Lecture / Ecriture
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Les poissons ne ferment pas les yeux de Erri De Luca

Erri De Luca
  Montedidio
  Trois chevaux
  Acide, Arc-en-ciel
  Le contraire de un
  Essais de réponse
  Un nuage comme tapis
  Le jour avant le bonheur
  Les poissons ne ferment pas les yeux
  Le chanteur muet des rues
  La Nature exposée

Erri De Luca est né à Naples en 1950, il vit actuellement près de Rome.

Il a participé à des mouvements d’extrême gauche qui continuent à avoir sa sympathie.

Ayant quitté à 18 ans un avenir tout tracé (études, métier confortable) il a voyagé en menant une vie d’ouvrier non qualifié sans jamais cesser d’écrire. Il n’a pas été publié avant d’avoir 40 ans.

Il est actuellement un écrivain reconnu.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les poissons ne ferment pas les yeux - Erri De Luca

Les yeux grands ouverts
Note :

   Ah si! les Écrivains existent encore, avec la majuscule. Sans s'éterniser, la phrase boxe pile au plexus où vous ne l'attendez plus, qui vous fait hausser le sourcil et vous tient, les yeux décloués et pétillants, hors des travées monotones et ordinaires des velléités livresques. Il y a mille manières de conter des moments d'enfance, celle que donne Erri De Luca figurera parmi celles qui m'ont débardé au seuil de l'adolescence, à l'éveil au monde par le cœur et le corps, comme si le reste venu après ne m'avait jamais saisi trébuchant et surmontant, puis vieillissant. La magie d'un livre est dans ces survivances qu'on croyait périmées qu'il ranime en quelques lignes bien lancées.
   
   Il serait dévalorisant de ramener ce récit, vu sa noble part d'universalité, à celui d'une amourette de vacances. De Luca est soixantenaire lorsqu'il raconte ces souvenirs à dix ans qu'il revoit – faut-il qu'il ait été marqué – avec un discernement singulier, sans distance niaise ni amusée. Dans les années cinquante, le petit garçon est en vacances avec sa mère sur une île de pêcheurs[1], dans la baie de Naples; il aime la lecture, "je dormais sous les châteaux de livres de mon père, et les mots croisés, un atelier de mécanique de la langue qui donne le talent jongleur nécessaire aux mots." Malgré la force de la souvenance, il ne se souvient plus du prénom de cette petite Ève qui le fera sortir de l'enveloppe où il est à l'étroit comme dans une pointure de souliers trop petite.
   
    "Une robe blanche, une pâquerette à l'oreille, une odeur différente de celle des amandes, je la fixai, le regard bloqué sur elle. Elle n'est pas sur les couvertures des magazines, sur les podiums, sur les écrans, elle est au contraire soudain tout près. Elle fait tressaillir et elle vide. Je restai comme ça.
   – "Tu m'écoutes ou tu me regardes?"

   
    "Aimer" n'est qu'un mot d'adulte dans les livres : "Autour de moi je ne voyais ni ne connaissais le verbe "aimer". Je venais de lire Don Quichotte en entier et il m'avait renforcé dans cette idée. Dulcinée était du lait caillé dans le cerveau de l'héroïque chevalier." Puis le mot préféré du garçon, "maintenir", va vraiment lui arriver où il trouve "main" et "tenir". Une main qui sera d'abord l'aveu de la sensation du creux d'un coquillage nacré – Tu sais que tu as dit là une phrase d'amour? – puis la main qui guérit et celle par où passe du courant. Mais la plage est une jungle et trois garçons jaloux le guettent et le battent à sang : l'intuitive fillette mène avec détermination une punition et le jeune De Luca vit l'initiation sentimentale qui lui apprendra peut-être à voir le monde sans ciller.
   
    Au passage, de multiples incises donnent au court récit une perspective plus large, les engagements futurs de l'homme, son amour du pays et de sa langue, le cinéma italien d'après-guerre, ses peines aussi comme la perte de ses parents, morts tous deux dans ses bras. "Les vies de mes deux parents sont dans la prison des absents et aucun jour ne passe sans que j'attende dehors."
   
    La phrase est brève, poétique souvent, sans construction élaborée : "Les récits de ma mère, de ma grand-mère et de ma tante ouvraient les grands entrepôts des histoires. Leurs voix ont formé mes phrases écrites qui ne sont pas plus longues que le souffle nécessaire à les prononcer."
   
    Une réussite qui vous traverse comme le Libeccio : "Il souffle du sud avec effronterie, impossible d'étendre le linge. J'aime le napolitain qui dit, à l'espagnole, viento e tiempo, "vent et temps". Il glisse le frétillement d'un i qui les rend vifs, insolents et sans prise."

critique par Christw




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