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Amkoullel l’enfant peul de Amadou Hampâté Bâ

Amadou Hampâté Bâ
  Amkoullel l’enfant peul
  L'étrange destin de Wangrin
  Oui mon commandant

Amadou Hampâté Bâ est un écrivain et ethnologue malien né en 1901 et mort en Côte d’Ivoire en 1991. Il fut un ardent défenseur de la tradition orale, notamment peule.
Membre du Conseil exécutif de l'Unesco de 1962 à 1970, il y lance son appel, « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », une formule devenue proverbiale.

Amkoullel l’enfant peul - Amadou Hampâté Bâ

Témoignage d'un peuple
Note :

   Préface de Théodore Monod
   
   Livre de mémoires, essai historique et ethnologique, traité de morale, "Amkoullel l’enfant peul" est un concentré de ces différents projets, exposé dans une langue riche et particulièrement fluide.
   
   Amadou Hampâté Bâ, né à l’aube du XXème siècle, à Bandiagara, au Mali, est lié par ses deux lignées parentales aux Peuls du Macina et aux Toucouleurs dirigés à la fin du XIXème siècle par le conquérant El Hadj Omar. Ces deux peuples furent longtemps ennemis, et les conquêtes donnaient lieu à de sévères répressions au sein des populations soumises, avant que le temps et l’influence des colonisateurs, français en l’occurrence dans cette région, parvinssent finalement à une pacification.
   
   Le jeune Amadou, surnommé Amkoullel, vécut cet antagonisme au sein de sa famille, où il se résolut largement à son avantage, après que son père, décédé très tôt après sa naissance, eut laissé sa mère, forte femme pleine de ressources, dans une situation de veuvage rapidement interrompue par une alliance avec l’un des descendants du conquérant.
   
   Son beau-père le reconnut comme son enfant et s’occupa de lui autant que les circonstances le lui permirent. Les événements tragiques se multiplièrent durant l’enfance d’Amkoullel, mais celui-ci jouissait d’une nature optimiste et parvint toujours à surmonter chagrins et difficultés. Sa famille déménagea à plusieurs reprises, dans différentes villes de l’immense "Soudan français", devenu le Mali, et les déplacements comportaient le plus souvent une bonne part d’errance à pied dans le désert, outre les chevauchées et les traversées sur le Niger.
   
   De toutes ces aventures, Amkoullel tira toujours un profit personnel sous la forme d’une sagesse héritée à la fois des coutumes africaines et de la pratique de l’Islam. Obligé de quitter les écoles coraniques qu’il fréquentait dans ses différents domiciles, il fut requis par l’administration coloniale pour aller s’instruire à l’école française, à Djenné, loin de sa famille. Il prit cette contrainte pour une chance et s’engagea énergiquement dans l’école française.
   
   La culture orale africaine entraînait les jeunes gens dès leur enfance à retenir les longs textes des légendes ou du Coran par cœur, après une unique audition, et à les restituer devant un vaste public. Cette habitude lui servit aussi dans l’apprentissage du français.
   
   Ainsi cet ouvrage, avec beaucoup d’humour et d’humanité, nous fait découvrir le vieux fonds de la culture de l’Afrique occidentale, les institutions traditionnelles qui la régissent et l’aptitude de ses habitants à prendre le dessus sur les événements tragiques. Ils subirent en particulier l’enrôlement massif de la population masculine pour aller combattre en France au cours de la Première Guerre mondiale.
   
   Il s’agit, en résumé, d’une très grande leçon de civilisation.
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critique par Jean Prévost




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Mali, début du XXème siècle
Note :

   Un peu sur l'auteur : Né en 1900 ou 1901 à Bandiagara au Mali, décédé en 1991 à Abidjan, solide défenseur de la tradition orale africaine, collaborateur de Théodore Monod, membre du conseil exécutif de l'UNESCO. Plus de détails facilement sur internet.
   
   Amkoullel, l'enfant peul, est le premier volume de ses Mémoires, couvrant ses vingt premières années, et situées en gros dans les actuels Mali et Burkina Faso.
   Mais on n'a pas vraiment besoin de carte, juste savoir que certains déplacements se font en bateau sur le fleuve Niger. D'ailleurs les gens bougent énormément, n'hésitant pas à parcourir des centaines de kilomètres, en bateau, donc, mais aussi en train, et bien sûr à pied, accompagnés ou pas de bétail, en caravane généralement.
   
   Hampaté Bâ est issu de familles importantes, toucouleurs ou peuls, ayant à diverses époques puissance et richesse. Mais la roue peut vite tourner. L'on croisera dans ce livre divers personnages dont la bonne fortune ne durera pas, sombrant dans la misère ou peut-être un apparent déclassement. car dans cette Afrique là, les classes sont importantes, même si "Il est plus honteux d'être ingrat que d'être garçon boucher".
   Prenons l'exemple de Tidjani, père de l'auteur (plus exactement le deuxième mari de sa mère, mais qui l'a pris comme son fils aîné, au grand dam de sa propre famille) (le père, nommé Hampâté est décédé quand l'enfant avait 3 ans)
   "Il n'avait pas seulement appris, dans son jeune âge, à manier pelle, pioche, hache et houe de cultivateur, il n'était pas seulement un tireur émérite et un cavalier expert, il savait aussi, chose plus inattendue pour le lecteur européen, coudre et broder à la manière des métis arabes de Tombouctou. Dans les pays ouest-africains situés au sud du Sahara, les nobles toucouleurs et peuls n’avaient pas le droit de pratiquer les travaux manuels propres aux castes artisanales (forgeronnerie, tissage, cordonnerie, travail du bois, etc.) mais il leur était permis de broder et de vendre leur travail. Tierno Bokar lui-même était un remarquable brodeur. Plus tard j'apprendrai moi aussi cet art et il m'arrivera de broder à la main de magnifiques boubous qui, aujourd'hui, seraient hors de prix!"

   
   Pour ceux qui ne le savent pas, un peul se doit d'avoir au moins quelques têtes de bétail. Le grand père maternel de l'auteur ayant tout abandonné pour suivre l'enseignement d'un grand maître de confrérie islamique, refuse richesse et pouvoir car "à un peul qui a abandonné ses troupeaux, on ne peut rien donner qui vaille davantage."
   

   Amadou Hampaté Bâ commence par raconter les histoires de ses grands parents et parents, là surtout ne pas lâcher prise, et ne pas s'inquiéter si tout se mélange un peu, car on retombe toujours sur ses pieds et la compréhension est aisée. Mais en Afrique, une famille ce n'est pas les parents et les enfants, les oncles et tantes comptent et parfois plus, y compris les amis des parents, etc. Sans parler de la polygamie et des remariages. Cependant dans ce livre de souvenirs le gamin est toujours sous la protection d'une adulte et la concession abrite beaucoup de monde.
   "J'étais encore trop petit pour qu'on puisse me porter dans le dos à la manière des femmes africaines. Ma mère se procura une grande calebasse, la bourra de linges et d'étoffes douces et chaudes, et m'y coucha comme dans un berceau. Ma 'servante-mère' Niélé posa la calebasse sur sa tête et nous primes la route."
Le petit a 41 jours, et il s'agit de le présenter à sa grand mère, qui a suivi ses troupeaux en transhumance à 70 kilomètres de là.
   
   L'une des figures inoubliables sera celle de Kadidja, la mère de l'auteur, femme intelligente et tenace, quittant tout pour retrouver son mari emprisonné, habile et active commerçante. Mais gare : chez les peuls on doit obéir à sa mère, impossible de transiger, et, jeune homme, Hampaté Bâ s'y pliera, acceptant qu'un changement d'orientation, ce qui ne lui a pas apporté de mal. Pas question pour une mère non plus de montrer ses sentiments à l'égard de ses enfants en public, cependant la séparation entre mère et jeune homme à la fin du volume est une des plus belles pages sur l'amour entre mère et fils (tout en retenue!).
   
   Mais avant cela, le livre offre un témoignage remarquable sur les associations d'enfants d'âges équivalents, les waaldé (en langue peul), extrêmement codifiées, copiant le monde adulte.
   "Certains lecteurs occidentaux s'étonneront peut-être que des gamins d'une moyenne d'âge de dix à douze ans puissent tenir des réunions de façon aussi réglementaire et en tenant un tel langage. C'est que tout ce que nous faisions tendait à imiter le comportement des adultes, et depuis notre âge le plus tendre le milieu dans lequel nous baignions était celui du verbe. Il ne se tenait pas de réunion, de palabre ni d'assemblée de justice (sauf les assemblées de guerre ou les réunions des sociétés secrètes) sans que nous y assistions, à condition de rester tranquilles et silencieux. Le langage d'alors était fleuri, exubérant, chargé d'images évocatrices, et les enfants, qui n'avaient ni leurs oreilles ni leur langue dans leur poche, n'avaient aucune peine à le reproduire;(...) La vie des enfants dans les association d'âge constituait, en fait, un véritable apprentissage de la vie collective et des responsabilités, sous le regard discret mais vigilant des aînés qui en assuraient le parrainage."

   Plus loin, en avançant en âge, l'association doit "faire face aux obligations traditionnelles d'entraide dévolues aux jeunes de la communauté : aide au crépissage des maisons, aides diverses aux personnes âgées et isolées, etc."
   

   Alors, enfance idyllique? Pas vraiment, avec son lot de décès, de déplacements forcés, mais globalement le jeune Amadou s'en tire bien, avec de bons camarades n'hésitant pas à chaparder ou jouer les galopins...
   
   Mais ce Mali de l'époque était un Mali colonial. C'est le moment de parler des Blancs-Blancs (les blancs-Noirs sont les africains européanisés), baptisés 'peaux allumées' car devenant rouges lorsqu'ils étaient contrariés. Nos héros connaîtront différentes sortes de commandants, ayant tout pouvoir, mais en usant avec plus ou moins de discernement.
   
   Justement en parallèle à l'école coranique où l’enfant apprenait par coeur le Coran sans le comprendre, Hampaté Ba fut obligé de fréquenter l'école primaire de Bandiagara, et donc d'abord d'apprendre à parler le français. Sans grosse difficulté, sa mémoire étant exercée avec l'école coranique, et le fait que la plupart des enfants africains étaient déjà polyglottes, grâce aux nombreuses communautés ethniques cohabitant dans la même ville, alors le français en plus, c'était aisé. [note : même maintenant un Africain parle souvent plusieurs langues]
   J'ai découvert avec étonnement la méthode de l'instituteur, qui ne traduisait rien en langue locale, et demandait à l'élève de dire tout haut ses gestes et actions au moment même, par exemple 'le maître m'a dit de ... je me lève, je vais au tableau, etc." Je trouve cette méthode vraiment intéressante (et c'était il y a un siècle!)
   
   Arrive la guerre de 14-18 et là on recrute! La solde des soldats indigènes est la moitié de celle de leurs homologues français, de même les pensions.
   "L'un des effets majeurs, quoique peu connu, de la guerre de 1914 a été de provoquer la première grande rupture dans la transmission orale des connaissances traditionnelles."
A cause des morts, des vagues d'exode. Le "mythe de l'homme blanc en tant qu'être invincible et sans défauts" en a aussi pris un coup, au retour des combattants du front.
   
   Au travers de ces pages, on découvre aussi le jeune garçon avide d'écouter les contes et histoires traditionnels, jusqu'à prendre la décision de les noter; ce qui deviendra l'oeuvre importante de sa vie.
   
   Je ne peux terminer sans signaler la façon extraordinaire qu'a Hampaté Ba de présenter les événements et personnages, tâchant de mettre en valeur ce que chacun a de positif (sans passer forcément sous silence le négatif, mais essayant de garder une balance).
   "Les deux héros s'étaient comportés à la manière de nos chevaliers africains d'antan, qui savaient se battre atrocement mais ne se déshonoraient jamais, car pour eux la dignité de leur ennemi était aussi précieuse que la leur."
   "Tidjani Tall avait compris que la terreur n'assied pas l'autorité sur une base solide et que le meilleur moyen d'assurer la paix dans le pays reposait plutôt sur le pardon et le respect de la vie des autres, de leurs biens et de leurs coutumes."

critique par Keisha




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