Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald

Francis Scott Fitzgerald
  Nouvelles
  Tendre est la nuit
  L'étrange histoire de Benjamin Button, suivi de Un diamant gros comme le Ritz
  Gatsby le Magnifique
  Un diamant gros comme le Ritz

Francis Scott Fitzgerald est un écrivain américain né en 1896 et mort en 1940.

Tendre est la nuit - Francis Scott Fitzgerald

N'ouvrez pas les boîtes à secret
Note :

   Vous allez dire que je suis dithyrambique sur tous les livres dont je parle, mais ce n'est pas de ma faute, tous les romans que j'ai lus dernièrement vont du bon au très bon (au moins je ne regrette pas l'argent que je laisse chez mon libraire) et puis bizarrement j'ai la faculté étrange de me détourner automatiquement de la pourriture livresque telle que l'indigent Rooms pondu par des prétendus auteurs français (et hop encore une cible préférée !) (On me signale que tous les auteurs qui ont participé à ce projet ne sont pas mauvais, mais dans ce cas que vont-ils faire dans une telle entreprise ?).
   
   Tout cela pour dire, que je viens de finir un très bon roman, Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald. Je pensais que l'histoire serait très triste donc je m'étais préparée psychologiquement à supporter le pire grâce un entraînement approprié (comme aller voir les chatons qui sont vendus dans les animaleries des quais sans pleurer) mais en fait c'est tout à fait supportable. Bon, c'est vrai que c'est l'histoire de la génération perdue, que l'un des personnages principal ne sort pas indemne de l'histoire, mais rien d'insurmontable même pour une grande sensible.
   
   Passage obligé d'une note sur un roman : un léger dévoilement de l'histoire. Dans les années 20, une toute jeune et très jolie actrice américaine, Rosemary, se rend sur la Côte d'Azur et y rencontre un petit groupe de personnages haut en couleur qui gravite autour d'un couple, formé par Dick et Nicole Diver, un riche couple qui voyage à travers l'Europe, allant d'amusements en distractions. Rosemary se laisse séduire par les Diver (surtout par Dick, d'ailleurs) et est entraînée à leur suite dans leur vie tourbillonnante jusqu'à Paris.
   
   Cette vie d'amusement cache en fait divers secrets. A un moment, pendant une soirée, les boîtes à secret commencent à être progressivement ouvertes pour dévoiler l'autre côté du miroir. Les Diver dissimulent la folie de Nicole qui a été soignée pendant des années dans des institutions jusqu'à ce qu'elle épouse Dick, un jeune psychiatre qui l'avait prise en charge. Ce couple qui sert de modèle à tout un monde est en fait une union étrange entre un médecin et sa malade qui ne peut vivre sans lui. Les révélations s'enchaînent et les secrets se multiplient : cause de la maladie de Nicole, liaison entre Dick et Rosemary, infidélités de Dick...
   
   Les changements de points de vue tout au long de l'histoire rythment les évolutions des personnages et le déroulement de la narration:
   - La première partie du roman est consacrée à Rosemary et à sa découverte d'un nouveau monde et de la société aisée des années 20.
   - La seconde partie s'attache au point de vue de Dick et permet au lecteur de se pencher sur l'histoire, les failles et les doutes de ce personnage qui paraissait parfait et lisse à travers les yeux de Rosemary.
   - La troisième et dernière partie fait la part belle au personnage de Nicole et, là encore, offre une nouvelle vision de l'histoire. Cette partie est aussi celle de l'indépendance de Nicole .
   
   En conclusion, ce roman est extraordinaire aussi bien pour le monde perdu qu'il décrit que pour les personnages qu'il met en scène dans toute leur complexité.
    ↓

critique par Cécile




* * *



De grands enfants trop gâtés
Note :

   Lorsque Rosemary Hoyt a fait la connaissance de Nicole et de Dick Diver, sur une plage de la Riviera, elle est instantanément tombée sous le charme de l'atmosphère de raffinement, de luxe et d'oisiveté qui entourait ce couple si éloigné de ce qui constituait son monde habituel et de sa vie de jeune actrice à l'aube d'une brillante carrière, tout entière centrée sur son travail. Tout au plaisir de la découverte, elle n'a tout d'abord rien deviné du lourd secret que cachaient ses nouveaux amis, un secret que la quatrième de couverture "lâche" bien malencontreusement mais que Francis Scott Fitzgerald, lui, nous dissimule jusque bien avant dans le déroulement de "Tendre est la nuit", se contentant de nous suggérer sa présence par de toutes petites touches d'une grande délicatesse. Une dispute au motif bien énigmatique qui met fin à une soirée, une liste de courses (qui a, à juste titre, retenu l'attention de David Lodge*), quelques propos presque anodins tenus ici ou là, sont autant de signes ténus puis de plus en plus clairs et menaçants, des failles qui courent sous la surface scintillante de la vie des Diver et de leur petit cercle d'intimes.
   
   Au fil des pages et des points de vue qui changent au gré des trois sections de ce roman, le vernis des apparences se craquelle insensiblement laissant remonter au jour les souvenirs de la première guerre mondiale et les blessures familiales, l'amertume et le désoeuvrement de ces jeunes américains – la "génération perdue" - trompant leur ennui sur les routes européennes des années 1920. Tout le charme et l'intérêt de ce portrait de grands enfants trop gâtés, englués dans une vie de luxe et d'oisiveté, est là, dans l'élégance et le raffinement de la prose de Francis Scott Fitzgerald, dans son art subtil de la suggestion, et dans le mystère soigneusement entretenu, le secret si longtemps maintenu à l'état de simple pressentiment (et l'indiscrétion de la quatrième de couverture n'en est que plus regrettable...). Tout, ici, est dans la manière, l'art, le style. Et quel style!
   
   
   Extrait:
   
   "Elle était d'une telle naïveté que la fastueuse simplicité des Diver la touchait au coeur, incapable encore d'en saisir la complexité, le manque absolu d'innocence, incapable de deviner qu'il s'agissait pour eux d'un choix de qualité, et non de quantité, dans le clinquant de l'univers, et que cette assurance, cette simplicité, cette ouverture d'esprit, presque enfantine en apparence, la façon qu'ils avaient d'exagérer les qualités les plus banales, faisaient partie d'un marchandage désespéré avec les dieux, et n'avaient été obtenus qu'à la suite de violents conflits, qu'elle ne pouvait pas soupçonner." (p. 37)

   
   
   * Voir "L'art de la fiction"
    ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Déraison et sentiments
Note :

   Titre original : Tender is the night
   
   Les héros fitzgéraldiens se retrouvent souvent sur la Côte d’Azur et forment un cercle compact de riches oisifs. C’est la première impression qu’on a en ouvrant "Tendre est la nuit".
   
   Ainsi, Rosemary, une starlette hollywoodienne se retrouve fascinée par le couple glamour que forment Nicole et Dick Divers. Dick est drôle, beau, intelligent tandis que Nicole, toute aussi belle, semble ouverte à la société qui l’entoure, leur cercle de proches dont Abe et Mary North.
   
   Rapidement les choses dérapent lorsque Abe North se retrouve impliqué dans des affaires louches et qu’un meurtre est commis. Le soleil du midi fait place à la grisaille parisienne et l’intrigue se transforme assez vite en roman noir et psychologique après avoir commencé sur une bluette. Car Abe North n’est que le parallèle subtil de tout un passé de Nicole et Dick. Car les personnages ne sont bien sûr pas blanc-bleu, ce qui les rend d’autant plus attachants.
   
   Il y a trois livres dans ce roman : le premier conte les amours romantiques de Dick et Rosemary et se termine par les turpitudes de North. On a le sentiment que les héros sont protégés de la cruauté du monde qui les rattrapent au livre deux où l’on retrouve Dick dans ses activités de médecin psychiatre dans une clinique suisse et qui rencontre Nicole, riche héritière à la santé mentale fragile. Il est vrai que le roman, publié en 1934, se trouve en pleine révolution freudienne et Fitzgerald l’intègre. Ce passage montre l’évolution de Nicole grâce aux bons soins de Dick. Ils se marient, ils ont des enfants, les crises se calment. Enfin, le dernier livre est tout entier dédié à la déchéance du couple et se centre surtout sur le problème alcoolique de Dick que Nicole essaie de régler sans vraiment y parvenir. Le charme de Dick n’est plus ce qu’il était, surtout qu’à force de boire, il se rend vite impopulaire en disant des choses trop franches, bref en parlant trop. D’où cette remarque pertinente de Mary North à la fin du livre:
   “If you don’t like nice people, try the ones who aren’t nice, and see how you like that! All people want is to have a good time and if you make them unhappy you cut yourself off from nourishment.” (Si vous n’aimez pas les gens bien, essayez ceux qui ne le sont pas et voyez si vous appréciez! Tout le monde ne demande qu’à s’amuser et si vous les rendez malheureux, vous vous coupez de toute nourriture.)

   
   Subtil, tout en nuance et sur un registre au romantisme retenu mais prégnant, "Tendre est la nuit" fascine. Les fêtes répétitives, les propos parfois décousus de certains personnages imbibés d’alcool –parfaitement bien rendus- peuvent parfois dérouter voire ennuyer tant ils semblent parfois éloignés de nos préoccupations. Mais la façon qu’a Fitzgerald de ponctuer son texte d’allusions, pour montrer l’amorce d’une jalousie ou la fin d’une fascination est unique, de même parvient-il à rythmer sa phrase et à l’enrichir de telle sorte qu’il n’entre jamais dans le cliché ou la pauvreté descriptive. Les évènements vont crescendo et chaque partie marque une rupture dont les prémisses sont annoncées par touches délicates. Cela requiert une attention constante du lecteur. Ne pas s’endormir sur l’ouvrage (ce qui m’est arrivé par ces chaleurs!). Ne lisez pas couché!
   
   On notera, en outre, l’incursion plus ou moins réussie dans le français, puisque la plupart du roman se passe en France. L’utilisation du français aussi renferme sa part de romantisme et de galanterie :
   “But the meanings are different – in French you can be heroic and gallant with dignity, and you know it. But in English you can’t be heroic and gallant without being a little absurd, and you know that too. That gives me an advantage.” (Mais les significations diffèrent: en français vous pouvez faire preuve d’héroïsme et de galanterie avec dignité en toute conscience. Mais en anglais, vous ne pouvez faire preuve d’héroïsme et de galanterie sans avoir l’air un peu absurde en toute conscience aussi. Ce qui me donne un avantage)
   
   Les mouvements des protagonistes en France (Côte d’Azur et Paris), en Suisse (Zürich notamment) et en Italie (Rome) montrent aussi la fascination pour les romanciers américains de cette "génération perdue" pour la vieille Europe qui renferme autant de secrets qu’eux-mêmes, passés ou à venir.

critique par Mouton Noir




* * *