Lecture / Ecriture
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Price de Steve Tesich

Steve Tesich
  Karoo
  Price

Steve Tesich est un scénariste de cinéma, dramaturge et romancier serbe-américain né en 1942 et mort d'une crise cardiaque en 1996.

Price - Steve Tesich

Un grand grand livre !
Note :

   "Jusqu'à quel âge on a encore toute sa vie devant soi" : Cette phrase résume bien le questionnement en filigrane de ce sublime roman.
   
   Au cœur de ce livre, le quotidien et les dernières vacances d'été de Daniel Price, 17 ans au début des années 1960, fils unique de parents qui ne s'aiment plus, adolescent type, affublé de deux éternels copains, avec qui il écume les quartiers populaires de la banlieue industrielle d'East Chicago. Ses potes de lycée Billy Freud et Larry Misiora, dont il finira par s'éloigner, tiennent une grande place dans sa vie, tout autant qu'un premier amour qui le déconcerte autant qu'il l'obsède "Non seulement j'avais un destin, mais en plus je connaissais son nom, son adresse; il habitait Aberdeen Lane et se prénommait Rachel. Après les cours, je m'y rendais régulièrement", sans compter une famille étouffante, avec un père malade en phase terminale. L'amitié tient une grande place dans ses journées bien que comme le dit le narrateur "Et si nous nous serrions les coudes à vrai dire, c'était autant pour nous soutenir mutuellement que pour ne laisser à aucun d'entre nous une chance de prendre son envol". Car la question du démarrage dans la vie est bien aussi au centre du roman, de ce moment où il faut partir en quête d'un avenir si possible meilleur. Et laisser bien souvent derrière soi les inoubliables moments passés. Au terme de cet été que va-t-il subsister en effet de cette indéfectible amitié adolescente, de ce trio a priori inséparable, de son impossible amour pour Rachel, cette jeune fille pour le moins étrange, qui le fascine, l'obsède et lui échappe. Et des difficiles relations père-fils.
   
   Le roman commence par un tournoi de lutte où Daniel se laisse battre. Mais l'absence de médaille veut dire aussi être privé de bourse universitaire et par là même d'études, soit une condamnation à rester dans sa petite ville natale. Et il s'achève par les journaux intimes de ses proches, cette façon géniale qu'il a d'inventer les écrits de son entourage, ceux de Rachel notamment, qu'il s'amuse à écrire, imaginant ce qu'elle pourrait dire ou penser de lui, jusqu'au journal de James Donovan, double fictif de l'apprenti écrivain qu'est en train de devenir Daniel.
   
   C'est la sobriété et la beauté de la première de couverture qui m'ont fait m'arrêter sur ce livre, et je ne l'ai pas regretté. Ce roman magistral fut pourtant un échec à sa sortie et ne connut un succès que posthume. Difficile à comprendre pourquoi tant l'écriture est magnifique tout au long de cette œuvre fleuve et ambitieuse de presque 500 pages où il ne se passe pas grand chose si ce n'est le quotidien d'un adolescent en prise avec la maladie de son père, un amour contrarié, décrivant formidablement la "force dévastatrice d'un premier amour" comme le dit la 4ème de couverture, une vie de famille pour le moins dramatique, et un avenir qui s'annonce sombre : passer sa vie à l'usine. D'une impressionnante puissance romanesque, ce roman, construit habilement, m'a tenue en haleine et donné envie de découvrir l'autre publication de cet auteur "Karoo". De livres et de lecture, il est aussi question dans ce roman et il donne même la parole une bibliothécaire dans l'histoire, fort sympathique au demeurant!
   "Cher Jimmy, Je me souviens très bien de vous. Si vous n'avez pas fini de lire les livres, je prolongerai volontiers la durée du prêt. Vous aviez l'air d'un si gentil garçon. Je vous en prie, rapportez les. Je m'inquiète à leur sujet. A bientôt. Bien à vous. Mademoiselle Day"
   
   D'après ce que j'ai pu lire à droite et à gauche, ce jeune héros a beaucoup de l'adolescent que fut Tesich. Dommage que l'auteur n'ait pas eu la chance de connaître le succès de son vivant, mourant d'une crise cardiaque quelques jours après la fin de l'écriture de "Karoo" alors qu'il était âgé de 53 ans. Mais c'est grâce au succès de "Karoo" que "Price" eut une seconde chance, ce premier roman vient en effet enfin d'être traduit en français. Et c'est un grand grand livre!
   
   "Aujourd'hui j'ai quitté l'endroit où j'ai grandi, convaincu que le destin n'est qu'un mirage. Pour autant que je sache, il n'y a que la vie et je me réjouis à l'idée de la vivre."
   

   Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle entre ce livre et "L'attrape cœur" de Salinger, deux romans qui décrivent magnifiquement ce fragile passage de l'adolescence à l'âge adulte. Même si pour le reste ils sont très différents, mais tout aussi brillants.
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critique par Éléonore W.




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Un véritable trésor
Note :

   Il aura fallu patienter plus de trente ans pour enfin découvrir en Français le premier roman de Steve Tesich, auteur peu prolixe mais devenu culte avec le succès de son deuxième roman, "Karoo". Il n’y a rien eu d’autre, Tesich venant à décéder deux ans après la parution de "Karoo".
   
   "Price" fut un échec qui força son auteur à se réfugier dans l’écriture de scénarios pour le cinéma pendant dix ans avant que Karoo ne le remette en pleine lumière. En lisant ce roman maudit, mal-aimé du vivant de l’auteur, on découvre un véritable trésor. Ouvrir ce gros pavé imprimé sur du papier épais et lourd, c’est prendre le risque réel de ne plus pouvoir décrocher tant on est happé. Car si "Price" est, beaucoup, l’histoire de Steve Tesich lui-même, c’est aussi, forcément, un peu ou beaucoup celle de chacun de ses lecteurs tant les thèmes qui y sont abordés sont universels.
   
   Pour Price, à dix-sept ans, tout arrive en même temps provoquant un tsunami dans une vie d’adolescent jusqu’ici calme. Une vie passée à vaguement étudier, s’entraîner quotidiennement pour la lutte, mener des combats en compagnie des deux amis de toujours, eux aussi lutteurs mais moins doués que Price tout en composant avec un père et une mère qui se sont aimés avant de se chamailler ou de s’agresser au quotidien.
   
   Dans ce coin industriel et pollué d’East Chicago où pullulent raffineries et aciéries dans lesquelles la plupart des pères de famille sont employés, la question de l’avenir ne semble pas trop se poser tant la vie semble écrite d’avance. On est promis, son diplôme (de type BAC) en poche, à devenir l’un de ces innombrables ouvriers que semblent réclamer sans cesse les industries locales.
   
   Mais Price et ses copains ne semblent pas se résigner à ce morne futur dicté d’avance. Et d’autant moins que Price fait la rencontre d’une jeune fille fraîchement arrivée, Rachel, dont il tombe éperdument amoureux au moment même où le père de Price tombe gravement malade et entame une lente agonie.
   
   Du coup, la vie de Price se met à bourdonner, à vibrionner sous le coup des situations impossibles, des écartèlements constants entre ce qu’il conviendrait logiquement de faire et ce que la passion réclame, envers et contre tout.
   
   Entre Rachel, qui est une jeune femme aussi belle que perverse, une manipulatrice odieuse et un père obsédé par l’idée d’être aimé à tout prix par sa femme comme son fils en dépit d’une tyrannie dont la cause n’est autre que l’incapacité à savoir se faire aimer pour ce qu’il est, Price ne trouve d’autre échappatoire que de plus en plus rêver la vie qu’il aimerait vivre.
   
   Plus les déceptions et les frustrations s’accumulent, plus Price fait le vide autour de lui. Moins il comprend d’instinct ce qui se passe, plus il tente avec une imagination sans limite de trouver des explications de plus en plus alambiquées aux évènements qui lui échappent. Plus Rachel le pousse à bout, plus il demande un amour inconditionnel, se détachant inexorablement de ses parents.
   
   En quelques semaines d’un été brûlant, la vie de Price va basculer de celle d’un adolescent sans histoire et sans grand avenir, anonyme parmi les anonymes, à celle d’un adulte dont le caractère se sera forgé dans de terribles épreuves et des ruptures définitives.
   
   On pourra trouver le personnage de Price profondément antipathique et égocentré. Certes. Mais, il me semble qu’il faut y voir avant tout un gamin qui fait l’apprentissage brutal, inattendu, impréparé de la vie adulte. Un apprentissage sans mode d’emploi, sans assistance, sans conseil en butte à des êtres profondément destructeurs et qui ne peuvent qu’abîmer à jamais une certaine innocence.
   
   Il en résulte un livre magnifique, exaltant et si vrai. Une splendeur.

critique par Cetalir




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