Lecture / Ecriture
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Le livre de ma mère de Albert Cohen

Albert Cohen
  Ô vous, frères humains
  Ezéchiel
  Belle du seigneur
  Le livre de ma mère
  Mangeclous
  Solal
  Carnets 1978
  Paroles juives

AUTEUR DES MOIS DE JUIN ET JUILLET 2006

Né à Corfou en 1895, Albert Cohen est mort près de Genève en 1981.
Né grec mais arrivé très jeune à Marseille avec sa famille, il était devenu suisse à 24 ans. Il entama ses études en France puis obtint une licence de droit en Suisse. La seconde guerre mondiale le vit s’exiler provisoirement en Grande Bretagne.

Son œuvre compte une dizaine d’ouvrages dont une pièce de théâtre ("Ezéchiel") et un recueil de poèmes ("Paroles juives"). Les trois romans "Solal", "Mangeclous" et "Belle du seigneur" se suivent dans le temps avec des personnages communs et sont à lire de préférence dans cet ordre. Ils sont cependant compréhensibles lus seuls. C’est principalement "Belle du seigneur" qui fit la célébrité d’Albert Cohen et nombreux sont ceux qui n’ont lu de lui que ce gros roman qui reçut le Grand Prix de l'Académie Française.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le livre de ma mère - Albert Cohen

"Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance."
Note :

   Albert Cohen écrit un hommage intense et tendre à sa mère, décédée depuis une décennie déjà. Il mêle récit autobiographique et biographie de cette femme dévouée à sa culture et au culte de sa religion. Comment ne pas ressentir un profond respect pour cette mère sans réelles convictions religieuses, mais plutôt murée dans les traditions soumises à la Loi de Moïse ? Celle dont la seule raison de vivre, dans cette totale soumission, était son unique fils, fruit d’un mariage décidé par sa famille. Sans statut social, esseulée, elle n’a vécu qu’au travers de cet unique enfant qui semble lui accorder là, dans ce livre, une juste identité à titre posthume.
   
    Je suis pourtant partagée après la lecture de ce livre.
    Certes, j’ai beaucoup apprécié cette écriture puissante et enlevée de l’auteur de même que cet univers et cette époque si justement décrits. Mais, je me suis demandée jusqu’à la fin, si en écrivant ces pages, les intentions de l’auteur étaient vraiment d’en faire un livre. Et bien, oui, et il le confirme.
    J’ai la sensation que l’auteur a été “piégé” par l’amour exclusif et étouffant de sa mère et il est fort regrettable qu’il fasse de même avec son lecteur en le coinçant dans le pathétique plus d’une fois. Il est des moments où je me suis demandée s’il ne s’écoutait pas écrire sombrant ainsi dans la prolixité. Je ne suis pourtant pas persuadée qu’il a grossi ses sentiments, il utilise plutôt ce verbiage comme thérapie pour expier une certaine culpabilité.
    « Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge […]»
    Il s’étale en plaintes et regrets de n’avoir pas assez prouvé son amour pour elle du temps de son vivant, de l’avoir négligée voire délaissée pour ses amantes.
    Certains passages sont à la limite de l’auto flagellation, comme s’il cherchait à se faire du mal, un peu plus encore. Il donne l’impression de vouloir exorciser le malheur d’être orphelin et, emporté par la douleur, il sombre dans une forme de divagation morbide dont il se rend compte d’ailleurs.
   
    Il est aussi de nombreux propos qui m’ont mise bien mal à l’aise. Ces excès infantiles de cet homme de lettres de plus de 60 ans (au moment où il écrit ce livre) ajoutent, à mon sens, une part de mièvrerie fort désagréable.
    «Fini, fini, plus de Maman, jamais.»
    Il coule un peu dans le pathos, à ce niveau.
   
    Mais le plus fâcheux est sans aucun doute ce côté moralisateur. Il incite les fils (ouf ! je suis une fille) à aimer mieux qu’il n’a su le faire rendant le lecteur coupable d’ingratitude de pas être forcément convaincu de l’amour tout puissant d’une mère.
    « Mais ce que je sais plus encore c’est que ma mère était un génie de l’amour. Comme la tienne, toi qui me lis. »
    Là, j’avoue que j’ai beaucoup de mal à adhérer à ces certitudes d’autant que je viens de terminer «le bal» d’Irène Némirovski où il est question d’une mère pas vraiment décrite comme « génie de l’amour », et qui n’a pas grand chose à envier à la Folcoche de Bazin. Une fiction, soit, mais qui repose sur une réalité autobiographique.
   
    Mes sensations resteront très certainement assez ambiguës pour ce livre.
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critique par Véro




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Le bac mène à tout
Note :

   Une lecture inspirée du programme de révisions de ma fille pour son bac de français. En fait, j’ai évité Albert Cohen jusqu’alors car, il y a 30 ans environ, j’ai tenté de lire «Belle de seigneur» sur les conseils enthousiastes d’une amie. Or, installée à l’époque depuis peu en France et ne maîtrisant qu’insuffisamment la langue (le français était ma LV 2 au lycée, en Allemagne), j’ai vite abandonné, écœurée par ce flot de paroles exubérantes et  incompréhensibles… depuis, j’étais restée sur cette mauvaise impression… hélas!
   
   Il a fallu que «Le livre de ma mère» traîne par terre dans la chambre de ma fille pour que je l’ouvre, lise la première page… et n’arrive plus à décrocher! J’adore (quel piètre mot!) cette écriture! Ecriture dictée par une sorte d’urgence, urgence des émotions qui se bousculent pour se transformer en pensées, en paroles, et finir couchées sur le papier pour enfin libérer leur auteur… et nous envoûter, nous, les lecteurs, nous servant de la nourriture spirituelle, en veux-tu en voilà; de la matière à réflexion, celle-là même qui fait si souvent défaut à un très grand nombre de ces beaux livres si bien écrits pourtant que l’on trouve dans l’actualité littéraire…
   
   Pour moi, c’est un livre fulgurant! Ce ne sont cependant guère les chapitres consacrés à sa mère disparue qui m’ont le plus fascinée. Non, je préfère les passages sur la solitude, le manque, la douleur, la vanité de l’existence, la mort, la révolte contre Dieu… sans oublier, bien sûr, cette sublime variation sur «Je vous salue, Marie», hymne à l’amour de toutes les mères…
   «Je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles, courage et bonté, chaleur et regard d’amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, vous, seuls humains en qui nous puissions avoir confiance et qui jamais, jamais ne nous trahirez, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, mères qui pardonnez toujours et caressez nos fronts de vos mains flétries, mères qui nous attendez, mères qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui nous vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu.»
    
   Nous avons tous une mère à qui nous voudrions parfois dire ce qu’elle représente au fond pour nous sans pouvoir en faire autant… il va de soi que cela touche infiniment aussi la mère (poule) que je suis, mais j’avoue que je ne puis m’empêcher de penser qu’un tel hommage de la part de mes enfants me semblerait… disons… un peu trop! Un peu freudiennes tout de même, les relations entre Albert Cohen et sa mère! Œdipe a laissé des traces! Ou il s’agit d’une attitude littéraire. Il est vrai que l’on écrit tellement mieux quand on est malheureux! Mais cela voudrait dire que Cohen ne ferait pas mieux que les «pouahètes» qu’il attaque violemment dans le chapitre 19! Autre passage subjuguant! Non pas que je sois parfaitement d’accord avec ses propos, mais alors quel style! A déclamer à voix haute!
     
   «Les poètes qui ont chanté la noble et enrichissante douleur ne l’ont jamais connue, âmes tièdes et petits cœurs, ne l’ont jamais connue, malgré qu’ils aillent à la ligne et qu’ils créent génialement des blancs saupoudrés de mots, petits feignants, impuissants qui font de nécessité vertu. Ils ont des sentiments courts et c’est pour ça qu’ils vont à la ligne. Faiseurs de chichis, prétentieux nains juchés sur de hauts talons et agitant le hochet de leurs rimes, si embêtants, faisant un sort à chaque mot excrété, si fiers d’avoir des tourments d’adjectifs, tout ravis dès qu’ils ont écrit quatorze lignes, vomissant devant leur table quelques mots où ils voient mille merveilles et qu’ils suçotent et vous forcent à suçoter avec eux, avisant les populations de leurs rares mots sortis, rembourrant de culot leurs maigres épaules, rusés managers de leur génie constipé, tout persuadés de l’importance de leur pouahsie. La douleur qui rabâche et qui transpire, la bouche entrouverte, ils n’en chanteraient pas la beauté s’ils l’avaient connue […] Je la connais, la douleur, et je sais qu’elle est ni noble ni enrichissante mais qu’elle te ratatine et réduit comme tête bouillie et rapetissée de guerrier péruvien, et je sais que les poètes qui souffrent tout en cherchant des rimes et qui chantent l’honneur de souffrir, distingués nabots sur leurs échasses n’ont jamais connu la douleur qui fait de toi un homme qui fut.»

    
   Avouez que c’est inouï! J’entends là Artaud ou Céline!
   
   Bon, j’arrête. Je pense que vous l’aurez compris: si vous n’avez pas encore lu ce livre, n’attendez pas plus longtemps! Et moi, je vais reprendre «Belle de seigneur»!

critique par Alianna




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