Lecture / Ecriture
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L'ours est un écrivain comme les autres de William Kotzwinkle

William Kotzwinkle
  Le nageur dans la mer secrète
  L'ours est un écrivain comme les autres
  Midnight Examiner

William Kotzwinkle est un scénariste et écrivain américain né en 1938 en Pennsylvanie.

L'ours est un écrivain comme les autres - William Kotzwinkle

Bonne lecture récréative
Note :

   Ecrit par un auteur extrêmement éclectique (il a novelisé le scénario de E.T. l'extra-terrestre), "L'ours est un écrivain comme les autres" ne vise pas à plus qu'à être un honnête divertissement bien réussi. Non que son auteur ne soit pas capable de plus (il a prouvé le contraire avec "Le nageur dans la mer secrète"), mais parce qu'il vise bien et ne rate pas sa cible. Là, comme c'est souvent le cas pour lui, la cible était récréative, et je me suis bien amusée.
   
   Que je vous situe un peu l'action. Un professeur d'université américaine comme il y en a tant, surtout dans les romans, a pris une année de congé sabbatique pour écrire son grand roman, dans le but secondaire d'échapper aux mesquineries professionnelles et aux charges de l'enseignement. Il parvient péniblement à rédiger l'opus, il a, sans trop s'en cacher, entrepris de plagier plus ou moins un best seller en espérant bénéficier du même succès. Il sent bien que son livre est mauvais, mais son année sabbatique touche à sa fin et il va falloir s'en contenter...
   Sauf que, à ce moment-là, son chalet brûle, et le roman avec!
   
   Notre professeur s'empresse de réécrire un autre livre, et s'y jette cette fois à corps perdu. Et cette fois, il sent que son livre est bon! Il sort fêter ça et, craignant que la mésaventure du premier roman ne se reproduise, au lieu de laisser son manuscrit dans le chalet, il le cache sous un arbre à l'orée de la forêt. Un ours l'a observé avec intérêt et se demande si l'objet si soigneusement caché ne serait pas comestible, car c'est un mâle adulte, jeune, qui s'éveille de son hibernation et n'a d'autre idée en tête que de se remplir la panse de tout ce qui lui semble comestible (c'est à dire pratiquement tout). Il ouvre le roman et commence à le lire. Et il s'aperçoit que c'est un très bon livre et, comme il est loin d'être sot -bien qu'un peu rustre- il songe au bénéfice qu'il y aurait pour lui à se faire passer pour l’auteur et à mener la vie d'un écrivain à succès. Aussitôt dit, aussitôt fait, notre plantigrade ne met pas longtemps à forcer la fenêtre arrière d'un magasin de vêtements, à se donner une apparence convenable et à gagner la ville la plus proche.
   
   Nous sommes dans une sorte de conte moderne, ce qui fait que personne ne s'aperçoit que notre auteur n'est pas humain. Il passe plutôt pour un type costaud, un peu trop gros et balourd. Une sorte d'ours, quoi. Ben oui.
   
   L'ours est un brave type qui cherche à être discret et ne pense qu'à manger, de préférence du saumon cru ou des sucreries. Il y a bien sûr les gags prévisibles de la rencontre avec une bande de voyous qui avisant sa "silhouette corpulente et bon enfant",l'ont pris pour une proie facile ou du prof de musculation qui lui confectionne un programme "doux" pour "personnes en sur-poids" auquel il se plie volontiers, après avoir négligemment porté dans un coin les 500kg d'haltères qui encombraient le passage. Il y a les innombrables interviews et autres rencontres avec des humains qui interprètent chacun à leur propre aune ses réponses laconiques et d'autant plus sibyllines qu'elles sont le plus souvent sans rapport avec la question. Ainsi, il ne pense qu'au miel et aux gâteaux, ce que ses interlocuteurs traduisent immédiatement par "bénéfice" et "à valoir". Vous imaginez la difficile discussion sur le contrat. Enfin, difficile pour eux surtout car il est des points qu'un ours en pleine santé ne négocie guère et le nôtre ne leur cache pas qu'il a bien l'intention de manger "tout le gâteau tout seul". Bref, notre ours qui a beaucoup de charisme "animal", et rapidement muni d'agents et éditeurs, plait beaucoup aux téléspectateurs, fait tout de suite une belle carrière et gagne beaucoup d'argent. Il devient de plus en plus humain... quoique, pas tout à fait, loin de là.
   
   Pendant ce temps-là, le professeur d'université complètement démoralisé qui est resté dans le chalet s'est lié d'amitié avec quelques bucherons retirés. On lui raconte des histoires étranges (dont le lecteur bénéficie) dans l'espoir qu'il en fasse un troisième livre, mais le cœur n'y est plus et ce qui se passe, c'est qu'à l'inverse de notre ours-écrivain qui s'humanise, il régresse de plus en plus et se transforme de plus en plus en ours... jusqu'à ce qu'il découvre ce que son manuscrit est devenu.
   
   William Kotzwinkle trouve suffisamment de gags pour qu'on ne s'ennuie à aucun moment. Cela n'a pas plus d'ambition que ce que je viens de vous dire. Je pense qu'il serait vain d'y chercher une satire des mondes littéraires et télévisuels. C'est tellement évident. Juste des situations très amusantes et des rebondissements convaincants, découlant le plus souvent du malentendu de base : cet homme exceptionnel est un ours... normal. Enfin, presque.
    ↓

critique par Sibylline




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Comme un pot de miel
Note :

   Simple petit conseil pour tous les auteurs en herbe, et cela vaut aussi pour les plus aguerris et les plus talentueux : ne jamais cacher votre manuscrit sous un sapin en forêt, même si c’est pour l’excellent raison de le protéger d’un éventuel incendie de votre demeure, spécialement si vous avez la chance d’habiter non loin d’un repaire d’ours.
   
   Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient ma bonne dame! De nos jours, il n’est pas rare de voir des bandes de plantigrades faire les poubelles en plein centre ville et pas plus étonnant de se faire voler son unique manuscrit (le roman a été écrit en 1996 et surement pas grâce à un traitement de texte, du reste le problème reste le même : l’ours peut aussi vous délester de votre portable) dans lequel vous avez mis toute votre âme.
   
   Le décor est planté. L’ours n’a qu’une ambition : devenir un homme, une personne, quelqu‘un quoi. Le manuscrit sous le bras, il entreprend d’emblée de se l’approprier. D’abord se trouver un pseudonyme pour remplacer le nom du véritable auteur. Dan Flakes sonne comme un véritable auteur de la Nouvelle Angleterre. Le manuscrit ne tarde pas à atterrir sur le bureau d’un éditeur de la côte Est, grâce aux bons services d’un agent littéraire (en Amérique, le moindre écrivaillon se doit de posséder un agent, certains ont même un représentant avant d’avoir écrit la moindre ligne). Ajoutez à cela que l’ours a un faux air d’Hemingway et la machine est lancée.
   
   Tandis que le véritable auteur, Arthur Bramhall s’enfonce en forêt (à la recherche de son manuscrit perdu?) et manque de vraiment devenir un ours, l’ursidé fait la découverte de la société de consommation. Le rêve. Toute cette nourriture à portée de main sans avoir à courir des journées entières et tout ce miel sans risquer la moindre piqûre d’abeille en échange. Et des femelles pas farouches en plus, quoique pas suffisamment poilue pour la libido de l’ours (où l’on s’aperçoit que, niveau bagatelle, les ours ne sont pas des champions : "deux accouplement cette saison, c’est déjà très bien").
   
   L’ours descendu de la montagne (titre original, plus pertinent que sa traduction, ratée) se lit comme un roman scandinave, avec jubilation. Mais sous la farce se cache une critique du monde de l’édition et surtout des faux semblants. Notre société marche sur la tête depuis un petit demi siècle et n’importe quel quidam (même un ours!) peut devenir célèbre du jour au lendemain. Tout y passe : éditeur, journalistes, assistante d’édition, agent pour les droits au cinéma et même une auteure à succès (une série complète de romans mettant en scène les anges). Il n’est pas facile de se débarrasser facilement du naturel de l’ours. Dan Flakes aime encore à se rouler par terre et se frotter le dos en se contorsionnant, même sur le plateau d’une émission télé de grande écoute. Il ne jure que par les sucreries et ces fameux petits fours qu’il grignote en permanence (ce qui lui vaudra un juteux contrat publicitaire de la part de la société qui les commercialise). Bref, comment devenir célèbre sans rien faire.
   
   Et la morale dans tout ça? Vu que nous sommes dans un roman américain, il était logique que l’auteur gagne son procès contre l’usurpateur, non? Lisez jusqu’au bout ce petit bijou non conventionnel et vous serez surpris. Certes, ça finit bien. Tout dépend pour qui.

critique par Walter Hartright




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