Lecture / Ecriture
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Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier

Pascal Mercier
  Train de nuit pour Lisbonne
  L'accordeur de pianos
  Léa

Pascal Mercier (de son vrai nom Peter Bieri) est un philosophe et écrivain suisse né à Berne en 1944.

Il a été titulaire de 1993 à 2007 de la chaire de philosophie des langues de Université libre de Berlin.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Train de nuit pour Lisbonne - Pascal Mercier

Voyage au bout de la nuit, au bout de la philosophie...
Note :

   C'est l'histoire d'un homme qui rencontre un livre, et ce livre change sa vie de fond en comble... Il est facile à première vue de résumer "Train de nuit pour Lisbonne", et d'en faire ainsi le frère jumeau, par exemple, de "La vie nouvelle" d'Orhan Pamuk ou encore, et à l'inverse du livre de Pamuk, d'un de ces innombrables romans dont le héros échappe plus ou moins miraculeusement à sa petite vie étriquée pour soudainement s'épanouir. Sauf... Sauf que bien sûr, ça n'a rien à voir et que ce résumé, si correct qu'il soit, ne dit rien de ce qui importe, rien de ce qui fait de ce "Train de nuit pour Lisbonne" un livre tout à la fois unique et magnifique.
   
   Au moment où nous faisons sa connaissance, Raimund Gregorius, professeur de langues anciennes au lycée de Berne, est la ponctualité, la précision et la rigueur faites homme. Son érudition lui vaut le respect unanime de ses collègues et de ses élèves aux yeux desquels il est l'encyclopédie personnifiée: une image où il commence à se sentir à l'étroit et par trop solitaire, "une image, où même quand il ne lisait pas il était un homme myope penché sur des livres poussiéreux; une image qu'il n'avait pas dessinée exprès, mais qui avait grandi lentement, imperceptiblement; le portrait de Mundus, qui ne portait pas seulement sa propre signature, mais aussi celle de beaucoup d'autres qui avaient trouvé agréable et confortable de s'en tenir à cette figure silencieuse et muséale et de pouvoir se reposer auprès d'elle." (p. 35) La rencontre d'une femme mystérieuse dont nous ne connaîtrons que le pays d'origine, le Portugal, penchée sur le parapet du pont de Kirchenfeld (non, ce n'est pas ce que vous pensez...) et celle, quelques heures plus tard, d'un livre plus mystérieux encore dans la librairie hispanique de Berne. Livre d'un auteur portugais totalement inconnu nommé Amadeu de Prado, publié par un éditeur tout aussi inconnu "Les cèdres vermeils". Un livre que Pascal Mercier nous donne à lire, à nous aussi, par-dessus l'épaule de son héros, un livre dont il parvient à nous convaincre que, oui, ce livre-là est bien de la trempe qu'il faut pour changer une vie (Pamuk, lui, ne s'y était pas risqué et avait laissé au lecteur le soin d'imaginer ce fameux livre...). Un livre qui inspire à Raimund Gregorius la plus extraordinaire série de coups de tête d'une existence qui en était jusque là bien dépourvue: entreprendre l'apprentissage du Portugais afin de pouvoir lire sans aide les mots d'Amadeu, faire ses valises, sauter dans le premier train pour Lisbonne...
   
   Au fil de l'enquête de Raimund Gregorius et à mesure que nous faisons plus ample connaissance avec les phrases et avec la vie d'Amadeu de Prado, Pascal Mercier nous entraîne dans un exercice de lucidité porté par un amour passionné des mots. Une leçon de philosophie fort peu académique (du reste, l'auteur, né à Berne, enseigne à présent la philosophie à Berlin). Une réflexion où la philosophie cesse d'être l'objet d'un enseignement pour devenir une expérience qui se partage.
   
   "Train de nuit pour Lisbonne" est un roman magnifique d'intelligence, servi par une prose très pure à l'élégance rigoureuse. Il est par conséquent regrettable que l'édition française soit entachée d'une quantité invraisemblable de coquilles toutes plus héneaurmes (oui, à ce point-là...) les unes que les autres. Je ne peux que blâmer Maren Sell pour avoir à ce point bâclé son travail et littéralement massacré des paragraphes entiers. Ce n'est plus de l'édition, c'est du vandalisme. Et c'est d'autant plus impardonnable que la qualité du texte de Pascal Mercier crève les yeux malgré tout. Mais en dépit de ces cahots indésirables, ce train de nuit pour Lisbonne est à prendre de toute urgence. Ce soir-même, n'attendez plus!
   
   Extrait:
   "Et alors il entendit des phrases qui provoquèrent en lui un effet étourdissant, car elles sonnaient comme si elles avaient été écrites pour lui seul, et non seulement pour lui, mais pour lui en ce matin-là où tout avait changé.
   
   "Sur mille expériences que nous faisons, nous en traduisons tout au plus une par des mots, et même celle-là simplement par hasard et sans le soin qu'elle mériterait. Parmi toutes les expériences muettes sont cachées celles qui donnent secrètement à notre vie sa forme, sa couleur et sa mélodie. Si ensuite, en archéologues de l'âme, nous nous tournons vers ces trésors, nous découvrons à quel point ils sont déconcertants. L'objet de l'observation refuse de s'immobiliser, les mots glissent le long du vécu et à la fin il ne reste sur le papier que des contradictions. Longtemps, j'ai cru que c'était un manque qu'il fallait pallier. Aujourd'hui, je pense qu'il en va autrement: que la reconnaissance du désarroi est la voie royale qui mène à la compréhension de ces expériences familières et pourtant énigmatiques." (p. 29)
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critique par Fée Carabine




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Changement de vie
Note :

   Il est des romans dont on a beaucoup de difficultés à sortir et à parler. Ainsi en est-il avec «Train de nuit pour Lisbonne» de Pascal Mercier, roman jubilatoire, intense, fourmillant de références philosophiques, poétiques, littéraires et politiques.
   
   La quatrième de couverture est lumineuse, exceptionnelle car elle ne dévoile en rien la substance intime du roman et n'offre qu'une seule chose: l'envie furieuse de le lire, de s'y plonger et de partir aux côtés des personnages.
   
   D'emblée, on peut avancer que ce livre, épais, foisonnant, est une formidable réussite littéraire.
   
   Je ne saurais planter le décor de l'histoire que de bien piètre manière alors je laisse le début de la quatrième de couverture le faire pour moi:
   « Une femme penchée sur le parapet d'un pont, un matin à Berne, sous une pluie battante. Le livre, découvert par hasard, d'un poète portugais, Amadeu de Prado. Ces deux rencontres bouleversant la vie du sage et très érudit professeur Raimund Gregorius. Au milieu d'un cours de latin, soudain il se lève et s'en va. Il prend le premier train de nuit pour Lisbonne, tournant le dos à son existence anti-poétique et sans savoir ce que vont lui révéler la beauté étrangère de Lisbonne et le livre d'Amadeu.... »
   
   Raimund Gregorius, dit «Mundus» est un indécrottable casanier pour qui se rendre en dehors de Berne représente un effort surhumain et souvent une terrible déconvenue. Il n'est bien que dans ses livres latins et grecs, chez lui ou dans son lycée face à ses élèves. Son voyage, ses voyages sont immobiles: ce sont les pages qui l'emportent au gré de leurs mots, de leurs phrases et de leurs histoires. Sa vie est réglée comme du papier à musique mais un grain de sable va le jeter à corps perdu sur les pas d'un poète et d'une inconnue portugaise: un matin il croise cette dernière et sa vie va être changée à jamais.
   
   Voilà notre Mundus partant, en train de nuit, pour Lisbonne avec en poche le livre d'Amadeu de Prado et une grammaire portugaise. Sous la glace suisse couve un feu méditerranéen.
   Gregorius part à la recherche d'un poète et d'une femme mais il part, aussi, sans le savoir, à la quête de lui même, et vivre pleinement sa vie! Au fil des pages, des rencontres, il va ôter ses pelures tel un oignon pour devenir lui-même.
   
   En sa compagnie, le lecteur tombe sous le charme extraordinaire de Lisbonne, ville ouverte sur le large océanique, sur les voies maritimes des mondes à explorer, ville aux mosaïques bleues si particulières. Aux côtés de Mundus, on plonge dans la sombre période de la dictature, de ses compromis et de ses combats pour la liberté. Avec lui, le lecteur devient détective et part à la recherche du passé de Prado, remontant le temps grâce aux amis, aux proches, aux camarades de combat qui chacun à leur tour dévoilent un pan de la personnalité de ce dernier et permettent ainsi à Mundus de comprendre et d'apprécier pleinement ses écrits. Ecrits qui lui font ouvrir les yeux sur l'inanité de son existence bernoise, qui lui donnent enfin les ailes pour l'envol tant rêvé et désiré.
   
   Mundus Grégorius rencontrera l'amitié et découvrira la profondeur des textes d'Amadeu de Prado, homme d'exception, médecin, poète et brillant intellectuel, résistant et rebelle. Ce qu'il écrit sur l'amour, l'amitié, le courage ou la mort est une véritable révélation pour Mundus qui en découvre toute la profondeur et la justesse en parcourant Lisbonne sur les traces de cet homme lumineux.
   
   Chaque texte d'Amadeu lu par Mundus est une leçon de vie, un cours de philosophie, d'histoire, de littérature, de sociologie ou de politique. Chaque incursion dans l'univers intime et intellectuel d'Amadeu amène le lecteur à s'interroger sur le sens de la vie, sur la marche du monde et des idées, sur l'esthétique et l'art mais surtout à plonger dans une introspection riche d'enseignement.
   
   «Train de nuit pour Lisbonne» est un roman que l'on savoure, que l'on déguste lentement car aux détours des phrases attendent questionnements et souvenirs: beaucoup de références renvoient à des impressions ressenties à diverses périodes de la vie, aussi lève-t-on les yeux du texte pour laisser vagabonder l'esprit, laisser la mémoire raconter des instants enfouis dans un faux oubli.
   
   J'ai adoré le personnage, bourru et un peu grognon, de Mundus Grégorius qui abandonne sa pelisse d'érudit pour partir à l'aventure sans filet de sécurité et rencontrer un homme disparu mais omniprésent dans le dédale lisboète et dans la mémoire des vivants. Mundus qui change de lunettes, de vêtements et qui s'inquiète de savoir si son compte en banque supportera ses folies d'aventurier. Mundus qui est un angoissé à la limite de l'hypocondrie: il téléphone à son ophtalmo bernois pour parler de ses céphalées et de sa peur de perdre la vue mais aussi pour une partie d'échecs!
   
   Un roman d'une grande qualité littéraire servi par une excellente traduction et qui est passé inaperçu à la rentrée littéraire dernière. C'est le bouche à oreille qui a mis cette splendide histoire entre mes mains. Un roman à lire et à relire afin d'en saisir toute la subtilité et l'érudition qui est loin de toute grandiloquence et de maniérisme.
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critique par Chatperlipopette




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Um ourives das palavras
Note :

   Certains ouvrages – pour je ne sais quelles raisons – ne bénéficient pas des faveurs accordées par le Barnum médiatique à certains auteurs (je ne citerai personne) dont les qualités d'écriture – plus que discutables – ne font pas obstacle à une surenchère de superlatifs (souvent peu mérités) ainsi qu'à une diffusion pléthorique qui n'a pour finalité que d'appâter le chaland et lui donner à croire que la qualité littéraire se justifie par le nombre d'exemplaires vendus ou par la fréquence des interventions de tel ou tel auteur sur les chaînes de télévision.
   
   Alors que certains scribouillards se trouvent propulsés en tête des ventes et ne cessent de parader afin de masquer le néant qui caractérise leurs productions, d'autres auteurs restent confinés dans l'ombre, leurs ouvrages n'ayant pas eu l'heur de séduire certains critiques littéraires devenus en l'espace de quelques années d'adroits conseillers en marketing.
   
   C'est par le biais de ce phénomène que le très beau roman de Pascal Mercier : «Train de nuit pour Lisbonne» est resté méconnu du grand public et n'a pas bénéficié de la distinction que sa grande qualité lui aurait value.
   
   Relégué au rayon de la littérature «confidentielle», ce livre a heureusement été remarqué et vanté par certains chroniqueurs de la blogosphère .
   
   Mais – me direz-vous – qu'est-ce que c'est que ce «Train de nuit pour Lisbonne»?
   Tout d'abord – et pour procéder par élimination – si vous aimez la littérature où l'action prime sur l'intime, si vous aimez les rebondissements en cascade, les émotions fortes, l'exotisme, les scènes torrides, le suspense agrémenté de quelques passages sanguinolents, je vous recommande de ne pas aller plus loin dans la lecture de cette chronique. Vous ne trouverez rien de cela dans le livre de Pascal Mercier.
   
   «Train de nuit pour Lisbonne» est un roman intimiste, un récit qui ne peut se lire que lentement, sans précipitation, et où se mêlent adroitement philosophie, histoire, littérature et introspection.
    «C'est bien joli, me direz-vous en réprimant poliment un bâillement incoercible, mais ça parle de quoi, ce livre ?». J'y arrive.
   
   Raimund Gregorius est professeur de langues anciennes dans un lycée de Berne. Âgé de cinquante-sept ans, cet homme vit ancré dans son petit monde d'habitudes qui le tient éloigné de toute fantaisie et de tout écart de conduite. Doté d'une grande érudition, ses collègues lui ont attribué comme surnom «le papyrus». À huit heures moins le quart, tous les matins, imperturbablement, il se rend au lycée et emprunte pour cela le pont de Kirchenfeld qui surplombe l'Aar. Ce jour-là, sous une pluie battante, il aperçoit au milieu du pont une femme qui se penche dangereusement sur le parapet. Veut-elle se suicider ? Gregorius se précipite. La femme lui explique qu'elle ne souhaitait pas mettre fin à ses jours mais tentait seulement de rattraper au dernier moment une lettre qu'elle avait auparavant décidé de jeter dans la rivière. La conversation s'engage et Gregorius, intrigué par l'accent de cette femme va lui demander quelle est sa langue maternelle :
   «Português», avait-elle répondu.
   Le o, que de façon surprenante elle prononçait comme un ou, la claire intonation montante et étrangement étouffée du ê et le doux ch final, se fondirent en une mélodie qui résonna beaucoup plus longuement que dans la réalité et qu'il aurait voulu entendre tout le long du jour.»

   
   Fasciné par la mélodie de cette langue portugaise, Gregorius va se rendre dans une librairie espagnole où il va dénicher par hasard un ouvrage d'un auteur inconnu, Amadeu de Prado, intitulé Um ourives das palavras, «Un orfèvre des mots»
   S'étant muni d'un manuel d'apprentissage de la langue portugaise, Gregorius va peu à peu découvrir l'ouvrage d'Amadeu de Prado, un texte qui va l'envoûter à tel point qu'il négligera de se rendre au lycée pour y dispenser ses cours, et qui le poussera à prendre une décision qui lui aurait paru incroyable quelques jours plus tôt : prendre le premier train de nuit pour Lisbonne.
   
   Pour Gregorius, plus rien n'importe d'autre que de retrouver les traces d'Amadeu de Prado, mort depuis une trentaine d'années, qui fut médecin, poète, passionné de littérature et opposant du régime dictatorial de Salazar.
   
   Arrivé à Lisbonne, Gregorius va partir à la recherche de ceux qui ont connu de près ou de loin Amadeu de Prado. Sa quête lui permettra de rencontrer divers personnages ayant côtoyé celui-ci, de revenir sur les lieux où Prado a vécu, écrit et souffert. Peu à peu va se dessiner le portrait complexe de cet homme, fils de bonne famille, adolescent génial boulimique de littérature et de philosophie, devenu médecin et résistant à l'oppression instaurée par la dictature.
   
   Mais ce voyage que va effectuer Gregorius sera aussi un voyage intérieur, voyage qu'il va accomplir au fil des pages de l'ouvrage de Prado, ouvrage que le libraire Simões – qu'il va être amené à rencontrer – , qualifiera de cette manière :
   
   «Savez-vous l'impression que me donne ce livre incroyable ? [...] C'est comme si Marcel Proust avait écrit les Essais de Michel de Montaigne.»
   
   C'est ainsi que, suivant la quête de Gregorius, le lecteur va découvrir le contenu du livre d'Amadeu de Prado mais aussi, suite aux rencontres que le professeur va faire dans la capitale portugaise, certains écrits – des lettres pour la plupart – que l'auteur de «Um ourives das palavras» adressa à ses proches au cours des vicissitudes de son existence. La prose de Prado ne manquera pas de bouleverser les certitudes de Gregorius sur les questions existentielles de la vie, de la mort, de la révolte contre toutes les formes d'oppression, de la perception de l'altérité ainsi que de la conscience de soi. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Pascal Mercier – en préambule à son ouvrage – cite cet extrait du Livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa :
   «Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes. C'est pourquoi l'être qui dédaigne l'air ambiant n'est pas le même que celui qui le savoure ou qui en souffre. Il y a des gens d'espèces bien différentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensent et sentent différemment.»
   
   Que dire, une fois refermé ce livre, si ce n'est que l'on se prend à rêver qu' Amadeu de Prado a réellement existé et qu'un jour, peut-être, à l'instar de Gregorius nous tiendrons dans nos mains un exemplaire de «Um ourives das palavras». Mais il faut bien se rendre à l'évidence, Prado n'est, hélas!, qu'un personnage de fiction. Toutefois, il existe bel et bien dans notre monde sensible un orfèvre des mots : il se nomme Pascal Mercier.
   
   En février 2008, les éditions 10/18, créées par le regretté Christian Bourgois, ont publié «Train de nuit pour Lisbonne» en édition de poche. Si par hasard vous entrez dans une librairie, contournez le rayon des best-sellers et approchez-vous des rayonnages délaissés par la majorité des clients. Là, coincé entre d'autres ouvrages, vous trouverez sûrement un exemplaire du «Train de nuit pour Lisbonne». Prenez place dans le compartiment de votre choix et attendez le sifflet du chef de gare. Bon voyage et bonne lecture!
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critique par Le Bibliomane




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Densité et vérité
Note :

   En est-il des livres comme des bûches?
   
   Si vous avez une cheminée, vous n’êtes pas sans savoir que selon la nature du bois, de la compacité de la bûche, celle-ci se consumera plus ou moins vite. Entre la bûche de frêne bien sèche, sans réelle capacité calorifique et celle d’un chêne ayant accumulé les années, rien de comparable!
   
   Eh bien oui, il doit en être de même des oeuvres littéraires et celle-ci: «Train de nuit pour Lisbonne», ce n’est pas du frêne! C’est dense, c’est compact. Le genre de livre qu’il est impossible d’expédier en quelques heures soutenues. Il demande de la lecture au long cours, par portions à digérer avant de reprendre la suite. Pour en finir avec ma comparaison forestière, certains polars qui ne se soucient que de l’histoire et d’une intrigue se consument d’un coup, un «Train de nuit pour Lisbonne» c’est du chêne centenaire.
   
   D’histoire? Oui, il y en a une. "Aussi", serai-je tenté de dire. Mais surtout la vie, le souffle de la vie, avec tout ce qu’elle a d’insaisissable, y est constamment présente. Et une réflexion, une philosophie à l’oeuvre, qui s’étalent à chaque page, et qui font qu’on ne consume pas ce livre comme un vulgaire polar (je n’ai pas dit qu’ils étaient tous vulgaires!).
   
   La construction est double; avec un livre épluché dans le livre. Un peu comme les ouvrages de Bernard Werber… mais j’arrêterai là les comparaisons!
   
   Gregorius est un professeur des lettres anciennes à Berne, en Suisse, et sa vie est totalement résumée quand on a dit ce qui précède. Le genre de professeur qui ne vit que pour sa spécialité; les langues mortes. Il va s’éteindre progressivement dans la poussière sans avoir jamais réellement vécu quand une rencontre, aussi brève que fulgurante, va lui faire… perdre la tête ( ?) … Non, la lui remettre à l’endroit plutôt et lui donner envie de vivre enfin, de voir autre chose. La rencontre, c’est une femme à l’accent chaloupé du Portugal qui a un comportement ambigu sur un pont de Berne et qui va tout déclencher. Portugal … livre du Portugal, et c’est le nouveau déclencheur avec la mainmise par Gregorius sur un ouvrage qui va être son fil rouge, qui va l’amener à partir brutalement, par un train de nuit, vers Lisbonne, à laisser derrière lui réputation et routine, confort et certitudes.
   
   Il va vivre par procuration en cherchant à démêler, à retrouver qui est cet Amadeus de Prado qui a écrit cet ouvrage, ouvrage philosophique s’il en est.
   
   Pascal Mercier réalise donc une double performance; écrire un ouvrage philosophique et s’en servir pour étayer une histoire, une histoire qui ressemble furieusement à celles qu’on côtoie dans la vie, faite d’incertitudes, de peurs, de joies et de lâchetés.
   C’est en outre magnifiquement écrit, remarquablement traduit – et ça n’a pas dû être de la tarte, merci à Nicole Casanova – et encore une fois, ça ne se lit pas en une nuit. Mais l’embarquement pour des jours de lecture n’est pas vain; l’éblouissement est à l’arrivée.
   
   «A l’endroit où la femme avait lu la lettre sous un torrent de pluie, il s’arrêta et regarda vers le bas. Il se rendit compte de quelle hauteur on tomberait. Avait-elle réellement voulu sauter? Ou n’avait-il éprouvé qu’une crainte prématurée, en se souvenant que le frère de Florence avait lui aussi sauté d’un pont? Il ne savait strictement rien de la femme, hormis que le portugais était sa langue maternelle. Il ne connaissait même pas son nom…»
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critique par Tistou




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Un voyage qui va loin
Note :

   Obscur professeur de langues anciennes dans un lycée de Berne, Raimund Gregorius croise un jour une femme portugaise prête à se jeter à la rivière. Ils échangent quelques mots et Gregorius est fasciné par la sonorité de cette langue. Il décide de l’apprendre, se rend à la librairie espagnole de la ville et tombe sur un livre laissé de côté par une cliente, hasard déclencheur de cette épopée, écrit par un certain Amadeu Prado et qui comporte nombre de réflexions philosophico-poétiques dans lequel Gregorius se retrouve et va devenir sa raison de vivre désormais. Car il n’aura de cesse de s’enquérir sur cet auteur méconnu, amoureux des mots et médecin de son état.
   
   Dès lors nous avons à faire à deux textes: la narration des quêtes successives de Gregorius qui passe par tous les témoins de l’existence de Prado avec en filigrane l’histoire de la dictature de Salazar et celle du livre ou des lettres glanées de Prado. Concentré d’une vie comète d’un homme d’une intelligence et d’une droiture exceptionnelles, Gregorius s’enfonce avec délice, abandonnant ses cours au lycée et sa vie bien réglée, pour découvrir à travers Prado, la ville de Lisbonne et un changement d’existence radical. C’est écrit comme une enquête et les indices sont à découvrir dans les textes mêmes de Prado. On change de langue comme de langage, les langues mortes enseignées par Gregorius (latin, grec, hébreu ancien) deviennent langue vivante pour ne pas dire langue de vie. On y croise la sœur, Adriana, infirmière dévouée à son frère qui lui sauva la vie, Maria João son amour platonique d’enfance, cet ancien résistant torturé sous la dictature, aux mains déformées et joueur d’échecs hors-pair et d’autres personnages qui restituent le puzzle vital.
   
   Les textes de Prado parlent de tout ce qui peut constituer une vie d’homme, ses rapports au père, à la religion, au temps qui passe, à l’amitié et à l’amour -toujours très exclusifs – et jusqu’au serment d’Hippocrate puisque Prado sauve la vie d’un tortionnaire notoire. L’homme était sans concessions mais justement ses écrits expriment clairement ses doutes, sa fragilité et ont une odeur d’universel qui subjuguent et entraînent le lecteur. De Berne à Lisbonne, le voyage se poursuit au fond de l’âme humaine – et ce n’est pas pompeusement que je l’écris – car tout ce qui le ronge devient réflexion profonde sur le sens de la vie, une sorte de mise en mots choisis de la philosophie existentielle, matière enseignée par Pascal Mercier lui-même. Pour bien montrer jusqu’où va le voyage de Gregorius voici un extrait parmi d’autres où la poésie épouse l’absurde des situations:
   "Gregorius lut l’histoire de la Création. Lui, Mundus, lisait dans un lycée portugais en ruine, à une femme des quatre-vingts ans qu’il ne connaissait pas hier encore et qui ne savait pas un mot d’hébreu, l’histoire de la Création. C’était ce qu’il avait fait de plus fou. Il le savourait comme il n’avait encore jamais rien savouré."

critique par Mouton Noir




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