Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L’enfant de chœur de René Etiemble

René Etiemble
  L’enfant de chœur

L’enfant de chœur - René Etiemble

… ou l’iconoclaste
Note :

   Publié en 1937, ce roman d’Etiemble est, dit-on, en grande partie autobiographique.
   
   André Steindel (un nom proche de Stendhal), est élevé par sa mère veuve dans un petit village de la Mayenne (bien que le narrateur, André lui-même) donne peu d’informations à ce sujet, si l’on lit quelques lignes sur Etiemble, on sait qu’il fréquenta le lycée de Laval, qu’on désigne ici par L.
   Mme Steindel veut le mieux pour son fils : moralité et études. Dans la confection, c’est une femme qui s’est faite seule et par son travail acharné. Elle en a gardé un caractère autoritaire et intransigeant. Elle élève son fils dans le culte des bienséances et la mémoire sublimée de son « petit père ».
   
   Très tôt, le jeune André cherche à percer le mystère féminin, se montrant prévenant avec certaines ouvrières de sa mère puis le cherchant et le découvrant, à travers sa mère justement, qui le séquestre et lui interdit plus tard de fréquenter quelque jeune fille que ce soit, tant est forte sa jalousie qui confine à la perversion voire à la folie dévastatrice.
   Plusieurs problèmes et questions se posent alors à André après la mort d’un chanoine compréhensif qui lui permettait de rencontrer sa belle en cachette. Il découvre surtout l’absurdité d’une religion bourrée de contradictions, qui ne fonctionne qu’avec la peur de l’enfer et la répétition de rites qui ressemblent à une farce (Etiemble est devenu un grand athée devant l’Eternel – ou pas !).
   
   La question de l’inceste et le mythe d’Œdipe est au centre du roman, évidemment, question que le narrateur amène petit-à petit, par touches successives jusqu’à l’apogée des injustices issues de la jalousie maladives de sa mère. L’autre pendant, punition de la misère sexuelle est la syphilis. Sa mère a contracté cette maladie alors qu’elle s’est gardée d’aller voir ailleurs après la mort de son époux. André veille sur sa « petite mère» comme un fils dévoué et pendant qu’il la soigne à l’aide d’une infirmière, on a droit alors à des descriptions « réalistes » peu ragoûtantes des premiers stades de la syphilis. Là encore, la société est dans le non-dit et ce père si vénéré avait dû donner à sa femme, avant de partir pour l’au-delà, ladite maladie vénérienne.
   
   En fait, André est un garçon curieux et cherche, dans ce roman des réponses que le monde dans lequel il vit ne lui apporte pas que ce soit sur les femmes et le sexe, la religion, l’inceste - qu’il définit comme à l’origine du monde si l’on en croit la Bible puisque si Adam et Ève était tout seuls, leurs enfants ont forcément commis l’inceste – et la maladie. L’incurie des manuels de médecine rejoint celui des manuels de classe hyper-censurés où le lycée qu’il fréquente –pourtant public- ne recèle que des « morceaux choisis » et jamais des romans complets de la littérature. Bien sûr, il passe pour un pervers pour avoir « volé » un Zola dans la bibliothèque de son oncle.
   
   L’oncle Chauvache et sa femme, couple flaubertien dans leur naïveté un peu vulgaire, est justement celui qui, dans sa volonté d’éduquer un peu son neveu, lui permet certaines ouvertures dans le monde littéraire (Zola, même s’il lui interdit) et sa qualité d’enfant de chœur auprès du chanoine qui le comprend et même l’encourage dans son amour pour Laurence, sa petite amie.
   
   Et puis il y a les études, bien sûr, l’internat et ses «lapinages» des bleus, la découverte encore de son corps à travers celui des autres et l’attente impatiente de la promenade où l’on verra défiler, voire contacter les filles du PB (petit bahut). Nous sommes dans les années trente et j’imagine sans peine ce que ce livre a dû soulever de polémiques.
   
   Le style en est très classique et d’une grande pureté rhétorique mais le narrateur- de même que l’auteur – parle parfois dans l’argot des lycéens de l’époque et le parler crû rajoute à l’envie d’authenticité et de sincérité du propos.
   
   Roman classique qui se lit aussi bien qu’un documentaire sur les mœurs d’une époque qu’ils soient publics ou privés, « L’enfant de chœur » peut- être considéré comme un titre à la fois ironique (André ne l’est plus à la fin), symbolique : l’enfant de chœur est celui qui assiste au mystère sans forcément le comprendre, ni y avoir accès et enfin pris au premier degré et dans sa sonorité, comme le garçon qui fait la fierté de sa mère par son comportement soumis et ses brillantes études. Par son discours de fin d’année, André semble être rentré dans le rang tout comme les jeunes du lycée qu’il fréquente. Mais on sait combien il sait s’adapter aux idées des gens de pouvoir (il l’a montré en philosophie) et tout est toujours possible.
   « Recrutés parmi les fils de petits et moyens bourgeois libéraux, de fonctionnaires et de « commerçants à leur aise », les autres élèves de philo n’avaient pour la réflexion philosophique aucune inclination sensible. Leur niveau social leur imposait de parcourir les deux cycles de l’enseignement secondaire ; mais le goût pour la méditation et l’aptitude à la pensée ne sont pas toujours proportionnels aux revenus. »

critique par Mouton Noir




* * *