Lecture / Ecriture
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Un notaire peu ordinaire de Yves Ravey

Yves Ravey
  La table des singes
  Monparnasse reçoit
  Le drap
  Dieu est un steward de bonne composition
  Pris au piège
  L’épave
  Bambi bar
  Cutter
  Enlèvement avec rançon
  Un notaire peu ordinaire
  La fille de mon meilleur ami
  Sans état d’âme

AUTEUR Des MOIS DE FEVRIER ET MARS 2015

Yves Ravey est un écrivain français, né à Besançon en 1953.
Il enseigne (ou enseignait?) en collège à Besançon...


et l'éditeur ne fournissant pas plus de détails sur sa carrière, j'ai dû choisir entre m'arrêter là et inventer. Je ne nierai pas avoir hésité, longuement, mais finalement, sur les instances inquiètes de mon entourage, j'ai décidé de m'en tenir à ces deux lignes de biographie. Je peux cependant ajouter qu'il se murmure que beaucoup de ses romans, et en particulier son premier, «La table des singes», ont une inspiration autobiographique... Je dis ça, je dis rien.

Un notaire peu ordinaire - Yves Ravey

Une mère-courage
Note :

   Freddy sort de prison. Il retourne voir sa cousine, Martha Rebernak qui élève seule ses deux enfants adolescents, un garçon et Clémence une fille. Martha ne veut pas voir traîner Freddy auprès de ses enfants, notamment auprès de sa fille puisqu'elle sait ce qu'il a fait à la petite Sonia 15 ans plus tôt. Clémence qui sort beaucoup depuis quelques temps, depuis qu'elle est la petite amie du fils du notaire, Maître Montussaint.
   
   Martha est ce que l'on appelle couramment une mère-courage, mot composé largement galvaudé par des émissions télévisuelles et un certain sens du sensationnalisme dans les médias actuels. Elle élève seule ses deux grands enfants, enchaînant des heures de ménage au collège et dans d'autres endroits. C'est d'ailleurs le notaire qui lui a permis d'obtenir ce boulot juste après le décès de son mari. Elle parcourt les petites routes de cette petite ville sur son cyclomoteur, sans arrêt, entre ses heures de travail, sa présence à la maison et surtout, depuis la sortie de Freddy, sa quasi-surveillance de sa fille, rassurée néanmoins que Maître Montussaint et Paul son fils, petit ami de Clémence prennent soin d'elle, la ramènent le soir.
   
   C'est le portrait d'une femme angoissée, partagée entre l'amour pour sa fille, son besoin de la protéger et l'envie de ne pas l'étouffer. Une femme que l'administration pénitentiaire culpabilise, lui demandant de s'occuper de Freddy :
   "Je ne vous demande pas de l'héberger sous votre toit, madame Rebernak, je dis qu'on peut faire autrement...! Vous avez bien une petite remise au fond du jardin? Il pourrait aller et venir, sans vous déranger. Elle a stoppé net. C'est une plaisanterie? Puis elle lui a tourné le dos, elle s'est courbée pour atteindre l'arrivée d'essence, elle a enfourché son cyclo en pédalant et lancé le moteur. Jamais son cousin n'habiterait le garage au fond du jardin. D'ailleurs, elle se demandait comment une idée aussi stupide avait pu germer dans la tête d'un éducateur." (p.35)
   

   Avec une écriture simple, directe dans laquelle les dialogues se fondent dans le récit (pas de guillemets ni de tirets pour les remarquer, mais aucun souci pour les repérer), Yves Ravey, en à peine plus de 100 pages, réussit à créer une tension qui monte crescendo. Presque un polar, pour le moins un roman noir! Prévoir une ou deux heures de liberté pour commencer et finir ce livre d'un seul tenant. Il parvient également à décrire le quotidien de cette femme qui travaille dur, à l'opposer à celui plus flamboyant du notaire qui représente la réussite sociale, la respectabilité et l'aisance financière et souvent dans les petites villes, un des notables.
    ↓

critique par Yv




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La tension monte !
Note :

    Encore un récit bien dans la veine des éditions de Minuit. Seulement une centaine de pages, de courts chapitres, des dialogues seulement dans un style indirect, très peu de personnages et une localisation imprécise. Le narrateur est lui aussi un personnage de l'histoire qui n'est pas mis en scène réellement. Il raconte l'histoire sans être présent comme si on lui avait raconté quelques temps après.
   
    Cela se passe en province, là où le mot notaire n'est pas éloigné du mot "notable". Sans doute une petite ville dans la campagne française profonde : il y a un café sur la place principale -le Jolly Café- qui rassemble les jeunes, un collège et un lycée professionnel ; les vieux, eux, ont leur maison de retraite. On imagine des pavillons un peu vieillots, des jardins, une atmosphère désuète, une vie tranquille ou ralentie, il y a sans doute des bois car on y chasse, aussi une rivière non loin avec une centrale hydro-électrique. Près du cours d'eau, c'est paisible, on peut lire sur la rive en se faisant bronzer.
   
    C'est d'ailleurs ce que fait Clemence, la fille de Mme Rebernak. Et c'est aussi ce qui agace Mme Rebernak. Depuis que Freddy le cousin est sorti de prison et est venu reprendre contact avec sa ville et sa famille, Mme Rebernak ne craint plus qu'une chose: que cet homme au sulfureux et glauque passé ne s'en prenne à sa fille. Alors, perchée sur sa mobylette, elle surveille sa fille non-stop dans la petite ville. D'autant plus que se prépare la fête d'anniversaire de Paul, le petit ami de Clémence et également fils du bienveillant notaire Maître Montussaint.
   
    Et à force de redouter quelque chose, il se trouve que cela arrive. Je ne vais pas en dire plus mais... tous ces hommes autour de Clémence. Forcément.
   
    Une intrigue vraiment simple avec un dénouement accrocheur. Bien sûr, le choix du récit avec le narrateur extérieur fait qu'il y a une froideur et une distance par rapport à l'histoire. En même temps cela confère une sensation de drame, il se dégage une pression, comme quelque chose d'inéluctable qu'on sent venir. Notamment grâce au personnage de Mme Rebernak, veuve laborieuse dépendante qui est particulièrement bien campé et qui nous guide vers la catastrophe.
   
    C'est bien mené, j'ai bien accroché à cette grande nouvelle ou ce petit livre (au choix) qui se lit d'une traite (ou deux).
    ↓

critique par Laugo2




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Pour Clémence
Note :

   “Un train peut en cacher un autre” prévient-on aux abords des voies ferrées. Un violeur pour en cacher un autre, tel est l'avertissement qu'il aurait fallu donner à l'épouse de feu Rebernak — peut-être le chauffagiste de “Bambi bar”. C'est aussi la morale de l'histoire. Ceci mérite quelques mots d'explication.
   
   Libéré pour conduite exemplaire après quinze ans de prison, son cousin Freddy revient avec l'espoir d'être hébergé chez les Rebernak, même dans la cabane au fond du jardin. Mais avec son air limité, son tatouage et son chien, Freddy n'inspire guère confiance. Martha le soupçonne de traîner autour de sa fille Clémence et d'être toujours aussi dangereux que lorsqu'il abusa de la petite Sonia, alors camarade de classe de sa fille et de son copain Paul, le fils du notaire, Me Montussaint. Aussi Martha, tarde-t-elle à s'apercevoir que sa fille lycéenne fréquente autant sinon plus le père que le fils. Le jour de l'anniversaire de Paul, son père se fait encore plus pressant auprès de Clémence. Jusqu'au drame.
   
   Pour ses intrigues Yves Ravey affectionne les petites villes de province, là où il y a des brigades de gendarmerie. Il donne aussi toujours une place importante à quelques objets. Dans “Enlèvement avec rançon” c'est la présence d'un kit de couture qui ouvre les yeux de Samantha. Dans “La Fille de mon meilleur ami”, c'est un portefeuille oublié qui fait basculer l'action. Ici, c'est un roman du programme de Première appartenant à Clémence que sa mère découvre — un peu tard – sur le siège de la voiture rouge de maître Montussaint. Le notaire, en effet, n'est pas clair... si j'ose dire. Il y a aussi le fusil du mari de Martha, jadis partenaire de chasse du notaire, un fusil emprunté par le notaire puis rendu tardivement à Martha pour qu'elle s'en serve éventuellement contre Freddy.
   
   Il y a probablement un public pour ce genre de petit roman vite lu et centré sur un fait d'hiver. Du moins les éditions de Minuit semblent-elles le penser...
    ↓

critique par Mapero




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Pas si peu ordinaire que cela
Note :

   Même si la première de couverture indique "roman" il s’agit d’une nouvelle, assez longue, qui pourtant m’a parue courte.
   
   Après 15 ans de prison, Freddy est libre. Il avait été accusé d’avoir violé Sonia, une fillette de l’école maternelle. On croit comprendre qu’il n’y avait pas de vraie preuve. La conduite de Freddy en prison fut exemplaire et Dietrich son éducateur répond de lui, le loge à l’hospice, tente de lui trouve un emploi. Freddy lui, va à la pêche…
   
   Freddy a adopté un chien ; il est à la rue et s’en va vers Mme Rebernak, sa cousine, demander l’hospitalité. Elle le rejette le supposant dangereux. Elle a une fille lycéenne Clémence, autrefois dans la même classe que l’infortunée Sonia. Et un fils un peu plus âgé, le narrateur de l’histoire. Les Rebernak ont un budget des plus justes ; Mme Rebernak est veuve et a obtenu un poste d’agent de service au collège à la mort de son mari. Elle le doit au notaire Montussaint, qui allait à la chasse avec son mari. Le mari a été victime d’un accident de chasse (c’est ce qu’on a dit) : son fusil est encore entre les mains de monsieur le notaire "qui nous a rendu tellement de services"! Là on croit voir poindre l’humour noir…
   
   Clémence sort avec Paul le fils du notaire, sauf que c’est le notaire qui s’intéresse à elle, et ce n’est pas récent... Entre le danger-Freddy et le danger-Montussaint , Mme Rebernak tremble pour sa fille, qui elle, n’a peur de personne…
   
   Ce récit est bien écrit, sans effet de style, sans vraie intrigue (on comprend tout de suite ce qui va se passer) les dialogues sont rapportés au style indirect libre, le récit coule bien. On ne saisit pas trop l’intérêt de cette histoire ; on est indigné bien sûr de la lamentable conduite du notable délinquant et jusque là couvert par ses magouilles et sa soi-disant respectabilité. Mais c’est un peu comme un fait divers bien relaté.
   
   Le plus intéressant du roman est le personnage de Freddy : on ne sait rien de lui, sauf sa condamnation, le fait qu’il possédait une photo de classe de Maternelle et avait cerclé de rouge l’image de Sonia, le fait qu’il va à la pêche, et qu’il tente d’aider Clémence… inutile de chercher peut-être? On n’a pas l’impression que l’auteur nous pousse à l’introspection.
   
   Le narrateur (le frère de Clémence) relate les faits de façon distanciée. Il n’est pas curieux de ce qui reste dans l’ombre : la personnalité de Freddy, dont on voudrait bien en savoir un peu plus... Le titre est assez bizarre : le notaire, est très ordinaire à mes yeux, puisque dans ce type de récit, les notables sont toujours des crapules, et celui-là ne déroge pas à la règle!!
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critique par Jehanne




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Notaire. Province
Note :

   Notaire. Province. C’est fou comme ces deux mots s’accordent, semblent se renvoyer l’un à l’autre! Ici, nous avons affaire à un notaire certes peu ordinaire mais l’aspect provincial, lui, est tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Nous sommes en effet dans une petite ville, non localisée, de province française, où le notaire reste un notable, une figure.
   
   Le notaire, c’est Maître Montussaint. Il n’a qu’un lointain rapport avec Martha Rebernak et sa fille, Clémence. Le rapport c’est qu’à un moment tragique de sa vie, le notaire a aidé Martha à décrocher un boulot de femme de service au collège quand son mari est mort. Le rapport c’est aussi que Clémence, 17 - 18 ans (?) environ puisqu’elle passe son bac de français, sort avec Paul, le fils du notaire.
   
   L’histoire, pour donner peut-être un aspect "clinique" à la relation de ce qui est en train de se dérouler, c’est le frère de Clémence - le fils de Martha donc – qui nous la raconte.
   Et que se passe–t–il donc dans cette petite ville assoupie? Il se passe que Freddy, le cousin de Martha, vient de sortir de prison (15 ans je crois?) après avoir été condamné pour le viol et le meurtre de Sonia, à l’époque en maternelle dans la même classe que Clémence. Et que Paul.
   Et Martha n’est pas spécialement ravie du retour de celui qu’elle considère encore comme un prédateur. Elle a très peur pour Clémence, on peut même dire qu’elle "psychote". Et le début du roman nous la montre remuant ciel et terre pour faire en sorte qu’on éloigne Freddy, d’une manière ou d’une autre. Mais Freddy a purgé sa peine. Il a droit à une seconde chance comme l’explique à Martha, Dietrich, l’éducateur en charge du suivi de Freddy.
   
   Yves Ravey parvient en 108 courtes pages, avec une grande économie de mots et de moyens à faire monter la pression, à rendre le drame redouté par Martha comme inexorable (comme si les pensées de Martha attiraient le malheur). Et de fait...
   
   Mais tout ne se passe pas exactement comme le redoutait Martha. Et là c’est l’art d’Yves Ravey de nous retourner in fine comme une crêpe!
    ↓

critique par Tistou




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Le piège des apparences
Note :

   Situé dans un village tranquille, ce roman se concentre sur les inquiétudes d’une mère poule dédiée à protéger sa fille adolescente des aléas de la vie. Sa surveillance est mise à l’épreuve lorsque son cousin sort de prison où il avait purgé une sentence pour le viol d’une gamine. Embarrassé par ce lien familial gênant et dangereux, Madame Rebernak s’assure de garder à l’œil, à bonne distance, le potentiel prédateur, sans savoir que les loups ne sont pas toujours ceux que l’on croit…
   
   Il est difficile de cerner les romans de Ravey, souvent portés vers le roman noir, ce qui lui a valu le qualificatif d’"héritier de Simenon". Ceci est particulièrement le cas pour ce titre où le suspense et certains codes des œuvres de mauvais genre sont utilisés. L’intrigue possède cette élégance ancienne des vieux polars où les méchants avaient de la classe. En même temps, ce classicisme m’est apparu poussiéreux pour un roman paru en 2013. Tout comme le comportement des personnages. Le livre aurait gagné à indiquer clairement à quelle époque il se situait.
   
   L’autre faiblesse vient du point de vue de la narration. C’est le jeune garçon de Madame Rebernak qui s’en occupe. Cependant, il s’agit d’un narrateur omniscient. Il décrit des scènes où il n’est pas présent. Cette maladresse a gâché en partie mon plaisir.
   
   Malgré tout, ce roman n’est pas sans son charme. Ravey est un raconteur d’histoires et il y en a une ici très divertissante. De plus, en employant la forme courte, ceci lui permet d’emprunter les caractéristiques de la nouvelle et nous offrir un délicieux dénouement. Un petit bouquin agréable que l’on déguste comme un cocktail bien glacé sous le soleil.

critique par Benjamin Aaro




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