Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Histoire de la Laideur de Umberto Eco

Umberto Eco
  Baudolino
  Dire presque la même chose – Expériences de traduction
  Le Nom de la rose
  Comment voyager avec un saumon
  Le cimetière de Prague
  Vertige de la liste
  La Mystérieuse flamme de la reine Loana
  Confessions d’un jeune romancier
  Histoire de la Laideur
  Numéro zéro
  N’espérez pas vous débarrasser des livres
  Construire l’ennemi et autres écrits occasionnels

Umberto Eco est un érudit et homme de lettres italien né en 1932.

Histoire de la Laideur - Umberto Eco

Hideuses beautés
Note :

   Plus qu'un traité, voici une anthologie de la laideur, cordonnée par Umberto Eco. Elle offre un nombre considérable de citations — philosophiques un peu, littéraires beaucoup — d'auteurs attendus ou inattendus de l'Antiquité à nos jours.
   
   Au fil du livre, on constate que les références aux années 1650-1800, quand les sorcières et les diables s'étaient fait oublier, sont assez peu nombreuses, alors que le XIX° siècle marquera un “grand bond en avant” du Laid à partir de l'arrivée des Romantiques. Victor Hugo tourne ainsi la page des conventions esthétiques classiques dans la Préface de Cromwell : "Dans la pensée des modernes, le grotesque a un rôle immense... Le beau n'a qu'un type, le laid en a mille". Hugo a montré la voie au théâtre comme dans le roman avec l'Homme qui rit et son personnage de Quasimodo dans Notre-Dame de Paris. La cause de la laideur a été plaidée de manière théorique par Karl Rosenkranz (1805-1879) et son Esthétique du laid (1853). Dès lors, la laideur occupe le haut du pavé : après les Romantiques, les Décadents s'en réjouissent et au tournant du XXe siècle les révolutionnaires s'y reconnaissent, pour d'autres raisons. L'anthologie choisit des extraits du Manifeste Dada (1918) de Tristan Tzara et des Manifestes futuristes (de 1909 à 1914). Marinetti y prétend qu' "Une automobile rugissante (…) est plus belle que la Victoire de Samothrace" et lance le provoquant appel : "Faisons crânement du laid". Pour beaucoup l'Art contemporain est effectivement synonyme de laideur voulue par l'artiste en même temps — qu'on attend de lui qu'il interpelle le public, qu'il le surprenne et même qu'il le choque.
   
   Cette Histoire de la Laideur est aussi un “beau livre” — sans jeu de mots! — et c'est l'autre motivation pour le consulter. Les reproductions de tableaux abondent, laissant quelque place à quelques sculptures, dessins et photographies. Une fois évoquées les souffrances du Christ, les martyres de saint Sébastien, les scènes d'Apocalypse, le thème du Triomphe de la Mort au XVe siècle, le recueil inclut la laideur du Diable médiéval et du Diable moderne, les sabbats des sorcières, sans oublier les leçons d'anatomie, et quelques belles laideurs de l'époque classique. L'anthologie fréquente joliment les artistes des Avant-gardes qui ont suivi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, et particulièrement des contemporains comme : Soutine, Schiele, Otto Dix, Grosz, Griebel, Munch, Balthus, Dali, Savinio, Schad, Bacon, Botero... Toutefois, parmi les laideurs que ce livre donne à voir, il est beaucoup d'œuvres que l'on peut trouver belles et s'en délecter.
   
   En refermant cette anthologie qui donne le vertige, on retiendra une question simple : "la distinction entre laideur et beauté a-t-elle vraiment disparu?" Comme le concluent les auteurs, "la laideur est relative aux époques et aux cultures, l'inacceptable d'hier peut devenir l'acceptable de demain". Or, se cantonner à tout expliquer par le relativisme serait sans doute le meilleur moyen de se débarrasser de ce qui pose problème. Au-delà des points de vue simplistes et des modes, il faut convenir que le beau et le laid fonctionnent comme faire-valoir l'un de l'autre. S'il y a des canons de la beauté — qui ont fluctué au gré des siècles tout en caractérisant leur époque — et par opposition des types de laideur—, il reste que le goût est aussi affaire personnelle, intime, liée à l'éducation, au devenir de chacun ; pourquoi serait-il une donnée stable pour l'individu à qui est reconnu le droit d'évoluer, de changer d'idée, de manifester de l'intérêt pour ce qu'il a délaissé hier, ou qu'il dédaignera demain?
   
   Si le cœur vous en dit, sachez que l'érudit italien a aussi publié une “Histoire de la Beauté”!

critique par Mapero




* * *