Léon est l'un deux, il combattra auprès de Enver Hodja le futur dictateur stalinien.
   
   Mise en garde : ce roman est absolument passionnant. Pour qui, comme moi, ne connaît que très peu -c'est un euphémisme- l'histoire de la Grèce et de l'Albanie, c'est une découverte et un contexte de roman très fort. Habilement, Gazmend Kapllani nous parle d'abord de la Grèce actuelle, qui tend vers la xénophobie, la peur de l'étranger (ce qui, évidemment n'arrivera jamais chez nous, en France, le FN est totalement dédiabolisé, son chef historique viré, ses membres voire même ses candidats n'ont jamais eu de dérapages racistes... tout cela bien sûr si l'on écoute les médias...). La Grèce de la crise économique récente qui dure et qui fait le jeu des opportunistes, poujadistes et populistes de tout poil. Il parle ensuite beaucoup de l'Albanie, de celle d'il y a 70 ans, lorsqu'elle accueillait sur son sol des migrants fuyant les nazis. Puis ensuite, c'est la dictature de Hodja, pendant quarante ans. Et sous une dictature stalinienne, il ne faut pas bouger une oreille, le moindre écart est sanctionné.
   
   Melsi découvre dans le roman de son père ce qu'il croit être la vie de sa famille, les secrets bien gardés sur les origines, la vie difficile sous la dictature même si au départ, grâce à une connaissance bien placée, ses grand-père et père trouvent un travail qu'ils aiment. Pendant ces trois semaines en Albanie, il a aussi le temps de faire le point sur sa vie ; la quarantaine, il papillonne entre deux femmes, hésite à s'engager, vient de se voir refuser sa demande de nationalité grecque, veut quitter ce pays mais ne sait pas où aller et avec qui, ... Il est en plein doutes, questionnements.
   
   Ce court roman de 160 pages commence doucement, surtout ne pas se laisser décontenancer par le début qui peut sembler un peu mou mais qui colle parfaitement à l'état d'esprit de Melsi à ce moment, la suite est excellente, notamment à partir du moment où Melsi ouvre le manuscrit de son père. Extrêmement plaisant à lire, parce que bien écrit et bien traduit, l'auteur remerciant en des termes chaleureux F. Bienfait et J.Giovendo "qui ne sont pas seulement les traducteurs remarquables de ce livre, mais sont devenus (ses) alter ego littéraires." (p.157). J'aurais pu citer une foultitude de passages, tous aussi intéressants les uns que les autres, mais longs, parce que difficiles à couper pour que le sel de l'écriture de Gazmend Kapllani saute aux yeux. Je me contenterai du début, les toutes premières phrase pour vous mettre en appétit :
   
   "A l'instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n'auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l'on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n'était pas la bonne." Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l'oublier, il retrouva un peu d'énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais." (p.9)
   

   Les éditions Intervalles m'ont rarement déçu, jusqu'ici j'y avais surtout lu des auteurs français, je découvre avec bonheur le rayon auteur étranger.
    ↓

critique par Yv




* * *



22 jours
Note :

   Voilà donc le premier livre albanais que j’ai lu avant de lire "Le paumé" de Fatos Kongoli et qui m’a tant impressionnée. Ce livre, découvert par hasard à la bibliothèque, m’a donc énormément plu à cause de l’histoire, de l’écriture, de la narration, des personnages.
   
   L’histoire s’inscrit totalement dans l’histoire de la Grèce et de l’Albanie de la deuxième moitié du XXIème siècle. On va suivre en alternance l’histoire de Melsi et de son père.
   
   Melsi, installé en Grèce, pour fuir une Albanie qu’il a énormément de mal à comprendre (et peut-être aussi pour avoir une meilleure vie), revient en Albanie lorsqu’il apprend le décès de son père à Shangai. Ayant très peu de contact avec lui, Melsi ne comprend pas du tout pourquoi celui qui lui semblait si "sage" est allé mourir là-bas. Il faudra 22 jours pour rapatrier le corps et pendant ce temps-là, notre narrateur habite dans l’appartement de son père, rencontre (et est soutenu) par la compagne de son père (sa mère étant mort) et est parfois rejoint par sa petite amie grecque (sa maîtresse nordique restant à distance raisonnable mais tient à rester présente). On voit déjà que le narrateur a une vie compliquée, une vision de la vie compliquée mais aussi une relation complexe à son enfance et à son pays. Comme expliqué dans le billet sur le livre de Fatos Kongoli, l’Albanie, pendant l’enfance du narrateur, était une dictature marchant sur la tête. Le preuve en est, s’il en est besoin, le prénom de l’auteur. L’année de naissance de Melsi, le dictateur Enver Hoxha avait décidé qu’il ne fallait plus aucun prénom d’origine religieuse (musulmane, catholique, juive…). Les parents et grands-parents de l’enfant ont dû se creuser la tête pour trouver un prénom au nouveau né et on choisit une combinaison de Marx, Engels et Staline. Dans les parties qui lui sont consacrées, on ressent un attachement-haine à son pays d’origine, tout en n’idolâtrant pas la Grèce.
   
   Au cours de ses 22 jours dans l’appartement de son père, Melsi va découvrir un manuscrit sur l’histoire d’un crypto-juif, commençant à Thessalonique en 1943. À cette époque, la Grèce est occupée par les Allemands, qui appliquent la même politique que partout en Europe. Les grands-parents de Melsi, juifs, vont s’enfuir vers l’Albanie, pays à majorité musulmane, accueillant encore des réfugiés. Ils changent d’identité et de religion pour passer inaperçus et le fils du couple va donc grandir en Albanie. Il suivra les traces de son père en devenant bibliothécaire. Malheureusement, il vivra un autre enfer, l’enfer de la dictature albanaise et de sa surveillance à tout-va suite à sa liaison d’une nuit avec une collègue.
   
   J’ai aussi aimé le livre pour son histoire car j’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire de l’Albanie et de la Grèce. De plus, il n’y a pas de temps morts. C’est pratiquement un page-turner.
   
   D’un autre côté, le livre ne fait que 150 pages mais l’auteur mène ses deux histoires, leur entrelacement très brillamment. Elles sont toutes les deux intéressantes, très distinctes et pas seulement à cause de la police d’écriture. L’auteur décrit les deux périodes de manière différente comme s’il était deux auteurs. L’histoire du père et grand-père est linéaire ; on sent qu’elle a été romancée. Il y a un peu de dépit derrière (un peu comme dans le livre de Fatos Kongoli, d’ailleurs) ; l’auteur semble penser que son histoire est celle de toute personne vivant sous un régime autoritaire. En comparaison, les parties sur Melsi sont plus heurtées ; le personnage est aussi plus complexe. J’ai aimé suivre les variations de ses sentiments, de ses souvenirs et impressions. Par son écriture, par son choix de narration, l’auteur arrive à nous faire sentir l’absence du père, tout en nous le faisant connaître, à nous faire comprendre le fils. Cela semble d’une simplicité enfantine quand on lit le livre mais quand on réfléchit, c’est assez énorme.
   
   Je suis assez étonnée d’avoir si peu entendu parler de cet auteur car le livre est très réussi et intéressant. C’est une lecture que je recommanderai facilement.

critique par Céba




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