Lecture / Ecriture
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Le cousin de Fragonard de Patrick Roegiers

Patrick Roegiers
  Le cousin de Fragonard
  L'oculiste noyé

Patrick Roegiers est un journaliste, homme de théâtre et auteur belge installé en France. Il est né en 1947.

Le cousin de Fragonard - Patrick Roegiers

Des goûts et des couleurs
Note :

   Pour introduire l'homme au centre de ce roman, qu'il ne faut pas confondre avec l'artiste peintre Jean-Honoré son cousin. Personne ne reste indifférent à ces créations macabres d'Honoré Fragonard qu'il considérait comme pièces d'art et contribution à la science. Celle-ci ne s'est jamais réclamée de lui, d'ailleurs il n'a rien publié, lui qui n'a pas écrit dix lignes dans sa vie. Et n'étant pas reconnu comme créateur, il n'a pas non plus émargé au monde de l'art: "En avisant ses laborieuses compositions besognement exécutées qui n'éveillaient aucune espèce d'émotion, qui ne valaient pas d'être présentées au public et qui ne causaient aucune sorte d'admiration, qu'avons-nous perdu en beauté?"
   

   C'est pourtant ce personnage obscur et solitaire que Patrick Roegiers a tiré de l'ombre pour en conter l'existence, occasion d'une incursion dans le Paris des Lumières et de la Révolution, raconté avec verve et gouaille. L'auteur m'avait surpris avec "La nuit du monde", ouvrage puissant où il fait se rencontrer Proust et Joyce, quittant l'authenticité admise pour dresser un portrait sans concession de l'individu capricieux et emmitouflé que Proust aurait pu être. De la même manière, il propose ici avec une pareille épaisseur le personnage singulier qu'Honoré Fragonard a dû être.
   
   Dès l'adolescence, il est passionné par la vivisection et rien ne semble l'émouvoir des chairs encore palpitantes. De même toutes les odeurs l'intéressent sans l'incommoder, qu'elles soient de fleurs ou de putréfaction. Arrivé à Paris et remarqué pour ses talents, il entre dans une école vétérinaire à Alford en tant qu'enseignant et chirurgien anatomiste. La chirurgie offrait alors un statut très inférieur à celui de médecin jusqu'à la révolution. Il entame à cette époque la réalisation de ses célèbres écorchés dont quelques uns sont parvenus jusqu'à nous dans un état de conservation dont il a gardé le secret. Le roman raconte avec détails réalistes l'élaboration de ces pièces pétrifiantes, témoignages d'un siècle remuant. Renvoyé de l'école à la suite d'un conflit, peu doué pour présenter oralement ses travaux, peu enclin à se faire un nom dans le monde, il sombre dans un anonymat qui convient à ce caractère peu sociable. Ses œuvres sont dispersées à la révolution. Dans la fiction il connaît un grand amour triste (bouffée immatérielle parmi les chairs et les putrescences) et il va jusqu'à créer un écorché avec le corps de sa bien-aimée, ultime possession posthume au bistouri. Scène monstrueuse qui introduit une composante morbide que n'atteste par la biographie officielle de Fragonard.
   
   Honoré et son cousin le peintre Fragonard sont nés la même année (1732) et au même endroit, à Grasse en Provence. La postérité a mieux servi le second dont les tableaux sont reconnus et reconnaissables. Les deux hommes se rencontrent plusieurs fois dans le récit et on a même droit à la genèse de la toile coquine La Balançoire de la voix même de son auteur. Ainsi celui qui, au vu de la couverture et du titre, aura cru à un livre consacré au peintre ne sera pas entièrement déçu...
   
   D'autres célébrités comme Diderot, Watteau, D'Alembert, David,... y apparaissent avec une présence si saisissante qu'on a l'impression que Roegiers les a connus. C'est sans conteste l'expression de son énorme faculté d'inventivité.
   
   Les écorchés de Fragonard font évidemment penser aux expositions de corps plastinés contemporains (cela semble la même démarche) qui font débat: quelle est l'utilité de recourir à de vrais cadavres humains pour ce genre d'exhibition qui, au-delà de l'intérêt médical (à démontrer de nos jours) relève de la sensation?
   
   Pour justifier le travail de Fragonard, il est intéressant de souligner le lien, sous-entendu dans le roman, qui peut être établi entre d'un part son hostilité à l'égard de l'apparence superficielle, les toilettes et d'autre part la nécessité de montrer ce qui est à l'intérieur, façon de dire: "voilà ce que nous sommes réellement, de quoi nous sommes faits, ce que vous êtes sous vos poudres et vos perruques". Une idée conforme aux Lumières.
   
   Le texte est riche, parsemé de nombreux mots rares (termes anciens ou carrément inventés par Roegiers) dont la recherche de signification nuit à la facilité de lecture, si bien que – n'étant pas glossographe ni dictionnariste* – j'ai fini par accepter d'en déduire le sens du contexte et salué avec plaisir leur fréquence en goûtant sonorités et saveurs. Et j'en conclus: les mots, quelle sensualité!
   
   
   * Des termes comme empyreume, psittacisme, rhotacisme pour en citer trois ne figurent pas dans les dictionnaires usuels et pas toujours dans le Littré. On comprend que l'ouvrage ait ravi les lettrés et qu'il ait été couronné par l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

critique par Christw




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