Lecture / Ecriture
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Au présent de Annie Dillard

Annie Dillard
  L'amour des Maytree
  En vivant, en écrivant
  Au présent
  Une enfance américaine

Annie Dillard est une romancière américaine né een 1945.
Le Prix Pulitzer lui a été attribué en 1975.

Au présent - Annie Dillard

Dieu, des nuages, du sable et des nains à tête d'oiseaux
Note :

   Dans quel dessein ces milliards d'olibrius que nous sommes venons-nous au monde?
   [...]
   Je ne sais pas. Je ne sais fichtre rien de Dieu.
   

   Ces deux phrases anodines de Annie Dillard, isolées parmi les deux cent vingt pages de ce livre dense et curieux, en récapitulent le ressort. Les questions irrésolues hantent chacun : l'humanité en chiffres donne le vertige, les discours des religieux, Dieu où et pourquoi, les fléaux, les drames à côté des grâces de la nature, comment les vivre? Que sommes-nous, minuscules mais si importants à nos propres yeux ?
   " ...si elle était parfaitement rangée, la population humaine actuellement sur terre tiendrait juste dans le lac de Windermere, dans le district des lacs."
   
   Dans "Au présent", l'Américaine a choisi d'éclater ses thèmes qu'elle présente comme une vaste mosaïque sans transition. Cette forme de zapping, qui séduira ceux qui aiment musarder, n'induit pas un sentiment de dispersion car l'auteur se maintient autour des lignes de force sans diverger. Elle chemine néanmoins sur six pistes sans rapport apparent: les nombres vertigineux liés aux générations humaines, les malformations de naissance, la pensée des Juifs hassidiques de l'est de l'Europe, une histoire naturelle du sable, les explorations paléontologiques de Teilhard de Chardin, et des nuages aussi, que certains ont voulu décrire comme pour en figer à jamais la fluidité. Au bout des quatre ou cinq chapitres, le lecteur, familier de ces thèmes, mesure qu'ils forment un tableau complexe de notre monde.
   
   Récemment, dans la région amazonienne du Pérou, un homme a demandé à l'écrivain Alex Shoumatoff : "C'est vrai qu'on peut faire entrer toute la population des États-Unis dans leurs voitures?"

   
   Feuilletant Smith's Recognizable Patterns of Human Malformation, manuel d'anomalies congénitales visibles, enfants nains à tête d'oiseau ou nouveau-nés sirénomèles, elle écrit dans le même élan cette association allusive :
   "Page après page, se succèdent les photos en noir et blanc, de face et de profil, de bébés, d'enfants et d'adultes, nus ou en sous-vêtements. Le photographe place ces gens debout contre un mur, s'ils tiennent debout. Un quadrillage noir et blanc tracé sur ce dernier nous permet de constater le déséquilibre de leur corps."
   Ligne suivante :
   Degas, dans ses carnets : "Il y a, naturellement, des émotions que l'on ne peut rendre."
   

   En rappelant maintes vieilles citations de rabbis et autres saints, juxtaposant faits et références bien documentés qui questionnent le monde, elle suscite l'étonnement voire l'indignation, qui conduisent naturellement à mesurer notre existence à l'aune de l'éternité ou de... l'absurdité.
   
    On touchera l'âme de Annie Dillard lors de sa visite à la grotte de Bethléem. Cette croix anodine en argent sur la pierre usée, ce marbre fissuré, ces lourdes tentures de brocart, l'endroit sans présence de la naissance divine n'est que cela. Une fois dehors, elle voudrait y retourner, déceler ce qu'elle n'a pas vu, ce qu'il y aurait d'autre. Tout le livre est ce cri dans le silence. Elles sont pathétiques les gesticulations de cette femme vive et décidée, courageuse, en guerre contre toutes les fatalités, les paradoxes inadmissibles et toujours, éternellement, le silence qui ne lui répond rien. Hormis les saints bavards du hassidisme desquels elle souhaite rester proche.
   
   Elle tient et rapporte les mots de certains qui allument quelques étoiles. Page 118, Hongren, le maître chinois de bouddhisme chan : "Travaille, travaille! [...] Ne perds pas un instant... Calme-toi, tranquillise-toi, maîtrise tes sens. Travaille, travaille! Contente-toi de veilles hardes, mange une nourriture frugale... feins l'ignorance, fais semblant de ne pas savoir t'exprimer. C'est le meilleur moyen d'économiser de l'énergie et cependant, c'est efficace."
   Puis, page 119, "Réussite ou satisfaction personnelle ne méritent pas qu'on s 'y arrête [...]. Seule vaut l'action", écrivait Teilhard. Et certainement les paroles de Martin Buber qui pour Dillard, écrivit ses plus belles pages au tournant du vingtième siècle.
   
    Il est sûr qu'il peut y avoir quelque ennui à lire le mécanisme des érosions naturelles et la formation des sables sous lesquels des générations reposent, comme l'armée enterrée des soldats de l'empereur Qin, qu'il peut s'entendre des soupirs à parcourir la répétition d'anecdotes du Talmud ou du Zohar. On sent néanmoins derrière tout cela un travail méthodique de recherche qui sollicite un regard, une interprétation. Comme des cartes de tarot étalées sur la table, disposées au hasard : trouvez-y un sens, une résolution.
   
   À l'attention de ceux qui, comme moi, à nos âges matures, pensent que nous en savons assez sur toutes ces questions métaphysiques et existentielles, nous qui avons résolu tant bien que mal nos questionnements, je veux terminer par une pirouette personnelle : faut-il continuer de secouer le prunier, même s'il n'y a pas ou plus de fruits dessus? Il le faut, absolument, ne fût-ce que pour entendre le bruit des feuilles qui nous tient en éveil et nous enchante quand il est sincère.

critique par Christw




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