Lecture / Ecriture
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La route de Beit Zera de Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli
  Hommes sans mère
  L'arbre
  La Dernière Neige
  Le Bruit du vent
  Le jour de la cavalerie
  Le voyage d'Eladio
  Une rivière verte et silencieuse
  Vie de sable
  Océan Pacifique
  Quatre soldats
  La beauté des loutres
  Marcher sur la rivière
  La promesse
  L'année du soulèvement
  La lettre de Buenos Aires
  Un repas en hiver
  L’homme qui avait soif
  La route de Beit Zera
  L'incendie
  Ados: La lumière volée
  La vague
  La source

Hubert Mingarelli est un écrivain français né en 1956 en Lorraine.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

La route de Beit Zera - Hubert Mingarelli

Trauma
Note :

   J’avais conservé un excellent souvenir d’"un repas en hiver", le précédent roman d’Hubert Mingarelli. Aussi n’ai-je pas hésité très longtemps avant de me saisir de celui-ci. Et chose rare, ma bonne impression se confirme. Il me semble même que ce livre est encore meilleur.
   
   Stépan vit seul dans une maison isolée, quelque part sous le lac de Tibériade. Pour rejoindre la route qui mène à la prochaine ville, Beit Zera, il faut traverser à pied une forêt. Stépan est un solitaire, mais il a une chienne, à laquelle il est très attaché. Quand s’ouvre le roman, la chienne est à l’agonie, l’homme sait qu’il va devoir affronter sa disparition… Cette étape n’est pas la première séparation à laquelle il doit faire face. Progressivement, le récit nous permet de remonter dans l’histoire de cette solitude installée, qui, comme toutes les retraites, s’est imposée plus qu’elle n’a été choisie.
   
   " Il n’avait pas fini sa cigarette. Elle n’était pas bonne et apaisante comme il l’avait espéré, mais il la gardait encore, car après elle, il ne savait pas ce qu’il ferait. Il fumait et il tendait l’oreille. Malgré le soleil rasant, il jetait des regards vers la forêt. À présent, il redoutait de voir le garçon arriver. Même si c’était chose rare le matin. Sa décision prise et son chagrin à l’intérieur de lui, il voulait rester seul." (Page 14)
   

   Stépan a un fils qui vit au loin, en Nouvelle-Zélande. Chaque nuit, il écrit à Yankel, dont l’absence pèse si lourd. Stépan survit grâce aux boîtes de carton dont son ami Samuelson lui confie le montage, l’assurant ainsi d’un petit revenu tout juste suffisant. Les deux hommes sont très proches depuis que leur amitié est née au cours de l’interminable service militaire israélien. Amitié rude fondée sur la rémanence des souvenirs, entretenue par les longues soirées passées à boire sous la véranda de la maison. Les deux hommes n’ont pas de secrets l’un pour l’autre, sauf… Sauf que depuis quelque temps, un jeune garçon lui rend souvent visite, à la tombée de la nuit. Cet adolescent quasi mutique a noué une affection avec la vieille chienne, qu’il caresse longuement et emmène en balade dans la forêt. Sans trop savoir pourquoi, Stépan l’a encouragé à s’occuper ainsi de la chienne. Car Amghar, le garçon, est manifestement arabe. De plus, de soir en soir, Stépan apprend qu’il vient à pied de Beit Zera, la ville de l’autre côté de la forêt, ce qui représente un périple dangereux dans ce pays en conflit toujours larvé.
   
   Avant l’action dont on le devine tout à fait capable, c’est la vie intérieure de Stépan qui est mise en lumière tout au long du roman. L’homme se projette avant de faire, ce qu’il vit intérieurement compense l’isolement vécu comme un emprisonnement, même si cette punition paraît volontaire.
   
   " Amghar s’en alla. La chienne grimpa les marches et vint se coucher près du fauteuil. Pour la première fois depuis longtemps, Stépan refit en pensée le trajet jusqu’à Beit Zera. Cela lui prit du temps, même en pensée, car il devait s’arrêter à certains endroits de la forêt, sa mémoire le trompait et il n’était plus sûr de lui. Mais une fois sorti de la forêt et traversé le champ de terre, se dressait la prise d’eau en béton surmonté de tuiles, et passant devant, la route nationale. Tout au bout, Beit Zera lui apparut. Il la vit, éclairée au loin, et ce n’est pas l’imagination qui lui manqua pour y aller, mais le courage." ( Page 54-55)
   

   Pourquoi Stépan est-il si mal à l’aise avec ce garçon, alors qu’on verra qu’il s’inquiète pour lui? Pourquoi Yankel est-il si loin? Pourquoi la route de Beit Zera fait-elle si peur à Stépan, y compris pour Amghar?
   
   Hubert Mingarelli dévoile progressivement, par toutes petites touches, les événements qui ont participé à l’isolement de Stépan et à une culpabilité insoluble dans l’oubli. Roman à l’écriture sensible et poétique, la fatigue de l’homme comme celle de sa chienne, le dépouillement extrême des rapports humains soulignent le lien charnel à son fils, un attachement si fort qu’il en devient irraisonné. Les images sont belles et fortes, en particulier celles qui se déroulent dans la forêt où Yankel a trouvé refuge. C’est aussi dans cette forêt que Stépan part à la recherche d’Amghar un soir d’orage. Subtilement, cet étrange garçon devient le fils d’Hassan Gabai, la victime de Yankel, et nous sommes au fait du traumatisme qu’éprouvent les hommes, paralysés par la peur au point de tuer par erreur, de tuer par fantasme de l’ennemi.
   
   " Finissant sa cigarette, il songea pour la millième fois que si Dieu avait existé, Il n’aurait pas fait des nuits pareilles. Il aurait toujours laissé briller quelque chose de plus fiable que la lune, qui ne sert à rien quand le ciel est si couvert. Pour la millième fois il mesura combien cette chose avait manqué à Yankel la nuit où, dix longues années auparavant, il était revenu à la maison pour sa première permission, et où après avoir laissé les lumières de Beit Zera derrière lui, il allait sur la route au-devant d’Hassan Gabai qui rentrait aussi chez lui." ( Page 62)
   

   J’ai aimé la manière dont Hubert Mingarelli avance par touches délicates pour dresser la situation de son personnage central, un homme apparemment fruste. Progressivement, Mingarelli nimbe ses créatures de tendresse et de sensibilité. Peur, amitié, solidarité et culpabilité habitent ses protagonistes, tous victimes d’un état de fait qui les a toujours dépassés. L’écriture de l’auteur se dépouille d’effets, suit au plus près les gestes quotidiens qui traduisent au mieux le désarroi de l’absence, la difficulté de la décision, la méfiance instinctive de l’Autre.
   
   Mais au bout du voyage intérieur de son personnage, Hubert Mingarelli nous offre une image à la fois déchirante et apaisante des liens de tendresse entre un homme et la chienne malade, belle et sombre métaphore pour rappeler qu'on n'aime pas sans mal, qu'on ne vit pas en ignorant la mort.
   
   Un beau roman, vraiment.
   
   "Il n’y eut ni pluie ni tempête cette nuit-là. Mais en altitude le vent souffla. Vers le milieu de la nuit, les nuages s’en allèrent vers l’est. Des étoiles apparurent au-dessus de Beit Zera. Sur la route nationale deux voitures passèrent à côté du corps d’Hassan. Une heure après un chien s’approcha, s’assit, attendit un moment et s’en alla. Dans le ciel, les étoiles de plus en plus nombreuses reformèrent les constellations. Des hirondelles se réveillèrent, et une à une s’envolèrent des fils électriques où elles avaient dormi. L’aube se levait, l’horizon bleuissait. Lorsque Stépan sortit de la forêt, ses poumons le brûlaient d’avoir si longtemps couru. Il aperçut une nuée d’hirondelles rasant le sol. Il entra dans le champ de terre, le traversa et s’accroupit derrière la prise d’eau surmontée de tuiles. Sur la route, là-bas, une voiture était arrêtée. Trois hommes se tenaient penchés et immobiles au-dessus du corps d’Hassan Gabai. L’un d’eux tenait le fusil dans une main." (Page 69)

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critique par Gouttesdo




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La fraternité possible
Note :

   "Elle allait partout avec lui tout le long de la journée . Mais au milieu de la nuit, c'est Stepan qui allait vers elle en s'asseyant dans la cuisine, et fumait une cigarette, en proie à un désespoir que la chienne endormie sur la couverture finissait par bercer et rendre humain".
   

   La liste de mes auteurs incontournables s'allonge de plus en plus et Hubert Mingarelli en fait partie, avec ses textes sobres, délicats, qui sous une apparente simplicité en disent beaucoup sur le poids des conflits qui écrasent les humains, ravageant indéfiniment leur vie.
   
   Le fil conducteur de l'histoire est une chienne qui vieillit et perd ses forces de jour en jour. Stepan sait qu'il va devoir prendre la décision d'abréger ses souffrances. Il vit seul, en Israël, près du lac de Tibériade, au bord d'une forêt. Il façonne des boîtes en carton toute la journée pour son ami Samuelson, avec qui il prend régulièrement une cuite magistrale et évoque des souvenirs de l'armée.
   
   Son fils, Yankel est parti très loin, en Nouvelle-Zélande, il lui écrit régulièrement, il faudra attendre un peu pour apprendre la raison de cet éloignement qui brise le cœur de Stepan et en a fait cet homme malheureux qui vit isolé de tous.
   
   Cette solitude est un jour brisée par un jeune arabe, Amghar, qui apparaît entre les arbres, sans un mot. Il reviendra, c'est la chienne qui l'attire. D'abord indifférent, Stepan va progressivement essayer d'entrer en contact avec lui, ils sont aussi peu bavards l'un que l'autre.
   
   Sans avoir l'air d'y toucher, insensiblement, à travers des destins individuels, l'auteur nous amène à saisir la fragilité des hommes dans un pays gangréné par un conflit interminable. Avec humanité, il décrit la fraternité possible, l'amitié, mais aussi le chagrin et la désespérance.
   
   Un très beau texte rythmé par les incursions dans la forêt, la nature, les oiseaux et une vieille chienne que l'on aimerait pouvoir caresser une dernière fois.
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critique par Aifelle




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En Palestine
Note :

   Hubert Mingarelli a dérogé à son modus operandi (ou du moins une partie) ! Ça fait de "la route de Beit Zera" un roman un peu à part dans sa production. Ça en fait accessoirement aussi une petite merveille...
   Qu’a-t-il changé de son modus operandi me direz-vous ?
   
   Ce qui n’a pas changé, c’est sa façon d’entomologiste des âmes, sa façon de disséquer des êtres, leurs attitudes, d’anticiper leurs sentiments ou leurs ressentis d’une manière telle qu’elle vous fait ralentir votre lecture, comme pour revenir en arrière pour vérifier qu’il a bien tout pris en compte et n’a rien oublié. C’est hallucinant de justesse et de précision ! Comme d’habitude. Non, tout ceci n’a pas changé.
   
   Homme/homme. Pas changé là non plus, il n’est quasi question que d’hommes, tout juste si la mère d’Amghar un moment prend existence dans le roman. Cela dit, un des trois héros, quasi à égalité, est la chienne de Stepan. Oui, une chienne.
   
   Ce qui a changé, c’est un enracinement de l’histoire dans le temps, entre le fait initial qui a brisé quelque part la vie de Stepan, obligeant Yankel, son fils, à fuir en Nouvelle – Zélande, si loin d’Israël, et maintenant. Entre cette cassure initiale donc et le long laps de temps qui couvre les "visites" d’Amghar à Stepan, ou plutôt à la chienne, Hubert Mingarelli pour la première fois me semble-t-il s’installe réellement dans le temps et lui en donne. Du temps. Au temps.
   
   Israël... Palestine parle mieux je trouve. Ce genre d’espace où tentent de cohabiter arabes et colons juifs. Nous sommes près du village de Beit Zera. Stepan, israélien, vit seul depuis que Yankel, son fils, a dû s’enfuir et s’exiler en Nouvelle – Zélande. Depuis, en dehors des visites de son ami de régiment, Samuelson, qui l’aide à survivre en lui procurant un petit travail d’assemblage de boîtes en carton et qui lui fait ses courses une fois de temps en temps, Stepan vit en ermite avec sa chienne. Sauf que, surgit un jour de la forêt Amghar, petite garçon arabe, mutique, qui vient pour caresser d’abord puis promener la chienne. La solitude de Stepan et de sa chienne est donc rompue à intervalles réguliers et imprévisibles par les passages d’Amghar et de Samuelson... Mais la vie, même d’une chienne, n’est pas éternelle...
   
   Pourquoi Yankel a – t – il dû fuir ? Qui est Amghar ? Comment cela peut – il finir ? Je vous invite à faire la lecture de "la route de Beit Zera" et de vous laisser traverser par cette façon tellement humaine qu’a Hubert Mingarelli à pouvoir aborder l’innommable, ce que le citoyen lambda du monde d’aujourd’hui ne peut comprendre (et surtout pourquoi on en est arrivé là, là – bas...).
   
   Un Hubert Mingarelli particulièrement inspiré et précieux.

critique par Tistou




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