Lecture / Ecriture
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Le Crépuscule des idoles de Friedrich Nietzsche

Friedrich Nietzsche
  Le Crépuscule des idoles
  La Généalogie de la morale

Friedrich Wilhelm Nietzsche est un philosophe allemand né en 1844 et décédé en 1900.

Stefan Zweig a écrit sa biographie et Irvin Yalom a fait de lui un personnage de roman.

Le Crépuscule des idoles - Friedrich Nietzsche

Ou comment on philosophe au marteau
Note :

   Ce qui caractérise Nietzsche, c’est d’abord un ton et un style. Dans ce recueil récapitulant les thèmes de sa philosophie, écrit au soir de sa vie de penseur, se retrouve ce verbe flamboyant, utilisé notamment dans la première partie intitulée "Maximes et Pointes".
   
   Nietzsche revient sur l’histoire de la philosophie en consacrant son premier exposé à Socrate, qu’il condamnait pour la mauvaise foi qu’il lui attribuait, en raison notamment de la conclusion de son procès, dans laquelle il voyait une forme de manipulation de la cour par Socrate, en vue d’écourter sa vie minée par la maladie. Nietzsche retient bien sûr à charge la méthode dialectique instituée par Socrate pour juger de toute chose, faisant perdre à ses interlocuteurs toute spontanéité dans des joutes oratoires aux règles fixées par Socrate lui-même et dans lesquelles ses adversaires se trouvaient nécessairement en position d’infériorité.
   
   Nietzsche lui attribue donc une forme de malhonnêteté, confirmée par sa laideur, qui peut faire douter de ses origines grecques, et son tempérament colérique, et, surtout, son habileté à brider l’élan vital de ses opposants par la méthode dialectique et l’institution de la forme de morale qui en découle, en précurseur du Christianisme. Il a des mots très durs à son égard : "le philosophe de la sagesse, de la prudence, de la lutte contre les instincts comprit-il à la fin que la lutte contre les instincts est la formule de la décadence?".
   
   Le nœud de l’opposition nietzschéenne à toute la philosophie classique se trouve là. L’institution de la métaphysique et des systèmes qui font sortir les humains de la réalité du monde constituent une interprétation dominée par la peur des réalités et le refus de les affronter. Cette philosophie exposée par Platon, réinterprétée dans le christianisme, relayée par les systèmes des temps modernes, comme la philosophie de Kant, est une tromperie destinée à promouvoir la décadence en se retranchant de la vie réelle, des sensations immédiates. "Morale : nier tout ce qui ajoute foi aux sens, tout le reste de l’humanité… Et périsse avant tout le corps, cette pitoyable idée fixe des sens."
   
   Pour Nietzsche le "monde vrai" des philosophes n’a pas de réalité. La seule réalité est l’expérience sensible de chaque être humain qui permet de prendre conscience de l’erreur des systèmes philosophiques et religieux imposés : c’est l’affirmation de la vie contre la décadence et la morale. Le bien et le mal n’existent pas, ce par quoi Nietzsche, sans l’avouer, se rapproche des positions de Spinoza, et toutes les forces vitales, pulsions sexuelles, ou agressivité qui se déchargent dans la jouissance, dans la lutte et dans la guerre, permettent à l’humain d’exprimer sa volonté de puissance.
   Nietzsche reproche aussi à la philosophie classique d’avoir inventé de fausses causes aux phénomènes, en inversant cause et effet. C’est ainsi qu’ont été produits par exemple le mensonge de l’unité, le mensonge de la réalité, de la substance, de la durée… Alors qu’à l’inverse "dans son affirmation que l’être est une fiction, Héraclite gardera éternellement raison."
   
   Nietzsche utilise ainsi la métaphore du marteau des médecins pour sonder la philosophie des métaphysiciens et découvrir qu’elle est creuse.
   
   Il considère la morale induite par les philosophes comme une manifestation contre nature : "on reste jeune à condition que l’âme ne se repose pas, que l’âme ne demande pas la paix. Rien n’est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l’objet des désirs, la "paix de l’âme" que souhaitent les chrétiens ; rien n’est moins l’objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille."
   
   Nietzsche prône au contraire une éthique de l’action. Il souligne l’intérêt qu’il y a à avoir des ennemis, une opposition en politique, à ne jamais atteindre la paix de l’âme, à toujours se battre pour quelque chose.
   
   Il insiste – retrouvant de nouveau une réflexion de Spinoza - sur l’idée du libre arbitre inventée par les théologiens pour rendre l’humanité responsable, avec l’intention de punir et de condamner. Il faut toujours trouver un coupable pour permettre aux théologiens de se créer le droit d’infliger une peine. Ainsi toute action doit être considérée comme voulue, son origine se trouvant dans la conscience.
   
   Nietzsche consacre aussi l’une de ses réflexions à l’éducation, critiquant l’enseignement allemand qui vise à la massification au détriment de la culture. Il condamne une éducation qui ne vise qu’à la carrière. Il insiste sur l’éducation à voir, dans laquelle s’insère un éloge de la lenteur : l’important est de suspendre la décision, de ne pas se précipiter dans l’enthousiasme.
   
   Par de nombreux aspects, Nietzsche se révèle ainsi très moderne et par d’autres : le rejet de la démocratie et de l’égalité, de l’amour de la nature à la Rousseau…, il nous semblerait aujourd’hui réactionnaire. Il n’est cependant pas si simple de le réduire à une position tranchée. Sa réflexion est en effet suffisamment subtile pour intégrer des antithèses qui ne sont pas toujours perceptibles au premier abord et l’usage immodéré qu’il fait de la polémique et des aphorismes confère à son texte une ambiguïté irréductible à une approche superficielle.

critique par Jean Prévost




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