Lecture / Ecriture
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Un chien de caractère de Sándor Márai

Sándor Márai
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  Métamorphoses d’un mariage
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  Divorce à Buda
  Le miracle de San Gennaro
  La conversation de Bolzano
  Un chien de caractère
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  La nuit du bûcher

Sándor Márai est un écrivain et journaliste hongrois né en 1900 à Kassa alors partie de l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Košice, en Slovaquie) et mort (suicide) en 1989 à San Diego aux États-Unis.
(Source Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Un chien de caractère - Sándor Márai

Clin d'œil aux figurants subalternes de la Création
Note :

    Après avoir lu "L'héritage d'Esther", j'ai voulu approfondir ma connaissance de Sandor Marai mais comme je n'ai pas trouvé "Les braises "à la bibliothèque, le roman que Dominique m'a conseillé, j'ai choisi : "Un chien de caractère"
   
   Surprenant roman! Je ne pensais pas que Sandor Marai pouvait écrire un tel livre, amusant, léger, du moins en apparence, et il en est lui-même surpris puisqu'il avertit son lecteur :
   " Attention lecteur, c'est une histoire de chien que tu vas lire!"

   Mais bien évidemment il ajoute non sans ironie :
   "Comment expliquer la faiblesse de certains écrivains, par ailleurs fort exigeants, qui détournent de temps à autre, leur regard de l'homme, ce sujet éminemment digne, éternel même, en vue de se pencher sur quelques figurants subalternes de la Création?"

   
   L'ironie! C'est le ton du roman car Sandor Marai ne se départit pas d'un certain pessimisme qui semble ancré chez lui et qui englobe ici aussi bien la gent canine que la gent humaine! Ainsi lorsqu'il choisit un chien pour l'offrir à sa femme en ce Noël de crise économique (nous sommes en 1928) où les cadeaux sont par force modestes, il faut bien sûr qu'il se fasse refiler non un Pouli, le chien berger hongrois qu'il désirait, mais un bâtard laid, qui va se révéler monstrueux, susceptible, et d'un naturel impossible! Tchoutora! (la gourde en hongrois!). Un chien de caractère, en quelques mots!
   
   Sandor Marai décrit le chien avec une finesse et une précision qui montrent les qualités d'observation de l'écrivain. L'attention qu'il prête aux animaux est aussi subtile que celle qu'il accorde aux hommes. Il nous livre, en même temps, ses doutes sur ceux qui se disent "amis des bêtes" :
   "C'est une dérobade, ni plus ni moins -c'est vouloir s'acquitter en monnaie de singe, ou par de bien maigres pourboires, de notre dette d'amour vis-à-vis du genre humain"

   
   Les rapports du chien et de son maître donnent lieu à des scènes épiques et à une galerie de portraits fabuleux des gens de l'immeuble. Tchoutora, en effet, aime ou n'aime pas et dans ce dernier cas, c'est grave!! Tchoutora a les quenottes acérées, le facteur, les vieilles demoiselles aux vêtements surannées l'apprennent à leurs dépens! Mais il est en adoration devant les élus de son cœur, comme le menuisier illuminé qui a vu Dieu et son ennemi, le protestant austère, qui est forgeron!
   
   Portraits amusés parfois, comme celui de la bonne, Thérèse, parfois chargés, pas toujours tendres, comme celui de la psychanalyste, amie de sa femme, qui veut analyser Tchoutora traumatisé d'avoir vu son maître en caleçon (le complexe d'Œdipe chez l'espèce canine) mais le maître aussi parce qu'il s'est montré au chien en caleçon (exhibitionnisme légèrement pervers, non?). Sandor Marai a la dent dure et je ne crois pas qu'il aime beaucoup la psychanalyse et les travers de la bourgeoisie dont il ne nie pas faire partie, avec le snobisme, les effets de mode, les obligations traditionnelles absurdes, la sottise. Il nous fait rire tout en nous présentant la société hongroise de ce début du XXème siècle qui, bien souvent, ressemble à la nôtre.
   
   Et il tire de cette aventure entre maître et chien une moralité que j'aime :
   "Car à mesure que, tâtonnant et trébuchant, il (le maître du chien) avance dans la vie, il comprend de mieux en mieux que nous préférons l'imperfection et l'insoumission à la perfection et la docilité et, qu'en définitive, les défauts d'un être nous sont plus chers que ses qualités. Il en est ainsi, lecteur, dans la vie comme dans les arts et, malgré son apparente banalité, cette leçon vaut bien une morsure de chien."
   

   Moralité qui me rappelle celle du Renard et du Corbeau où la leçon vaut bien un fromage! Je suis presque sûre, étant donné la culture de Marai et sa connaissance de la littérature française qu'il y a pensé en écrivant cette phrase! Et d'ailleurs n'a-t-il pas fait du La Fontaine lui-même dans ce roman? Parce que lorsque Sandor Marai vous parle de son chien, il vous parle de lui, et bien sûr de l'espèce humaine.

critique par Claudialucia




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