Lecture / Ecriture
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Le géant enfoui de Kazuo Ishiguro

Kazuo Ishiguro
  Lumière pâle sur les collines
  Un artiste du monde flottant
  L'inconsolé
  Quand nous étions orphelins
  Les vestiges du jour
  Auprès de moi toujours
  Nocturnes
  Un village à la tombée de la nuit
  Le géant enfoui

Auteur des mois de décembre 2006 et de janvier 2007

Kazuo Ishiguro est né à Nagasaki en 1954.

Pour des raisons professionnelles, son père, océanographe, s’installe en Grande Bretagne avec femme et enfants, alors que Kazuo a 6 ans. La famille, persuadée qu’elle retournera bientôt au Japon ne cherche pas particulièrement à s’intégrer, mais en fait ce retour ne se fera pas et Kazuo Ishiguro ne retournera jamais au Japon à part une brève visite en 1989. Il est maintenant naturalisé britannique.

Après des études littéraires, il a publié son premier roman en 1982 et a tout de suite remporté un succès qui ne s’est jamais démenti. De nombreux prix littéraires ont consacré son œuvre : le Winifred Holtby Prize , Whitbread Book of the Year, le Booker Prize….


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le géant enfoui - Kazuo Ishiguro

Notre histoire tragique
Note :

   Après 10 ans de silence, Kazuo Ishiguro nous revient avec un roman aussi surprenant et talentueux que les précédents. Ceux qui, comme moi craignaient que ce long silence témoigne d'une baisse d'inspiration ont été bien vite rassurés, et s'en réjouissent fort.
   
   L'auteur nous emmène ici bien loin dans le passé au 6ème siècle, en Grande Bretagne, dans une période qu'il situe lors d'une interview"alors qu'on n'était plus sous domination romaine, mais pas encore anglais". Le roi Arthur est mort depuis quelques temps et le pays, qui abrite divers peuples (Saxons, Bretons...) souffre d'un mal étrange. Une sorte d brume s'est étendue partout et elle couvre et cache les souvenirs. Chaque village vit en autarcie, sachant qu'existent d'autres villages, proches, mais en ignorant tout car les rares voyageurs ne gardent pas de souvenirs de ce qu'ils ont vu avant. Les gens, des plus jeunes aux plus âgés, ne gardent pas davantage souvenir de leur histoire personnelle. Parmi les habitants du village où Kazuo Ishiguro a parachuté son lecteur, nous nous attachons plus particulièrement à Axl et Beatrice, deux vieillards liés par un amour puissant et qui gardent vaguement le souvenir d'avoir eu un fils qui est parti un jour pour un village voisin. L'âge venant, ils décident qu'il est temps pour eux d'aller le retrouver pour finir leurs jours à ses côtés. La tâche n'est pas aisée dans ce monde sans mémoire et par ailleurs hanté de ces êtres qui ornent tous les récits de cette époque : ogres, elfes, dragons...
   
   Et à propos de dragon, ils doivent passer sur le territoire de la dragonne Querig. Arthur avait autrefois envoyé Le Chevalier Gauvain pour la tuer. Beaucoup de temps a passé, mais il a échoué jusqu'à présent et, bien que Gauvain, fidèle à sa mission, erre toujours sur les lieux (non sans évoquer Don Quichotte) la dragonne elle, est toujours bien là.
   
   Axl et Beatrice rencontreront aussi un autre chevalier, plus jeune, plus fougueux, chargé lui aussi d'abattre la dragonne et un adolescent orphelin qui les accompagnera. Chemin faisant, nos deux héros retrouvent incidemment quelques bribes de mémoire et en viennent à s'interroger sur cet oubli : n'est-il que fléau? Si la mémoire revenait, n'apporterait-elle pas autant de mauvais souvenirs que de bons? D’anciennes déceptions, de vieilles rancunes ne réapparaitraient-elles pas? Voire des désirs de vengeance...? Enfoui dans ses brumes, le pays connait depuis des décennies une paix inespérée cette paix survivrait-elle à la mémoire des conflits? L'amour entre les êtres, comme la paix entre les peuples saurait-il s’accommoder d'une mémoire parfaite? Et finalement, la mort est-elle ennemie?
   
   Kazuo Ishiguro a utilisé cette légende médiévale inventée de toutes pièces pour explorer encore une fois une profonde problématique humaine et nous livre, sous ses allures de récit de chevalerie, avec amour galant, un récit qui se rit du temps et du lieu, mais un drame qui est celui de tous les hommes. Il l'a fait, comme pour ses précédents romans, avec une totale maîtrise de l'art d'écrire, du grand art.
   
   Si vous devez rater un livre, faites en sorte que ce ne soit pas celui-là.
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critique par Sibylline




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Qui est cette dragonne ?
Note :

   Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki, est un écrivain et romancier britannique d'origine japonaise. Arrivé en Angleterre en 1960, ses parents ne pensant y rester que temporairement, ils préparent l'enfant à poursuivre le reste de son existence au Japon mais ce retour ne se fera pas. Ishiguro suit ses études de littérature et de philosophie dans les universités du Kent et d'East Anglia et il reste de manière définitive en Angleterre, vivant à Londres aux côtés de sa femme écossaise. L’écrivain a été décoré, en 1995, de l’ordre de l’Empire britannique pour services rendus à la littérature et en 1998, la France l’a fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Le Géant enfoui, est maintenant réédité en poche.
   
   Le roman se déroule dans l’Angleterre du Haut Moyen-âge, au Ve siècle. La région est frappée d’une mystérieuse amnésie généralisée qui semblerait résulter d’une brume diffusée par Querig, une dragonne qui hante le pays. De leur côté, Axl et Beatrice, un couple âgé, quittent leur village pour retrouver le fils qu’ils n’ont plus vu depuis longtemps avant que son souvenir ne disparaisse de leur esprit.
   
   Pour ce livre, Kazuo Ishiguro adopte la forme du roman de Fantasy. L’époque, quelques années après la mort du roi Arthur, les personnages croisés durant ce voyage, la dragonne déjà citée mais aussi des ogres et des elfes sauvages, des péripéties dans des souterrains, monastère et moines pas toujours bienveillants etc. La quête du couple s’enrichira de nouveaux compagnons de route, Wistan le guerrier saxon, le jeune Edwin, le fameux mais devenu vieux Gauvin, neveu d’Arthur et chevalier de la Table Ronde, lesquels ont d’autres buts, tuer Querig pour certains, la préserver pour d’autres.
   
   Mais attention, il ne s’agit là comme je l’ai dit que de la forme, amateurs de Fantasy ne vous méprenez pas ! Le roman s’avère assez complexe à lire, c’est sa force mais aussi sa faiblesse, dans le sens où il ne plaira pas à tout le monde, que cela soit bien clair pour ceux qui voudront s’y aventurer. Pour les autres, l’expérience est particulièrement envoûtante.
   
   Envoûtante parce que d’un côté nous suivons avec difficulté une histoire particulièrement floue, réminiscence d’un conflit passé (Saxons contre Bretons), les souvenirs des uns et des autres ayant disparu ou réapparaissant par bribes, comme des bancs de brouillard, éclairant ou masquant la compréhension générale ; mais récit attrayant car porté par une écriture au rythme apaisant, très calme, incitant le lecteur de bonne volonté et têtu à poursuivre pour connaître le fin mot de tout cela – fin mot qui pourtant ne viendra jamais vraiment !
   
   J’ai parlé de Fantasy précédemment, il s’agit en fait d’un roman d’amour, de cet amour éternel qu’on voit dans les romans courtois (au sens littéraire). Axl appelle sa femme "ma princesse" tout du long et le ton, les mots, expriment la douceur et le lien puissant qui unie les deux amants, lien qui leur interdit toute séparation même temporaire que pourrait exiger leur dangereux périple, sauf quand in fine ils devront en passer par un étrange batelier sans nom qui pourrait se nommer Charon… ?
   
   Une sublime histoire d’amour en fil rouge qui s’accompagne d’une profonde réflexion sur la mémoire et les questions qu’elle soulève. Faut-il toujours vouloir dissiper l’oubli, au risque de ramener autant de bons souvenirs que de mauvais ? Ne pas oublier, n’est-ce pas aussi alimenter en permanence le désir de vengeance ? "Quel sorte de dieu est-il donc, sire, pour souhaiter que les infamies soient oubliées et restent impunies ? (…) Mais cela peut suffire à refermer de vieilles blessures pour toujours, et à rétablir une paix éternelle entre nous." Et du Haut Moyen-âge nous nous retrouvons à notre époque.
   
   Nous avons donc là un excellent roman mais qui ne pourra pas séduire tous les publics car il nécessite un effort de la part du lecteur.
   
   "- Il ne s’agit pas d’une morsure d’ogre. C’est un dragon qui a infligé cette blessure à l’enfant. Je l’ai vu tout de suite hier, quand le soldat a soulevé sa chemise. Qui sait comment il a rencontré un dragon, mais c’est bien une morsure de dragon, et maintenant le désir de connaître une dragonne va parcourir ses veines. Et à son tour, une dragonne assez proche pour sentir son odeur va venir à sa recherche. C’est pourquoi maître Wistan affectionne autant son protégé, monsieur. Il croît que maître Edwin va le conduire à Querig. Pour cette même raison, les moines et ces soldats veulent sa mort. Regardez, il devient encore plus déchainé !"

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critique par Le Bouquineur




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De la mémoire
Note :

   De Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, j’avais beaucoup aimé Les Vestiges du Jour et Quand nous étions orphelins. Avec Le géant enfoui, l’écrivain nous emmène dans un tout autre univers, surprenant, mystérieux, envoûtant mais aussi inquiétant.
   
   Nous sommes en Angleterre dans les temps reculés. Les saxons et les bretons vivent sur cette terre dans une entente relative. Le roi Arthur est mort, mais erre encore dans les montagnes, à la recherche d’une dragonne, un de ses très vieux chevaliers, sire Gauvain. Noyée dans la brume, cette terre abrite des habitants qui semblent perdre la mémoire; leurs souvenirs s’effacent peu à peu.
   
   C’est alors que le vieux couple Axl et Beatrice, unis par un amour fidèle, décident de partir dans une île lointaine à la recherche de leur fils qu’ils n’ont pas vu depuis longtemps. On les suit dans cette aventure.
   
   On le voit, le livre peut être lu au premier degré comme un roman de fantasy et d’aventures. Axl et Beatrice vont affronter toutes sortes de dangers, mauvaises rencontres avec des humains, des animaux ou des êtres surnaturels. Qui est ce guerrier qui accepte de les protéger quand le couple se charge d’un enfant banni par son village après avoir été mordu par une bête monstrueuse? Et ces moines qui se laissent dévorer vivants par des oiseaux de proie? Qui est cet étrange batelier qui amène les voyageurs sur l’autre rive mais sépare les couples qui ne s’aiment pas d’un amour véritable?
   
   IL y a bien sûr, un souffle magique dans ce récit d’aventures, mais ceux qui voudront le lire seulement comme un roman fantasy seront peut-être déçus car le rythme est lent et l'intérêt est ailleurs. Dans cette réflexion philosophique sur le rôle de la mémoire. Par l’intermédiaire de cette brume qui efface le passé, le roman parle de l’absence au monde. Les personnages vivent là dans un monde évanescent, qu'ils ne dominent pas, dont ils n'appréhendent qu'une infime partie, sans bien savoir où ils se situent ni ce qu’ils sont. N’est-ce pas ce que nous sommes tous ? La mémoire nous apporte-t-elle le bonheur ? N’est-elle pas au contraire source de chagrin, ne ravive-telle pas la haine et les désirs de vengeance entre les peuples et chez les individus? En permettant un retour dans le passé, le souvenir révèle les failles, les accidents de parcours dans la vie d’un vieux couple car l’amour n’est jamais paisible.
   
   Avec Le Géant enfoui, nous sommes dans un monde qui finit, celui des légendes et des chevaliers de la table ronde (très beau personnage de sire Gauvain ) et celui de Axl et Beatrice. Car le livre est aussi une métaphore de la mort avec son corollaire la vie et l’amour. Le chemin parcouru péniblement par le vieux couple, en particulier par Beatrice, malade, est sans doute le dernier chemin; le batelier ne serait-il pas alors l’incarnation de Charon, le nocher des Enfers ? Mais c’est aussi une belle histoire d’amour car malgré les vicissitudes de la vie, le sentiment qui unit Axl et Beatrice est grand, touchant et indestructible.
   
   Un très beau livre ! Si le pays est estompé par la brume, le roman baigne le lecteur dans une douceur triste, un climat mélancolique engendré par un délitement progressif, un effacement des êtres et des choses. Une lecture qui soulève beaucoup d’émotion et de questions.

critique par Claudialucia




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