Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Tendre comme les pierres de Philippe Georget

Philippe Georget
  Le paradoxe du cerf-volant
  Tendre comme les pierres
  Méfaits d'hiver

Philippe Georget est un auteur français de romans policiers, né en 1963.

Tendre comme les pierres - Philippe Georget

Hors des sentiers battus
Note :

   Rodolphe Moreau, archéologue célèbre travaille sur le site de Pétra en Jordanie. 82 ans, toujours avide de découverte, il est secondé par Mélanie Charles, une archéologue trentenaire. Lionel Terras, journaliste désabusé, revenu de tout, ancien reporter de guerre est chargé de faire un reportage sur le site, une sorte de publi-reportage pour la société-sponsor qui veut lever d'autres fonds. Lorsqu'il arrive en Jordanie, Rodolphe Moreau vient d'être arrêté, accusé de pédophilie, la police a retrouvé un enfant dans son lit. Rodolphe ne se souvient de rien. Mélanie et Lionel aux intérêts opposés, l'une dans la défense de son mentor et l'autre dans la tentation du scoop tenteront de faire équipe pour découvrir la vérité.
   
   Roman très dense, sans temps mort qui m'a passionné de bout en bout. D'abord pour le contexte, qu'il soit géographique, géo-politique, archéologique, historique. Les paysages sont sublimes, bien décrits et on oscille entre l'envie d'y aller et celle de préserver les lieux ; j'ai frémi aux descriptions des touristes qui consomment sans vraiment apprendre à connaître. Ensuite pour les personnages, un peu caricaturaux certes, l'homme mûr désabusé et la jeune femme (qui pour une fois n'est pas un mannequin anorexique, mais plutôt une femme ronde, pas très courant dans les romans) qui ont du mal à s'entendre au début, puis qui finissent par s'apprécier voire beaucoup plus, mais ils sont attachants, intéressants et les relations entre eux (avec tous les autres intervenants, flics, Bédouins, touristes, ... ) sont bien décrites, font avancer et l'intrigue et la réflexion sur le rôle, l'importance et les nuisances du tourisme, sur cette volonté des Occidentaux de toujours aller plus loin, de savoir plus, de ne rien laisser "indécouvert", parfois à n'importe quel prix. Enfin, pour l'intrigue, car intrigue il y a : l'ombre et l'âme de Lawrence d'Arabie flottent sur ce roman.
   
   Reprenons point par point. Les paysages, les Jordaniens. On sent que Philippe Georget connaît bien le pays et qu'il s'est documenté. Il décrit le pays actuel, Pétra, le désert, le chantier de fouilles. Il parle aussi de l'histoire de la région, mais aussi des croyances, des légendes : "Doushara est le dieu suprême du panthéon nabatéen. Il est assimilé souvent au grec Dionysos et au romain Bacchus. Notre texte date -a priori- du IVe siècle après notre ère. A cette époque, Pétra était devenue province romaine et avait perdu, non seulement son indépendance, mais également le monopole des routes commerciales." (p.158/159)
   
   Les personnages du roman : Mélanie l'archéologue, Lionel le journaliste qui après des échanges aigres-doux vont débuter une histoire d'amour, qui vont tout faire pour innocenter Rodolphe Moreau, ils penchent pour la thèse du coup monté. Rodolphe, justement qui se morfond dans sa cellule et dont on comprend assez vite qu'il a fait une découverte fabuleuse qui pourrait bien être la cause de son enferment. Nacer, le coordinateur local de plusieurs chantiers qui ne paraît pas très clair, ni Ali le flic. Et d'autres encore, aides ponctuelles, Bédouins énigmatiques, ...
   
   L'intrigue qui tient jusqu'au bout en rapport très étroit avec Lawrence d'Arabie. Philippe Georget sait créer le doute dans les esprits : qui sont les "méchants"? Les "gentils"? Sont-ils bien distincts les uns des autres? Y a-t-il réellement des "méchants" et des "gentils"? C'est beaucoup plus fin et compliqué que cela. Et comme je l'écrivais un peu plus haut, il nous pousse à la réflexion sur le tourisme, la volonté des Occidentaux de ne point laisser de terres inconnues quitte à bousculer les traditions, les rites et mythes locaux. J'ai beaucoup aimé cet aspect du livre, qui en plus d'être passionnant oblige à se poser des questions.
   
   Un roman qui sort des sentiers battus, qui fait la part belle aux pays et habitants que le lecteur rencontre. Bien écrit, pas mal dialogué, mais jamais au détriment des descriptions des lieux, plus pour booster un peu l'histoire d'amour et l'intrigue, c'est un roman qui malgré ses 342 pages en petite police de caractère se lit très vite (une fois dedans, on ne peut plus le quitter), qui dépayse et qui instruit.
   
   Je ne suis pas vraiment parvenu à canaliser mon enthousiasme, j'aurais voulu citer plein d'extraits, montrer combien ce bouquin est excellent pour plein de raisons. J'espère néanmoins vous avoir donné envie, notamment à ceux qui ne jurent que par les romans états-uniens (et aux autres aussi bien sûr) ou qui dénigrent aisément les auteurs français ; laissez-vous tenter, vous verrez qu'en France on sait aussi faire de très bons romans d'aventures. La preuve avec "Tendre comme les pierres". J'avais conclu d'une manière quasi-similaire un récent billet consacré à un autre livre publié chez Jigal, une preuve que cette maison d'édition fait un boulot remarquable!
    ↓

critique par Yv




* * *



Le fils spirituel d'Indiana Jones et de Kessel
Note :

   Arrivé à un certain âge, les réveils matutinaux sont difficiles. Les articulations rouillées refusent de répondre aux mouvements que leur suggère le cerveau, la peau du dos est tendue comme sur un tambourin. C'est ce que ressent le professeur Rodolphe Moreau, archéologue, ce matin là dans sa chambre d'hôtel à Wadi Musa mais cette douleur qui lui emprisonne le crâne est nouvelle. De plus il ne souvient pas comment la soirée s'est terminée. Le livre dont il a l'habitude de lire quelques passages avant de s'endormir traîne à terre. C'est alors que des policiers fracassent sa porte et l'arrête. Un jeune garçon, couché près de lui dans son lit le regarde avec des yeux farceurs. Aussitôt le professeur Moreau, quatre-vingt deux ans est inculpé de pédophilie. Un acte qui ne pardonne pas, surtout en Jordanie où l'homosexualité est un crime grave.
   Ancien grand reporter de guerre, Lionel Terras s'est reconverti comme journaliste dans des reportages alimentaires et fournit quelques prestations dans des télévisions régionales. Tout juste de quoi se sustenter. Aussi lorsqu'une agence de communication lui demande d'effectuer un reportage pour une grosse boîte, il ne daigne pas refuser. L'estomac passe avant l'honneur. Il arrive donc à Pétra, haut lieu de fouilles archéologiques nabatéennes et le chantier qu'il découvre est doublement intéressant. D'abord il rencontre pour sa mission Mélanie Charles, l'assistante de Moreau, ainsi que Nacer, un archéologue jordanien qui diversifie son temps entre plusieurs lieux de recherches. L'arrestation de Moreau est un sujet auquel il ne peut échapper, et il enfreint la demande de Mélanie de ne pas l'ébruiter. Il vend donc son papier, non pas à un quotidien pour qui va sa préférence idéologique mais vers celui qui touche le plus de lecteurs et donc susceptible de mieux payer son reportage.
   
   Entre Mélanie et lui, les premiers contacts sont tendus. Leur caractère irascible et soupe au lait les font se dresser leurs ergots comme deux coqs de combat, mais l'humour parvient à désenvenimer la situation.  Et la jeune femme apprécie que le reporter essaie de défendre son chef d'expédition. Un policier français émargeant à un service spécialisé est délégué sur place, ainsi qu'un attaché culturel, et il sent que des éléments lui échappent, que Lionel et Mélanie lui taisent des informations, et cela contrarie son enquête.
   
   Si Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie, pose son empreinte indélébile sur cet ouvrage, en filigrane on pourra également penser à Henry de Monfreid et à d'autres noms qui surgissent dans notre mémoire : André Armandy, romancier aujourd'hui oublié, qui écrivit durant l'entre-deux guerres de nombreux romans ayant le Proche-Orient pour décor, Pierre Benoît, auteur de « La Châtelaine du Liban », qui vécut et voyagea en de nombres occasions en Afrique du Nord, sans oublier Joseph Kessel, grand reporter, entre autres, qui pourrait être le miroir de Lionel Terras, auteur de nombreux romans dont « Fortune carrée » et de récits autobiographiques réunis sous le titre de Témoin parmi les hommes.
   Le lecteur pourra également penser à quelques aventures à la Indiana Jones ou encore à Allan Quatermain de Henry Rider Haggard qui lui servi de modèle. Et le personnage de Mélanie pourrait avoir les traits, non point d'une poupée Barbie écervelée, mais de Josiane Balesko plus jeune ou de Valérie Damidot. Et petit clin d'œil vers un confrère, l'un des personnages se nomme Jules-Octave Bernès, JOB pour les intimes.
   
   Seulement ce roman d'aventures va plus loin dans l'analyse sociale. Par exemple sur le métier de journaliste : On ne peut pas être un bon journaliste si on est borgne, sous entendu qu'il ne faut pas se fier qu'à un avis. Un peu plus loin Mélanie enfonce le clou, lors d'un échange avec Terras : Ah les journalistes et leurs déductions trop hâtives. Mais entre Mélanie et Lionel, les relations s'apaisent et leurs conversations deviennent plus profondes, tout en ne se focalisant pas sur un même sujet. Et l'humour est leur soupape de sécurité afin de dénouer les tensions qui ne manquent pas de se créer à cause de leur caractère. Ils divergent sur la conception du romantisme et Terras, qui a bu un whisky de trop et est célibataire par amour de la liberté à moins qu'il n'ait pas su garder une femme, s'écrie : Si les amants de Vérone nous font toujours rêver, c'est parce que Juliette n'a jamais donné de coup de coude à Roméo la nuit pour l'empêcher de ronfler et ne lui a jamais reproché de laisser traîner partout ses chaussettes et ses slips sales.
   
   Peut-être ceci n'est que futilité penserez-vous, mais bien d'autres sujets de société sont abordés dans ce roman, comme le regard porté sur les homosexuels chez nous mais aussi dans d'autres pays du monde. Et ce n'était pas interdit dans le temps, au contraire, car un homme ne pouvait coucher avec une femme avant le mariage mais avec quelqu'un du même sexe, si. Et je reviens une fois de plus sur le rôle des médias dans l'information, ou la désinformation : C'est toujours pareil avec les médias : une mise en examen fait la une des journaux mais une relaxe à peine une brève. Et après des millions de personnes gardent l'idée que le type accusé à tort est coupable.
   Il me faudrait parler aussi des Bédouins, que Philippe Georget nous montre dans leur quotidien, se contentant de peu, aimables, serviables, qui gagnent leur vie grâce aux touristes, lesquels se comportent en terrain conquis. L'auteur ne parle pas, ou peu, des tensions qui secouent de façon quasi continuelle les pays du Proche et Moyen Orient. Il est vrai que l'histoire se déroule en Jordanie, pays qui coincé entre Israël, l'Arabie Saoudite, l'Irak et la Syrie, est relativement neutre et ne connait pas les effets pervers de l'intégrisme politique religieux. Mais ça c'est un autre débat, et il y aurait beaucoup à dire. Ce roman donc est plus en phase avec la réalité, que ceux dont j'ai cité les noms, Kessel, Pierre Benoît ou Armandy, car leurs ouvrages sont placés sous l'ère de la colonisation.
   
   Les têtes de chapitres sont constituées de proverbes arabes et d'extraits de poèmes tels que : Dieu t'a donné deux yeux et une bouche, c'est plus pour écouter que pour parler.

critique par Oncle Paul




* * *