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L'univers de carton - Un guide du monde de Phoebus K. Dank de Christopher Miller

Christopher Miller
  L'univers de carton - Un guide du monde de Phoebus K. Dank

L'univers de carton - Un guide du monde de Phoebus K. Dank - Christopher Miller

Genre déjanté
Note :

   Titre original : The cardboard Universe
   
   Bien évidemment j'ai emprunté ce (gros) roman à la médiathèque parce qu'un Lot49* ne se refuse pas, promesse de lecture souvent décoiffante. Hé bien mes amis, totale réussite pour les amateurs de décalé joyeux, d'humour au second degré, parfois de grand n'importe quoi. J'ai levé les yeux au ciel ('mais c'est pas possible, quel taré!'), ricané (façon hyène hilare), pouffé, suis passée à d'autres lectures histoire de ne pas m'essouffler parce que c'est épais quand même et aussi que je voulais savourer, et finalement terminé d'une seule foulée, admirative du tour de force et heureuse d'avoir découvert où tout cela menait (et franchement on se gratte la tête, se demandant où on en est).
   
    Connaissez-vous Phoebus K. Dank (oui, clairement du Philip K. Dick là dessous), auteur prolixe de science fiction? Pour Boswell (oui, le même nom que l'auteur de la biographie de Samuel Johnson...) son ami c'est le plus grand, au point qu'il a consacré sa vie à défendre son œuvre, pour Hirt, son ex-ami, suspecté d'avoir assassiné Dank, c'est un pauvre type nullissime. Les avis des deux paraissent dans ce roman, encyclopédie dankienne où le lecteur trouvera des résumés de ses romans, le récit de la vie de Dank, et forcément de Boswell, Hirt et les autres. De petits détails mettront la puce à l'oreille du lecteur, qui aura sans doute une idée plus claire des faits à la toute fin. Quoique, l'on trouve aussi un échange entre Miller et Dank pour savoir qui a imaginé l'autre, et Dank a par ailleurs une fois rêvé 'qu'il était le héros d'un roman comique mettant en scène un auteur de troisième zone.' Les entrées dégoulinantes de louange de Boswell s'opposent à celles fielleuses de Hirt ("Les goûts littéraires de Dank - si on peut parler de Dank et de goût dans la même phrase")
   
    Drôle de zèbre que ce Dank. Imagination délirante, obsédé sexuel (les blondes à forte poitrine abondent dans ses romans) se prenant moult râteaux, obèse, drogué, agoraphobe, j'en passe. "Il construisit une machine à remonter le temps et se persuada qu'elle fonctionnait", "se persuada que son voisin dirigeait sur lui un rayon mortel et se mit à porter un costume en papier alu tout en travaillant dans son jardin", "régla son réfrigérateur pour que la petite lumière reste allumée quand la porte était fermée, fit venir le véto chez lui en pleine nuit parce qu'il avait donné à manger à son chat de la nourriture pour chien", etc.
   
   Il y avait longtemps que je m'étais autant amusée à lire un roman. Dank (et Boswell) sont souvent pathétiques, mais quelle imagination débordante! "Il expérimentait en permanence.(...) Un jour, il modifia les toilettes du bas pour que l'eau qui coule quand on tire la chasse soit chaude." "Dank demandait toujours ''Que se passerait-il si?' Que se passerait-il s'il prenait un excitant et un somnifère en même temps? un antidiarrhéique et un laxatif? Un somnifère et un laxatif? (!) A-t-on le droit d'acheter juste une noisette dans un supermarché? Peut-on la payer par carte bancaire? Par chèque? Votre ordinateur explosera-t-il si vous cherchez 'e' sur google?" [non, je n'ai pas essayé]
   
    Quant à l’œuvre de Dank, je vous laisse en juger; selon Hirt, trop de dialogues inutiles. En tout cas certaines histoires tenaient la route et j'aurais aimé les lire.
   
   Je constate avec désespoir qu'il m'est impossible de tout citer, tellement ce roman foisonne de passages notables, un vrai feu d'artifice!
   
    Je terminerai donc en précisant que Claro, le traducteur, en a rajouté dans le bazar ambiant, faisant de ce roman traduit un livre encore meilleur que l'original! En effet il s'est bien lâché dans les notes du traducteur...
    Exemples parmi d'autres
   - "un centime" * avec note: "Je sais bien que le centime n'a pas cours aux Etats-Unis, mais je ne suis pas là pour bercer le lecteur dans l'illusion que ce qu'il tient entre les mains est autre chose qu'une traduction."
   - "August et April"* avec note : "Ce sont les prénoms des deux protagonistes du roman. (...) Mais sachez qu'on ne traduit jamais les noms et prénoms anglais en prénoms français, de peur que le lecteur oublie qu'ils sont anglais et les imagine avec un béret et une baguette;"
   - "mainstream"* avec note : "je laisse à dessein ce terme anglais car l'expression 'littérature blanche' m'a toujours paru inappropriée pour désigner des fictions qui méprisent souverainement les Martiens et les pisto-lasers."
   
   Clairement, ce bouquin ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais croyez-moi, ça vaut le détour!!!
   
   
   * Collection du Cherche Midi
    ↓

critique par Keisha




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« Cette œuvre colossale et ingénue »
Note :

   L' œuvre colossale et ingénue de mon titre, c'est celle de Phoebus K. Dank, auteur de SF dont on va nous parler ici, mais c'est tout autant ce roman de Christopher Miller à qui j'octroie des deux mains les 5 étoiles de l'excellence, non que je mette vraiment son livre à la hauteur de "La bascule du souffle" ou "Le Maître et Marguerite", par exemple, mais pour l'immense plaisir (je pourrais dire joie) que j'ai eu à le lire. Vive les auteurs anglo-saxons et leurs idées originales! Quand j'avais lu le commentaire de lecture de Keisha (ci-dessus), j'avais pensé que ce roman pourrait me plaire, mais encore fallait-il que j'aie le temps de le lire, car 630 pages quand même. Mais finalement, j'ai trouvé un moment et j'ai eu beaucoup moins de mal à avaler les 630 pages que les 150 de certains autres. (non, pas de nom, vous les connaissez).
   
   J'ai donc encouragé C. Miller à me raconter l'histoire d'un auteur fictif de Science Fiction à qui il arrive de raconter l'histoire d'un auteur fictif qui s'appelle Philip K. Dick.
   "Le roman se passe dans un monde parallèle en tous points semblable au nôte sauf qu'il n'y existe pas de Phoebus K. Dank. Ce qu'ils ont à la place, c'est un écrivain de science-fiction, gros, prolifique, monogame mais de façon sérielle, du nom de Philip K. Dick. Ce Dick – un compromis écoeurant entre la vision qu'avait Dank de lui-même (laquelle était déjà en soi une perception d'un comique grandiose) et l'image qu'il aurait aimé renvoyer – est un des produits les plus improbables de l'imagination de Dank."
    Et l'imagination de cet auteur fourmille tellement d'idées nouvelles qu'il n'y a aucune chance qu'il ait un jour le temps de tout écrire. Mais elles nous sont détaillées ici et il y en a beaucoup dont on aimerait lire le développement! L'ouvrage est présenté comme un dictionnaire avec des entrées alphabétiques et il est dit (mais je ne sais pas si c'est vrai) que l'on peut le lire en picorant d'un article à l'autre. Pour ma part, après avoir hésité pendant environ ½ page, j'ai tout lu dans l'ordre de la première à la dernière ligne et je m'en suis très bien trouvée.
   
   Dans mon jeune âge, j'avais eu une assez longue période SF qui a développé mon ouverture d'esprit (certes) et vu s'accumuler sur mes étagères les œuvres de Simak, Assimov, K. Dick, Van Vogt, F. Brown etc. Je me jetais sur ces romans avec goinfrerie, y trouvant autant de sujet de distraction que de réflexion. C'est pourquoi, rien de ce qui est dit ici de ces univers (tant côté auteurs que côté personnages) ne m'a prise au dépourvu. Mais que c'est bien vu! Et drôle en plus, et bien ficelé avec une histoire à plusieurs niveaux mêlant suspens, whodunnit, étude psychologique tant de ce genre littéraire, auteurs et lecteurs que du milieu universitaire (parfois, on se croirait chez Lodge), historique de l'âge d'or de la SF également, un humour constant et sûr, qui ne dérape jamais et ne manque pas son but. L'auteur ne se moque pas de ses personnages, même dans leurs travers les plus ridicules. Il sait évoquer l'affection qu'ils se portent, ou non, leurs relations d'amitié, de concurrence, d'opposition, de dépendance, d'admiration, de domination voulue et réussie ou non. Il sait faire évoluer le récit du narrateur qui, d'apparence clair et raisonnable au départ, sème progressivement le doute chez le lecteur que C. Miller laisse découvrir et comprendre lui même la situation. C'est une des qualités de l'auteur aussi : ne jamais prendre son lecteur pour un imbécile à qui il faut tout mâcher, mais lui laisser au contraire la possibilité d'exercer sa propre perspicacité. Et lui offrir, sur cette structure habile, solide, bien documentée et bien articulée, un récit hautement fantaisiste et original, où aucune idée n'est rejetée pour trop farfelue et où le rire n'est jamais loin d'un semblant de réminiscence ("Ah, en effet, il y avait un roman où...") On comprend les clins d’œil (et si on ne les voit pas, cela ne nuit pas au suivi). On saute de perle en morceau de bravoure, je vous garantis qu'on en a pour son argent!
   "Plus d'une fois, je le vis écouter sa propre tête avec un stéthoscope acheté à cet effet, tout en donnant de petits coups sur ses tempes avec le marteau à réflexe à tête caoutchoutée"
   "Ecoute sa propre tête avec un stéthoscope, n'entend rien."

    Et c'est un lecteur comblé qui dévore jusqu'aux annexes documentaires de l'ouvrage et se jure de garder un œil sur ce jeune auteur si prometteur.
   
   Par contre, je ne partage pas l'enthousiasme de Keisha pour la traduction de Claro. J'aime bien Claro, par ailleurs, et j'ai déjà eu l'occasion de commenter ici un de ses romans, mais pour moi, un bon traducteur est comme un bon effet spécial au cinéma : moins on le voit, plus on oublie sa présence, plus c'est réussi. Pour moi, le traducteur est au service de l’œuvre, il la porte devant lui et lui, on ne le voit pas. Ici, il est toujours visible et je n'ai même pas toujours trouvé ses commentaires judicieux.
   
   Et n'oubliez pas! "De nos jours, avec tous ces ovnis dans les parages, vous risquez davantage d'être enlevé par un martien que dévoré par un loup."

critique par Sibylline




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