Lecture / Ecriture
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L’aliéniste de Joaquim Maria Machado de Assis

Joaquim Maria Machado de Assis
  Dom Casmurro et les yeux de ressac
  Ce que les hommes appellent Amour
  L’aliéniste

Joaquim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien né en 1839 et décédé en 1908. Il créa et fut "Président Perpétuel" de l'Académie brésilienne des lettres.

L’aliéniste - Joaquim Maria Machado de Assis

Auteur brésilien majeur
Note :

   En 2015, le Brésil était l'invité du Salon du livre de Paris. Une occasion pour les lecteurs de lire ou de relire des auteurs anciens ou contemporains, une littérature à l’image de cet immense pays. Parmi eux, J.-M. Machado de Assis a marqué ce paysage littéraire
   
    Né à Rio en 1839 d’un père noir descendant d’esclave et d’une mère portugaise Machado de Assis a exercé de nombreux métiers avant de créer en 1897 l’Académie littéraire brésilienne. Auteurs de nombreux romans (Dom Casamuro, Esaü et Jacob, La montre en or etc…) il publie en 1882 "L’aliéniste".
   
    Le XIXe siècle est, par excellence, le siècle de l’étude des neurosciences grâce aux travaux de Jean-Martin Charcot sur l’hystérie. Machado de Assis s’est inspiré de ces découvertes pour écrire cette fable réjouissante sur la frontière entre la folie et la raison. Quand la raison devient-elle folie ?
   
   Les chroniques de la petite ville d’Itaguaï racontent l’histoire du médecin Simon Bacamarte qui, après des études à Coïmbra et Padoue, rentra dans son pays pour guérir les maladies de l’âme. Après avoir obtenu l’accord du Conseil municipal, il fit construit un asile, "la maison verte" dans la plus belle rue d’Itaguaï. Rassembler les fous, les faire vivre sous le même toit une initiative que certains qualifièrent de folie mais Simon Bacamarte tint bon. La maison des fous permettait de protéger la population "raisonnable" d’une contamination possible et d’expérimenter des pratiques d’observation. Mais la "maison verte" vit bientôt arriver entre ses murs des citoyens qui jusque-là passaient pour des êtres sensés.
   
    Avec humour et malice, Machado de Assis nous entraîne aux côtés de l’aliéniste dans une réflexion sur l’interprétation de la "folie" et sur le rôle de l’aliéniste : la fabrique-t-il, la porte-t-il en lui?
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critique par Michelle




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Enclore la démence
Note :

   Nous avions laissé un J-M Machado de Assis (Ce que les hommes appellent Amour) légèrement mélancolique et vieillissant, pas vraiment dans la ligne de ce que la postérité lui reconnaît, le cynisme et l'ironie. L'Aliéniste, par contre, est un conte cinglant qui moque la science et la médecine de l'esprit au 19e siècle, gloussant au passage sur la comédie humaine. La bourgade Itaguaï (Ithaque brésilienne où revient le médecin Simon Bacamarte, l'esprit plein d'un voyage d'études en Europe) est le miroir d'une société très influencée à l'époque par le positivisme: davantage de rationalité scientifique, moins de théologie et de spéculations métaphysiques. Bacamarte entreprend de bâtir un asile pour les fous, la Maison Verte, aux fins d'étudier ces cas.
   
   L'on aura l'occasion de sourire dès les premières pages, lorsque notre grand homme a convaincu les conseillers de Mairie d'adopter son projet qu'il convient de financer. Il est décidé de taxer les plumets sur les attelages lors des enterrements : "Qui désirerait emplumer les chevaux tirant le corbillard paierait deux testons à la commune pour chaque heure écoulée entre le décès et la bénédiction ultime au-dessus de la sépulture." Mais le calcul du rendement de la taxe s'avérant fort compliqué, "l'un des conseillers, qui n'accordait aucun crédit à l'entreprise du médecin, demanda qu'on dispensât le malheureux d'un travail aussi inutile". Les taxes communales, déjà.
   
   Humour entretenu au paragraphe suivant lorsque Simon Bacamarte entend graver une inscription sur le frontispice du bâtiment : arabisant de longue date, il tient du Coran que Mahomet jugeait les fous vénérables, car Allah les priva de jugement afin qu'ils ne puissent se rendre coupables de péché : "craignant d'indisposer le curé, et son évêque par personne interposée, il attribua la sentence au pape Benoît VIII, mensonge fort pieux du reste, qui lui valut de la bouche du père Lopes, lors du déjeuner d'inauguration, le récit de la vie de l'éminent pontife".
   Esprit et décor plantés, la fable vire continuellement à l'inattendu. Je ne résumerai pas le scénario de ce livre court, il en perdrait sa saveur. Sachez que les théories du médecin, mises en application au fil du récit, donnent lieu à divers retournements au gré des conclusions logiques auxquelles parvient le savant, dont la moindre n'est pas la décision de relâcher les véritables aliénés pour enfermer les (rares) gens équilibrés, qui lui paraissent soudain relever de la pathologie mentale. On ne s'étonne pas que tout cela conduise à une révolte contre la Maison Verte, sorte de prise de la Bastille (l'Histoire contemporaine ne nous a-t-elle pas appris que l'espace carcéral prend la forme de l'internement psychiatrique ?). Et l'occasion pour Machado de Assis, qui sait combien l'Amérique latine est sujette aux changements brusques de régime, de mettre en scène une très efficace parodie de soulèvement populaire, de dictature populiste et de concupiscence du pouvoir.
   
   Dans le monde nouveau qui s’annonce à l'époque, le savant prend la place du prêtre ; il est chargé non plus de dire le bien, mais de dire le vrai ; il n’y a plus vraiment de péché et de mal dans la société, mais le déséquilibre, la pathologie et la folie. Machado de Assis plonge ce savant-type moderne et occidental, obsédé par la vérité et la raison raisonnante, dans une société brésilienne encore archaïque, marquée par la foi et par un certain manichéisme. Le livre interroge la figure du scientifique empirique, celui qui veut tout réduire, y compris la morale, à ce que sa science lui permet de comprendre.
   
   "Sans doute, l’un des premiers soins des aliénistes du XIXe siècle a été de se faire reconnaître comme "spécialistes". Mais spécialistes de quoi ? De cette faune étrange qui, par ses symptômes, se distingue des autres malades ? Non pas, mais spécialistes plutôt d’un certain péril général qui court à travers le corps social tout entier, menaçant toute chose et tout le monde, puisque nul n’est à l’abri de la folie ni de la menace d’un fou. L’aliéniste a été avant tout le préposé à un danger ; il s’est posté comme le factionnaire d’un ordre qui est celui de la société dans son ensemble." (Michel Foucault - "L'asile illimité" - Le Nouvel Observateur mars-avril 1977).

   
   Conseil: lisez l'introduction de Pierre Brunel (littérature comparée) après, ce sera plus profitable et moins spoilant.

critique par Christw




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