Lecture / Ecriture
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Abattoir 5 de Kurt Vonnegut

Kurt Vonnegut
  Abattoir 5
  Elle est pas belle, la vie ?
  Le pianiste déchaîné
  Les sirènes de Titan
  Nuit noire - Nuit mère
  Le Berceau du chat
  Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater ou R comme Rosewater
  Le Breakfast du champion ou le petit déjeuner des champions
  Gibier de potence
  Galapagos
  Barbe-Bleue
  Abracadabra
  Le petit oiseau va sortir
  Un homme sans patrie
  Pauvre Surhomme

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2016

Kurt Vonnegut est un écrivain américain, né en 1922 dans l'Indiana et décédé en 2007 à New York.

Issu de la troisième génération d'immigrés allemands, il fait ses études à Indianapolis

Engagé dans l'armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, il participe à l'offensive des Ardennes et est fait prisonnier de guerre à Dresde. Lorsque les ville est totalement rasée par les bombardements alliés, il a la chance survivre indemne physiquement. Ce drame le marquera à vie et inspirera "Abattoir 5"

Après la guerre, Vonnegut reprend ses études à Chicago et collabore à des journaux. Il trouve un emploi à General Electric, commence à écrire et rencontre le succès

Il se marie et a trois enfants auxquels s'ajoutent ses trois jeunes neveux dont les parents sont mort prématurément.

Se heurtant aux murs des étiquettes, on peut regretter que certains ne voient en lui qu'un auteur de Science Fiction, ce qui, en soit, n'a rien d’infamant, mais ne témoigne pas de la totalité de son œuvre.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Abattoir 5 - Kurt Vonnegut

Survivre dans un abattoir
Note :

   Titre original : Slaughterhouse 5 or The Children's Crusade, 1969
   
   "Billy Pèlerin n'a pas d'objection. Il ne voit pas d'objection à grand-chose." (p.163)
   
   "Son idée était, bien entendu, qu'il y aurait toujours des guerres, qu'elles étaient aussi commodes à arrêter que les glaciers. Je partage cet avis." (p. 13)
   

    ABATTOIR 5 ou la croisade des enfants, sous-titré Farandole d'un bidasse avec la Mort... Un titre double, un sous-titre. Vonnegut voulait dire beaucoup de choses mais à sa façon.
   
    Voilà un roman qui eu à sa sortie un grand retentissement. On devine rapidement ce qui décida de sa forme: après Hemingway, Mailer, après tant d’autres américains, pour ne rien dire des écrivains européens et de leurs évocations de 14/18, après Céline qui ne figure pas par hasard dans le Prologue, comment parler de la guerre et par exemple de l'odieux bombardement de Dresde en 1945 (les 13, 14 et 15 février)(1)? Tous les écrivains travaillant le motif de la guerre se posèrent les mêmes questions: quels angles, quelles focales, quel ton, quels mots, quel style choisir?
    La réponse de Vonnegut a permis un succès qu’on a du mal à comprendre aujourd’hui.
   
   
    PROLOGUE
   

    Le narrateur prend la parole dans un premier chapitre pour "authentifier" ce qu’on va lire: écrivain âgé, expérimenté dans “le paroxysme, l'émotion forte, la subtilité psychologique, le dialogue bien enlevé, le suspense et l'affrontement dramatique” (2), porté sur la bouteille, il a été témoin de la destruction de Dresde: il était sous les bombes avec d’autres prisonniers américains et les pages qui suivent ne sont pas loin de la vérité. Seulement le livre qu’il voulait écrire spontanément a été difficile et long à rédiger. Il lui fallut longtemps se renseigner sur un fait plutôt étouffé par les historiens et les journalistes et il est même retourné sur les lieux avec des camarades d'armes et d'infortune, ce qui d'ailleurs lui a permis des repérages pour d’autres livres. Il nous confie quelques autres lignes de sa biographie (étudiant en anthropologie puis journaliste, chargé de relations de la GE, enfin, écrivain): il se présente comme "vieux schnock résidant à Cap Cod" et donnant des cours d’écriture. Il a été aidé par son copain O’Hare : les louables réticences de sa femme orienteront le récit en direction de la notion de croisade des enfants qui constitue la seconde partie du titre complet de ce roman.
    Son choix fut éthique et esthétique. Il l'a promis à la femme de O' Hare: son livre ne serait pas adapté au cinéma avec Sinatra et Wayne ou "un de ces sales vieux bonshommes prestigieux à l'allure martiale."
   
   
    PARI
   

   En écrivain conscient que le méta-récit peut encore servir le récit classique pourtant bien miné par des avancées récentes aux USA et en Europe, Vonnegut s'est décidé pour une forme apparemment audacieuse. Son originalité se situe dans le rythme du récit, "dans son style télégraphique et schizophrénique", dans le découpage temporel et un incroyable mélange des genres et des références. Dans ce roman de la répétition et de la discontinuité, le narrateur mêle sciemment un peu tout: des passages satiriques jouxtent des réécritures d’œuvres connues, des faits historiques sont encadrés ou traversés par des bonds dans l’espace et le temps. Nous sommes soumis à des paralysies spasmodiques dans l’espace et le temps comme Billy l’est dans le temps…: Billy circule dans son passé et son futur qui reste futur, tout en étant passé.
   
   Le roman nous promène dans différents voyages du bien nommé Billy Pèlerin. Doué d’ubiquité, il est à la fois mort (il a assisté à sa mort à plusieurs reprises-il doit disparaître au cours d'une conférence à Chicago, le 13 février 1976) et vivant éternel: on suit par étapes discontinues sa biographie de citoyen américain quelconque qui a réussi dans l’optique, a épousé sans enthousiasme une femme énorme, Valencia, a élevé deux enfants dont l’un est un Bérets verts pendant la guerre du Vietnam-ce qui ne le dérange pas et le rend fier. Nous zigzaguons dans sa biographie: quelques aperçus de son enfance avec la mère, d’une terreur entretenue par son père; une visite avec ses parents dans le Grand Canyon, ses peurs dans la grotte de Carlsbad; on le retrouve dans un asile de fous (état de New York) à la fin des années 40 (il est alors persuadé que le bombardement a aboli tout sens à la/sa vie); il réchappe à une catastrophe aérienne dans le Vermont qui lui fêle le crâne mais le pousse à devenir prolixe sur les soucoupes volantes; on le voit dans son travail puis dans une fin de vie un peu pénible… Très vite “riche comme Crésus” et bien installé dans sa ville, Ilium. Grâce à son voyage interplanétaire il a conscience de tout ce qui lui arrivera, ce qui lui permet de rêver et de fermer les yeux souvent. Une rencontre comptera : par hasard, il fait la connaissance de l’écrivain Kilgore Trout, un maître de la SF, seul genre de lecture que Billy tolère et qui lui permet "de se recréer un univers et une personnalité". Naturellement, Trout a un peu écrit par avance le livre que nous sommes en train de lire...
   
    Par à-coups narratifs, on l’accompagne chez les Tralfamadoriens qui l’observent, en le traitant comme nous traitons les animaux de zoo : il partage sa couche avec la délicieuse Montana Patachon.
   
    Plus longuement, nous le suivons dans sa guerre de décembre 44 jusqu'aux bombardements de Dresde: on le trimballe avec d’autres prisonniers américains ou anglais du Luxembourg en Allemagne, pour finir à Dresde, "ville ouverte", dans un abattoir aux cochons qui le sauvera lui et ses compagnons. Ils constituent un temps un quatuor d’égarés dont le plus mémorable est Roland Fumeux. Nous vivons le bombardement (et son horreur) de l’intérieur et son après avec la découverte d'un paysage lunaire et avec un passage étonnant dans une auberge miraculeusement épargnée.
   
    Que lisons-nous vraiment? La forme a-t-elle ici l’importance que voulait lui conférer Vonnegut? Dans son odyssée nous retrouvons évidemment tout ce qui fait la littérature de guerre: le dérisoire, l’odieux, l’inhumain, le cocasse, l’ahurissant, le tragi-comique, les hasards heureux ou malheureux, le pittoresque rendus avec quelques passages réussis (tout ce qui touche à la lumière), de vraies fulgurances dans l’image, des jeux d'échos savants parmi les fractures narratives, beaucoup d’humour noir mais aussi des blagues de potaches et de la science fiction (3) volontairement facile, avec faille du Temps et quincaillerie en solde.
   
   
   UN LEITMOTIV
   

    "Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
    Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
    Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
    Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."
(page 215 -j'ai souligné)
   
    Comme on voit, un leitmotiv scande presque toutes les pages du roman: “c’est la vie.” Pour tout ce qui touche à la mort en particulier. Quelqu’un meurt: "c’est la vie". L’énoncé est assumé par le narrateur qui a pourtant pris le soin de préciser :"J'ai fait comprendre à mes fils qu'il ne leur est, sous aucun prétexte, loisible de prendre part à des tueries et que la nouvelle de l’exécution d'ennemis ne saurait leur procurer ni satisfaction ni jubilation d'aucune sorte." On a vu que la fin de notre exergue interne se conclut par une allusion au legs de son père: "C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix."
   
    On comprend bien que le propos de Vonnegut est incontestablement anti-militariste et que "c'est la vie" est une antiphrase qui dénonce un conformisme à toute épreuve: il s'agissait de démithridatiser son lecteur. Mais martelée de façon aussi systématique et presque mécanique (comme notre ignorance volontaire qu'il faut troubler, c'est entendu), elle en devient assommante, irritante, exaspérante et son effet est parfois inverse de celui qui était sans doute attendu. Tout comme l’accumulation de fantaisies et de références, elle nuit à la portée critique de ce roman. Son “héros” semble indifférent, figé à jamais malgré l’apparence et arraché à l'horreur par la facilité de la vie et ses évasions inter/intratemporelles: il ne pleure qu’une fois dans sa vie et ne manifeste d’émotion que rarement même si son désir profond est de témoigner à tout prix dans les medias du bombardement de Dresde -surtout après l'accident dans le Vermont. "Billy n'éprouvait pas le besoin de s'élever contre l'anéantissement du Vietnam du Nord, ne frémissait pas au souvenir des ravages accomplis autrefois sous ses yeux par les bombes. Il assistait à un déjeuner du Rotary Club dont il était le président, et c'est tout." On doit le penser radicalement ébranlé (il rêve de paix chez les Tralfamadoriens -mais ils sont eux aussi destructeurs), on peut estimer que la répétition est volontairement choquante et qu'elle est un appel à la révolte mais on on doute que la sagesse dictée par les kidnappeurs stellaires de Billy ("rien de nouveau sous le soleil", carpe diem), puisse mener loin d'un fatalisme conformiste qu'il s'agissait justement de contester.
   
    Voilà une œuvre surprenante qui par refus louable de tomber dans une certaine facilité narrative n'en évita pas tous les pièges.
   
   
   NOTES
   
   (1) On sait que des thèses très différentes s'opposent sur le nombre de victimes et sur les raisons de ces bombardements. Vonnegut ne faisait pas œuvre d'historien.
   
   (2) Cette esthétique sera celle qu'il refusera en réalité.
   
   (3) Genre que Vonnegut aimait et pratiqua.
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critique par Calmeblog




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Le temps déconstruit
Note :

   Le 13 et 14 Février 1945, les soldats américains et britanniques détruisent la ville allemande de Dresde, tuant des milliers de civils. En 1969, Kurt Vonnegut, Jr. écrit dans ce roman, son expérience en tant que prisonnier de guerre à Dresde lors de ces bombardements.
   
   Ce grand classique de la science-fiction se caractérise par l’utilisation de la fiction non linéaire. Grâce à un mélange de voyage dans le temps et d’enlèvement par des extra-terrestres, l’auteur butine d’un moment à l’autre dans la vie de son héros ordinaire Billy Pilgrim. Une tâche colossale. D’ailleurs l’introduction explique comment Vonnegut Jr. a pris plusieurs années pour être en mesure d'écrire "Abattoir 5". Il rend visite à d'autres témoins, boit beaucoup d'alcool, et en général se perd dans les méandres de la création. Puis il se met à nous dire exactement comment son histoire commence et les mots qui concluront le roman. Comme si la trame narrative elle-même n'avait pas d'importance, mais plutôt ses thèmes sous-jacents.
   
   Le personnage central, Billy Pilgrim, est un soldat de remplacement maladroit et incompétent. Il a commencé la guerre comme assistant d'un prêtre, mais se retrouve déplacé au front. Il ne parvient pas à aller bien loin avant d’être capturé par les Allemands, et envoyé à Dresde. Le roman tisse en une toile des périodes de la vie de Pilgrim. De la guerre, ce qu'on pourrait appeler le présent, au futur où il passe son temps dans un zoo extra-terrestre à se remettre de son traumatisme. Tout est enrobé par un propos philosophique à l’effet que le temps est dénué de sens et le destin individuel est un mythe.
   
   Il s’agit d’un roman qui possède un souffle aérien car vraisemblablement conçu par la méthode du flux de la conscience. Toutefois, il ne faut pas se laisser berner par la facilité de lecture du livre. On devine que Vonnegut Jr. a passé beaucoup de temps à composer ce roman trompeusement simple. Le bombardement de Dresde n’est pas décrit en détails. Nous voyons ce dernier par les yeux de l’auteur, caché dans un abri. L’essentiel porte sur la suite; les décombres et la destruction. Mais, le massacre n’est jamais loin de la bouche de l'auteur.
   
   Bien qu’aucunement explicite dans ses intentions, ce roman ne peut pas être qualifié autrement qu’Anti-guerre. Il n’y a pas de glorification des batailles, de moments héroïques, de scènes de courage ou de camaraderie entre soldats. Il y a simplement l’incompréhension et les atrocités. Et avant tout le constat d’échec d’un écrivain incapable d’expliquer un acte aussi insensé que le bombardement de Dresde.
   
   J’ai passé un bon moment de lecture à suivre les aventures de Billy, surtout à tenter de comprendre où l’auteur voulait en venir. Par contre, l’utilisation d’un amalgame de genres pour créer un roman hybride m’a plutôt déstabilisé. Et je me demande encore pourquoi Vonnegut Jr. a fait ce choix?
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critique par Benjamin Aaro




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Vous n’existez pas, mais cependant à jamais
Note :

   Dans un passage de son livre, Kurt Vonnegut explique que la Troisième loi de la Mécanique d’Isaac Newton "établit qu’à toute force qui s’exerce dans une certaine direction correspond une force de même intensité orientée en sens contraire". Oui. "Ça peut être utile dans le domaine des fusées". C’est certain. Et un livre sur la guerre, ça peut être utile dans quel domaine ? Un livre sur les bombardements de Dresde, à qui ça peut servir ? N’est-ce pas la faute à ses foutus écrivains qui ne peuvent pas s’empêcher d’embellir leur rôle si les guerres ne cessent jamais ? Les manchots, bras cassés et cul terreux, incapables de mener une vie correcte, finissent alors par croire qu’ils peuvent se venger de leur insignifiance en se joignant au combat, attirés par l’espoir d’une gloire qui n’existe qu’en littérature.
   
   Kurt Vonnegut le pense sincèrement et c’est pourquoi son roman ne ressemble à aucun autre roman sur la guerre. "Pas de personnages à la Frank Sinatra ou à la John Wayne", pas d’accusations à tout va non plus.
   "J'ai fréquenté un temps l'université de Chicago après la Seconde Guerre. J'étais en Anthropologie. A l'époque, on enseignait que tout le monde était exactement comme tout le monde. […] On nous apprenait aussi que personne n'était ridicule, mauvais ou répugnant. Peu avant sa mort, mon père me dit comme ça : "Tu as remarqué que tu n'as jamais mis de crapule dans tes histoires ?"."
   

   Pas de crapules, c’est quelque peu déstabilisant dans un roman qui parle de la guerre. Pour continuer dans l’étrange jusqu’au bout, et pour rendre sa pensée plus explicite, Kurt Vonnegut laisse souvent la parole aux sages Trafalmadoriens, un peuple lointain venu observer notre population terrienne (faut pas avoir grand-chose à faire). Pour eux, le temps n’existe pas, la mort non plus et ils considèrent "qu’une personne qui meurt semble seulement mourir. Elle continue à vivre dans le passé et il est totalement ridicule de pleurer à son enterrement. Le passé, le présent, le futur ont toujours existé, se perpétueront à jamais. […] Un Tralfamadorien, en présence d’un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l’heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques".
   Alors, qu’il se passe des événements joyeux dont on peut tirer gloriole ou que les événements semblent s’enchainer dans une espèce de fatalité funeste, peu importe : les Trafalmadoriens et Kurt Vonnegut à leur suite ont atteint le sommet de toute philosophie, résumée en une phrase : C’est la vie. Alors mon gars, si tu espérais trouver un peu de mérite à te sacrifier ou à sacrifier les autres (à la guerre ou ailleurs), n’oublie pas ce détachement troublant des grands êtres Trafalmadoriens, n’oublie pas que tu n’existes pas, mais cependant à jamais, et que toutes les ambitions que tu peux nourrir sur cette terre sont certainement vaines, mais d’autant plus mauvaises que tu agis sans savoir, croyant poursuivre le bien et la gloire lorsque tu ne fais qu’exécuter la condamnation de ta soumission. C’est pourquoi Kurt Vonnegut parle surtout de toutes les histoires importantes de la vie dérisoire de Billy : un mariage, des rencontres, une famille, et les épisodes de la guerre surviennent parfois, comme une erreur, insignifiants comme tout mais pire que ça, dommageables. "Abattoir 5" ne constitue plus ce viatique qui voudrait nous rendre la guerre bandante. Il ne faudrait pas pour autant que les personnes éplorées de sens finissent à leur tour par se consacrer à l’écriture.
   
   Amusons-nous à relire l'origine du christianisme :
   "C'est "l’Évangile de l'espace" de Kilgore Trout. Il s'agit d'un visiteur étranger à la Terre qui, entre parenthèses, a beaucoup d'un Tralfamadorien. Il se livre à une étude serrée de la chrétienté dans le but de découvrir pourquoi les chrétiens se révèlent si facilement cruels. Il conclut qu'une bonne partie du problème tient au bourrage de crâne massif du Nouveau Testament. Selon son optique, le rôle des Évangiles serait d'inculquer aux gens, entre autres choses, une infinie compassion, même envers les plus déshérités.
   Mais en fait, le message des Évangiles est celui-ci:
   "Avant de tuer qui que ce soit, assurez-vous bien qu'il n'a pas de hautes relations." C'est la vie.
   
   Ce qui accroche dans toutes ces bondieuseries, proclame le voyageur interstellaire, c'est que le Christ, sous son aspect plutôt insignifiant, est en réalité Fils de l'Etre suprême. Les lecteurs en sont conscients et quand se place la scène la de la crucifixion, ils s'écrient tout naturellement (Juderose relit la phrase à haute voix):
   "Oh, machin, ce coup-là, ils n'ont pas tiré le bon numéro en lynchant ce type!"
   Ce qui entraîne une pensée concomitante; "Il y a donc des gars bons à lyncher?" Qui alors? Ceux qui ne connaissent personne de bien placé. C'est la vie.
   L'étranger fait don à la Terre d'un nouvel Evangile. Le Christ y est vraiment un rien du tout et un fichu poison pour beaucoup de gens pourvus d'accointances plus puissantes que les siennes. Il se débrouille cependant pour proférer toutes les merveilleuses paroles pleines de mystère qui figurent aussi les anciennes versions.
   C'est pourquoi, un beau jour, on s'amuse à le clouer sur une croix qu'on plante en terre. Les tortionnaires sont sûrs que cela ne tirera pas à conséquence. Et le lecteur se doit d'adopter cette vue car le nouvel Évangile lui enfonce dans la tête, de gré ou de force, que Jésus est bien un va-nu-pieds.
   Et soudain, au moment où cet obscur est sur le point de mourir, les cieux se déchirent, le tonnerre résonne, l'éclair jaillit. La voix de Dieu gronde du haut des nues. Elle annonce à tous qu'il fait son fils de ce bon à rien et lui accorde, à ce jour l'éternité, les pouvoirs et privilèges du Fils du Créateur de l'Univers. Dieu tonne: " Dès cet instant, Ma main s'appesantira sur quiconque s'acharne sur un pauvre mec sans piston!""
   

   
   La phrase clé du roman :
   "Nul ne peut nier que le bombardement de Dresde fut une tragédie. Après la lecture de ce livre, peu croiront qu’il ait relevé d’une impérieuse nécessité militaire. Ce fut un de ces événements épouvantables qui se produisent parfois en temps de guerre et sont le résultat d’un malheureux concours de circonstances. Ceux qui donnèrent leur approbation n’étaient ni pervers, ni cruels ; en revanche, il se peut qu’ils aient été trop éloignés des implacables réalités de la guerre pour concevoir pleinement l’impitoyable pouvoir destructeur atteint par les bombardements aériens au printemps de 1945."

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critique par Colimasson




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ou La croisade des enfants
Note :

   "Abattoir 5" est un des romans les plus importants de Kurt Vonnegut. Difficile de le classer tant le propos de Kurt Vonnegut est "papillonnant".
   
   Imaginez un peu ; il est y question d’un vieil opticien, Billy Pèlerin, qui n’évolue guère que dans le milieu des opticiens, qui y a fait son trou, mais qui présente des caractéristiques curieuses tel ce qu’il considère comme des relations régulières qu’il aurait avec les "Trafalmadoriens", peuple extra-terrestre, qui tentent d’élever sa perception, toute terrienne, du monde et de l’univers, et qui lui permettent régulièrement de faire des sauts dans le temps, en arrière, en avant. Il peut donc retourner à l’époque où il servait sous les drapeaux, il peut ainsi prendre un avion en sachant que celui-ci percutera une montagne et qu’il sera un des deux survivants,...
   
   Une chose est sûre ; la psyché de Kurt Vonnegut a été indélébilement marquée par une expérience subie pendant la seconde guerre mondiale. Une expérience particulièrement cruelle puisque, participant à la Bataille des Ardennes, il est fait prisonnier par les Allemands, envoyé à Dresde et se retrouve un des rares survivants de l’opération "rasage" de la ville sous des tapis de bombes alliées. Il reprend cet épisode pour le compte de Billy Pèlerin et ça constitue en effet un morceau important de "Abattoir 5".
   
   "Kurt Vonnegut est né en 1922 à Indianapolis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier et affecté à Dresde dans une usine produisant du sirop de malt vitaminé pour femmes enceintes. Dans la nuit du 13 février 1945, la ville explose sous un déluge de bombes de l’aviation anglaise et américaine. "Bien au frais dans les sous-sols d’un abattoir, sous la surveillance de six gardes, devant des rangées de carcasses d’animaux prêts pour la boucherie", Vonnegut ne verra rien du massacre de quelque cent trente mille "Hänsel et Gretel", mais l’averse de feu terminée, il s’emploiera comme déterreur de cadavres, ramenant des caves "des centaines de corps à la surface". Une telle expérience marque un homme et, peut-être, plus encore une œuvre."
   

   Quant au titre : "Abattoir 5", on comprend donc d’où il surgit. "Schlachthof Fünf". Le lieu où le prisonnier Kurt Vonnegut a pu survivre à Dresde.
   
   Bien sûr il n’est pas question que de cela – je l’ai déjà écrit, le roman est "papillonnant" - mais pour le reste, c’est tellement déconnecté d’éléments plausibles qu’il ne faut pas lutter. Accepter les "changements de braquets", les sauts dans les époques, dans les différentes histoires... En fait, à travers ses romans, celui-ci en tout cas, on a l’impression que Kurt Vonnegut cherche surtout à faire passer sa conception pessimiste de notre monde contemporain et de l’humanité en général (c’est d’ailleurs la thèse des "Trafalmadoriens" !).
   Rationalistes et optimistes convaincus s’abstenir !

critique par Tistou




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