Lecture / Ecriture
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Une très vieille petite fille de Michel Arrivé

Michel Arrivé
  Une très vieille petite fille
  Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred Hellequin
  L'homme qui achetait les rêves

Michel Arrivé est écrivain et linguiste français né en 1936 et mort le 3 avril 2017.

Une très vieille petite fille - Michel Arrivé

Désécrire
Note :

   Geneviève a quatre-vingt-onze ans et compte bien faire partie de ces quelques doyens qui dépasseront le centenaire et, qui sait, peut-être atteindra-t-elle l'immortalité. En tout cas, ce sont bien les perspectives qu'elle poursuit. Le problème pourtant avec Geneviève est que, sous l'impulsion que lui a donnée son père dans son enfance, elle noircit depuis toujours quantité de cahiers avec ses mémoires et ses rêves. Sacrilège, selon Madame Bertrand, sa professeure de grapho-astrologie, car pour qui aspire à l'immortalité, tous ses écrits sont de véritables dangers, des obstacles à sa longévité ! Comment faire, alors qu'elle ne peut pertinemment pas se passer d'écrire au quotidien ? Une seule solution : désécrire !
   
   Ainsi, Geneviève va pouvoir continuer à écrire à condition d'éliminer dans ses anciens cahiers beaucoup plus de lettres qu'elle ne trace de nouvelles. Alors la voilà qui procède à l'expurgation de ses mémoires cahier après cahier. Et en quatre-vingt-onze ans, ça en fait des feuillets ! Il lui faut donc trier ses souvenirs pour ne conserver que ceux qui peuvent avoir une réelle importance et reléguer les autres, tous les autres, à la déchetterie. Ainsi, au gré de ces écrits, parcourt-on le siècle dernier par le biais de son existence qu'elle consignait scrupuleusement sous forme biographique.
   
   Au fil de son pénible et douloureux travail de désécriture, Geneviève s'aperçoit petit à petit qu'il y aurait tromperie dans les théories avancées par sa professeure.
   « Toute seule, la lettre ne désigne rien. Ni personne. Mais les mots qu'elle permet de former ont la même vertu que les caractères chinois : ils désignent les choses et les gens. Ce sont les mots qui pèsent, qui sont maléfiques, pas les lettres. Mais comme les mots s'écrivent avec des lettres, cela revient au même. Madame Bertrand, en somme, tout en se trompant, avait sans le savoir découvert la vérité : ce sont les êtres, pas les lettres, qu'il faut désécrire »
   
   Que de subtilités dans ce roman qui induisent bien des réflexions sur le parcours d'une vie, sur la pertinence de l'écriture et du signifiant. Quels événements, quels personnages méritent plus que d'autres d'être conservés en mémoire ? Quelle valeur accorde-t-on aux mots qui traduisent la pensée et plus encore ? Puis, le fait que Geneviève ait été institutrice, comme ses parents, n'a rien d'innocent. Une profession qui est à la base de l'écriture alors qu'il faudrait, ici, procéder à la « désécriture ».
   
   Bien qu'abordant implicitement le domaine de l'introspection et de la sémantique (l’auteur est professeur de linguistique), le texte est d'une réelle limpidité. Les tribulations de la narratrice sont croustillantes d'ironie, de dérision, de légèreté parfois et de tendresse souvent. Geneviève, malgré ses quatre-vingt-onze printemps, est loin d'incarner la sagesse de son âge. Elle ne sait toujours pas résister aux multiples tentations du monde qui l'entoure et succombe à bien des caprices avec la même fraîcheur que lorsqu'elle était petite fille. Le lecteur ne peut que se prendre d'affection pour la «jeunesse» de cette vieille dame.
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critique par Véro




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Identification !
Note :

   J’ai poursuivi ma lecture d’ "Une très vieille petite fille" un roman de Michel Arrivé depuis longtemps à la fac de Nanterre où il enseigne la linguistique ; moi, pas encore partie!
   
   Ce n’est pas un livre dont on parle ni dont on parlera : c’est à l’inverse le type même du livre qui sera oublié dans un petit coin ; il me ressemble, voilà aussi une raison d’en parler.
   
    Geneviève, quatre-vingt onze ans, depuis longtemps veuve, voyant peu sa descendance, jouissant d’une bonne santé, a un idéal : devenir immortelle. Elle suit les cours de Madame Bertrand (85 ans) qui dirige le cours d’ "Astrologie et de graphologie transcendantale" : elle paie très cher ses cours du mardi. et une partie de sa retraite d’institutrice est engloutie par Madame Bertrand pour des consultations de soixante euros en particulier pour ses conseils de longévité. Mme Bertrand fait payer cher ses conseils. Elle lui demande même de petits services comme de lui réserver une chambre d’hôtel. Aux frais de la pauvre Geneviève ça ne fait rien se dit Geneviève : j’ai reçu une lettre me disant que j’avais gagné un gros lot… Geneviève est comme toutes ces vieilles dames crédules ; elle reçoit de la pub par la poste. Vous avez gagné trois cent mille euros et elle y croit. Mais voilà! Elle s’y croit et fait de nouveaux frais .Car elle adore se faire des cadeaux.
   
   Puis voilà que Madame Bertrand lui dit " Geneviève, vous savez si vous voulez vivre longtemps encore il ne faut plus écrire!"
   Encore une fois, Geneviève se laisse berner . Mais elle écrit depuis toujours. Son père lui disait d’écrire une page de son journal chaque jour. Geneviève a toujours observé cette consigne et ne peut s’en passer! Alors?
   Alors lui dit Mme Betterave le seul moyen c’est de désécrire : la mort dans l’âme Geneviève s’y prête : elle commence à désécrire ce à quoi elle tient le moins dans ses anciens cahiers. Supplice! Mais elle tient bon.
   
   Il y a là comme un souvenir de la Peau de Chagrin de Balzac : chaque fois que Raphaël manifestait un désir la peau qui représentait son espérance de vie rétrécissait. Cette peau qui était un parchemin où l’on aurait pu écrire. Là c’est comme si l’espérance de vie éternelle de Geneviève, était matérialisée et menacée en même temps sous la forme de cette aigrefine de Mme Bertrand et s’amoindrissait chaque fois qu’elle note : écrire correspondrait donc à manifester un désir et à prendre du plaisir (même problème que Raphaël…).
   
   Cette vieille dame me ressemble en ce qu’elle se laisse berner : se croyant importante pour Madame Bertrand qui lui laisse croire qu’elle occupe une place importante dans le cours de " graphologie et astrologie transcendantale" qu’elle y figure comme sujet irremplaçable. Mme Bertrand se sert d’elle à ne rien lui laisser, la fait souffrir. Mme Bertrand gagne de l’argent et du prestige à raconter des histoires de bonnes femmes à un tas de vieilles dames qui craignent de voir la mort approcher.
   
    Au fil du récit nous suivons les efforts de Geneviève pour désécrire, supprimer ses anciens registres, qui contiennent un exposé de son existence : un sacrilège sa page tous les jours, elle n’y avait jamais manqué. Elle se débarrasse de vieilles notes et de vieux souvenirs. Les fait revivre : on s’aperçoit que cette ancienne institutrice, toujours respectueuse des rites religieux et laïques a su profiter de la vie en douce, sans problème de conscience. C’est que Geneviève vise l’efficacité et le plaisir. Elle y parvient par des chemins détournés.
   
   Mais le jeu consiste aussi à éliminer les vieux écrits : nul ne doit pouvoir les récupérer même dans sa poubelle. Et à écrire le moins possible moins qu’elle ne désécrit : l’opération doit toujours comporter un moins du point de vue de l’écriture.
   
   Geneviève commence à se méfier de Mme Bertrand : cette dernière lui avait affirmé que sa vie était menacée par l’écriture car elle avait le même thème astral que des poètes morts jeunes : Rimbaud, Jules Laforgue et Alfred Jarry ; Mme Bertrand fait une incursion à la bibliothèque et consulte une encyclopédie qui donne les dates de naissantes des écrivains : elle constate que les poètes cités ne sont pas nés le même jour qu’elle ; pire : ils ne sont pas du même signe! Elle va demander raison à Mme Bertrand de cette anomalie… esquive de la part de cette dame. Vous savez Geneviève, le problème c’est l’astrologie chinoise… Geneviève réfléchit : qu’est ce qui est dangereux dans l’écriture? Sont-ce les lettres qui la menacent? Non ; mais les gens dont elle parle. Ce qu’il faut supprimer, ce ne sont pas les lettres mais les gens… les gens dont elle parle dans ses écrits : on a cru que le mot tuait la chose ; Geneviève estime que c’est l’inverse : ses écrits rendent les êtres si présents qu’il en deviennent maléfiques. C’est donc Mme Bertrand, depuis plusieurs années objet de ses écrits puisqu’elle faisait un peu office de passeport pour l’immortalité, qui la menace et il faut la supprimer. En effet, ce serait une bonne action que de faire disparaître cette vieille harpie profiteuse...
   
   On voit là une réflexion sur l’acte d’écrire ; le livre a été jugé naïf… par les naïfs. Geneviève est apparue comme un personnage ingénu qui se laisse rouler. (à suivre)

critique par Jehanne




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