Lecture / Ecriture
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Je refuse de Per Petterson

Per Petterson
  Pas facile de voler des chevaux
  Maudit soit le fleuve du temps
  Je refuse

Per Petterson est un écrivain norvégien né en 1952.

Je refuse - Per Petterson

A l'heure des bilans
Note :

   Quatrième incursion chez ce grand de Norvège, Per Petterson et c'est vraiment un auteur passionnant qui se confirme. La Scandinavie nous offre bien d'autres choses que les polars, souvent bons d'ailleurs mais répétitifs. Tommy et Jim sont amis d'enfance nés vers 1955, près d'Oslo. Leur enfance n'a pas été facile et quand ils se croisent par hasard, Jim remballe son matériel de pêche et Tommy descend la vitre de sa Mercedes, il y a trente ans qu'ils ne se sont pas vus. "C'est bien toi, Jim?"-"C'est bien moi, oui."
   
    "Je refuse" est un si beau roman qu'il entre en vous à travers les deux garçons qu'on ne voit pratiquement qu' à deux époques, 1966-70 et 2006, soit leur adolescence et leur âge de retrait(e). Il entre en vous comme les autres livres de Petterson, plus aigu encore, tant les artifices usuels de la littérature sont peu utilisés par l'auteur. Tommy est riche, et seul. Jim est en arrêt maladie, fauché, et seul. Rien de triomphant ni chez l'un ni chez l'autre. Tommy, berline rutilante et pardessus luxueux, n'est pas mieux loti que Jim qui a jadis connu le Bunker, ce centre psychiatrique des années 75. C'est d'ailleurs à partir de là qu'ils se sont perdu de vue.
   
    Qui l'aurait cru? Jim, enfant unique d'une famille qu'on n'appelait pas monoparentale, surprotégé par une mère très pieuse, semblait mieux armé que Tommy, nanti de trois jeunes sœurs, abandonné très jeune par sa mère partie un jour du port d'Oslo pour Singapour ou Manille, et jeune encore par son père alcoolique et violent. Fameux modèle social nordique , il a pas mal de ratés. "Je refuse" n'est pas l'histoire d'une longue amitié, estimable récit lu maintes fois. Non, "Je refuse" serait plutôt le rendez-vous manqué de deux jeunesses avortées, où Tommy et Jim, finalement tout tordus par la vie ont comme composé chacun une partition du ratage qui, personnellement, m'a secoué. Je boirais bien un verre d'aquavit, fort, à leur adolescence charriée, à leur maturité décevante, à leur vie somme toute banale. Mais que voulez-vous, ils n'en ont qu'une, de vie. C'est comme moi, au fait. Je propose rarement un extrait mais celui-ci est si beau dans sa simplicité.Tommy croise son père, quarante ans après.
   
    "Mais c'était un vieillard. Il avait les cheveux longs, il portait une grande barbe et il était tout gris; ses vêtements étaient gris, ils étaient tachés de gris et la lumière crue de l'ampoule électrique éclairait violemment ses yeux grands ouverts et semblait s'y perdre."

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critique par Eeguab




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Convaincue !
Note :

   Parfois, il vous est impossible de vous rappeler ce qui s'est passé à telle période de votre vie ; impossible de vous rappeler ce que vous avez fait, ce que vous avez dit et à qui ; impossible de vous rappeler le quotidien, les journées d'école, les anniversaires auxquels vous étiez invité. Mais vous vous rappelez les couleurs de ces jours-là, et les paumes de vos mains se rappellent si tel objet était doux, lisse ou rugueux, elles gardent le souvenir des pierres et des arbres, elles gardent celui de l'eau et de certains vêtements ; vous vous rappelez que tel vêtement était important, mais vous ne savez plus pourquoi, et un numéro de téléphone ressurgit parfois, mais vous ignorez à qui il appartenait, 25 00 45, c'était qui ?"
   
   J'ai terminé l'année 2014 en beauté avec cette lecture, mon ami Jérôme n'avait pas exagéré c'est un excellent roman, plein de sensibilité et de nuances, l'histoire d'une amitié indéfectible qui se délite, la vie qui passe sans que l'on sache vraiment comment, malgré soi et lorsque l'on jette un regard en arrière, on ne trouve aucune explication. Les choses se sont passées ainsi, c'est tout.
   
   Jim et Tommy ne se sont pas vus depuis plus de trente ans lorsqu'ils se croisent à nouveau sur un pont, par hasard, en ce jour de septembre 2006. Inséparables dans leurs jeunes années, toujours ensemble, comment ont-ils pu se perdre de vue aussi définitivement ? Leur rencontre fortuite va déclencher l'avalanche des souvenirs et nous entrainer à leur suite dans différentes périodes du passé.
   
   Jim et Tommy habitaient un village près d'Oslo. Tommy a la vie dure auprès d'un père violent. Il se débrouille comme il peut avec ses trois sœurs, la mère a quitté le foyer un beau matin sans crier gare. Un jour, il y aura les coups de trop et Tommy se retourne contre son père, provoquant l'explosion du foyer et le placement de ses sœurs dans différentes familles. C'est pourtant lui que l'on retrouve en 2006 dans la peau d'un courtier très à l'aise financièrement.
   
   Jim mène une existence nettement plus confortable. Elevé par une mère seule, confite en religion, il a l'assurance de pouvoir suivre de bonnes études. Trente ans plus tard, il est seul, au chômage, au fin fond de la dépression et ne se voit aucun avenir.
   
   Roman choral, la parole est donnée aux deux garçons, à la sœur cadette de Tommy et même à la mère fugueuse, ce qui nous permet d'appréhender ce qu'a pu être le vécu de chacun et surtout ses ressentis profonds. Des plaies sont toujours ouvertes, le présent est lourd. Tommy, s'il possède tous les signes extérieurs de la réussite est-il vraiment bien dans sa peau pour autant ? Quant à Jim, il vivote depuis longtemps, sans illusions et sans espoir. Des retrouvailles peuvent-elles s'envisager entre les deux amis d'antan ?
   
   Autant de questions auxquelles l'auteur n'apporte pas vraiment de réponses, laissant le lecteur libre de son interprétation et j'ai aimé qu'une partie de l'histoire garde son mystère. Ce que j'ai aimé par dessus tout, c'est l'humanité des personnages, et le style très fluide.
   
    L'histoire est subtilement construite, menant à des liens ténus et touchants. Les intrigues secondaires ne sont en rien mineures et contribuent à tisser une trame solide.
   
   Une belle découverte que je vais poursuivre avec "Pas facile de voler des chevaux".

critique par Aifelle




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