Lecture / Ecriture
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Cartes postales de l'enfer de Neil Bissoondath

Neil Bissoondath
  Arracher les montagnes
  Retour à Casaquemada
  À l'aube de lendemains précaires
  L'innocence de l'âge
  Le marché aux illusions
  Tous ces mondes en elle
  Un baume pour le cœur
  La Clameur des ténèbres
  Cartes postales de l'enfer

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2014 & JANVIER 2015

Neil Devindra Bissoondath est un écrivain canadien (indo-québécois) d'expression anglaise, né à Trinité-et-Tobago, en1955.

Il a émigré au Canada en 1973. Il y a terminé ses études puis est lui-même devenu enseignant d'anglais et de français.

Il rencontre le succès dès son premier livre en 1987 (un recueil de nouvelles intitulé "Arracher les montagnes"), ce qui lui permet d'interrompre son enseignement pour se consacrer à l'écriture.

Il vit à Québec depuis 1995 et y enseigne la création littéraire.

Il est le neveu du Prix Nobel de Littérature, V. S. Naipaul


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Cartes postales de l'enfer - Neil Bissoondath

Double vie
Note :

   Titre original : Postcards from Hell
   
   Jongler avec les identités est devenu une compétence indispensable pour négocier les exigences de la culture mondialisée. C’est le thème principal de ce ‘novella’ qui sous-tend une histoire d'amour entre un homme typiquement canadien et une fille de parents indo-canadiens, nommée en mémoire d'une tante tuée dans l'attentat d'Air India.
   
   Sans surprise, Bissoondath évite les clichés habituels du multiculturalisme, nous invitant à la place, dans un voyage vers les limites sociales et morales de la fabrication d’identité.
   
   Eric métamorphose des appartements de millionnaires. Mais pour réussir dans le monde du design d'intérieur, il découvre qu'il est plus acceptable si un homme est gay, donc il choisit de jouer ce rôle volontairement, un rôle qui l’isole et le contraint à des relations discrètes avec des escortes afin d’assouvir ses besoins sexuels. De son côté, Sumintra est coincée entre les exigences des traditions indiennes que ses parents préconisent et la vie au Canada. Elle rejette l’idée d’un mariage arrangé sans toutefois embrasser entièrement le monde occidental, repoussée par la grossièreté sexuelle et raciale.
   
   En raison des secrets qu’ils désirent préserver, le couple Eric et Sue entretient une affaire clandestine, scrupuleusement cachée de la famille de Sue et des associés d'affaires d’Eric. Cependant, plus la relation se réchauffe, plus elle menace leurs identités soigneusement gardées.
   
   Bien que la construction de cette comédie de mœurs soit réussie, je ne pouvais m’empêcher de voir les grosses ficelles, comme si tout était forcé afin de matraquer le lecteur avec le message à passer. De plus, l’histoire s’écroule sous le poids d'une fin macabre et incongrue. Dommage, car il y avait matière à développer un roman original sur l’absurdité d’une époque qui valorise davantage les signes extérieurs qu'une identité authentique.
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critique par Benjamin Aaro




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Jeux de rôle
Note :

   Un roman qui était parti complètement sur un malentendu pour moi : une couverture dans les jaunes qui m'avait suggéré l'Afrique et un titre français (pas du tout la traduction du titre original) qui m'avait suggéré la guerre. En fait nous sommes au Canada en temps de paix et il y est plutôt question de décoration d'intérieur que de fusils mitrailleurs. Bon. Quand on ne lit pas les quatrièmes de couv' avant le roman, il ne faut pas s'étonner (mais quand on les lit, c'est pire). Quant au titre français... Je me perds en conjectures si j'essaie de le justifier. Le titre original est "The soul of all great designs", parfaitement compréhensible, lui. Car l'âme de tous les grands projets, selon notre héros, ce sont les secrets, le sous-jacent, ce que l'on cache ou que l'on tait et qui, en réalité, compte bien plus que tout ce que l'on affirme et que l'on affiche.
   
    Notre narrateur, que nous découvrons à ses 14 ans, est un jeune homme qui n'a gère envie d'aller un jour travailler en usine comme son père. Les grandes études ne semblent pas non plus être pour lui. Et voilà qu'à l'adolescence, il découvre que, si la mécanique auto l’indiffère autant que le base ball, il y a quelque chose, qui, de façon inattendue, éveille tout son intérêt, c'est la décoration d'intérieur. Il sent bien que ses parents ne vont pas être emballés par cette orientation peu virile et il ne tente donc même pas de leur en parler. Il triche dès le début en se présentant plutôt comme un bricoleur, un peintre, un restaurateur de maisons etc. et se fait sous cette appellation, payer les études qui sont à sa portée. Son petit diplôme en poche, il se trouve employé dans une grande quincaillerie et entreprend sur son temps libre de lancer sa propre entreprise de décoration (toujours baptisée "restauration") sans rien dire chez lui. Il constate rapidement que, dans l'esprit des gens, un décorateur se doit d'être homosexuel. C'est un stéréotype non dit mais qu'il constate néanmoins être implacable. Qu'à cela ne tienne, notre héros, sans rien dire qui l'engage vraiment, va multiplier les indices légers qui vont permettre à ses clients potentiels, de tirer sur ses mœurs, les conclusions qui leur conviennent. Et les affaires démarrent, et même bien, puis très bien. Dans ce monde basé sur la réputation, celle d'Alec grandit. Le personnage qu'il s'est créé plait.
   
   Petit problème annexe, Alec n'est pas vraiment homosexuel. Même pas bi. Plus sa situation s'affermit et devient prospère, plus il aurait à perdre à ne plus correspondre à l'image que chacun s'est fait de lui. Il ne peut plus se le permettre. Alors que faire en cas de coup de foudre (hétéro)? Alec maitrise, et gère. Enfin, presque.
   
   Sumintra est une immigrée hindoue de la seconde génération. Son rêve est de mener l'adolescence puis la jeunesse de toute jeune fille occidentale. Mais ses parents, bien qu'aimants, ne voient pas du tout les choses de cette façon. Leur rêve à eux, c'est de reproduire et faire perdurer de ce côté de l'océan, leurs coutumes et leur microcosme. Ils n'envisagent pas une minute que leur fille puisse dévier de cette ligne. Or Sumintra s'éveille à la sexualité de façon pas du tout compatible avec les mœurs de la diaspora...
   
   Une première partie nous fait suivre Alec (ce n'est pas son vrai nom, il nous le dit, mais nous ne saurons jamais quel est ce vrai nom. Ce détail souligne à quel point extrême, il est attaché à la maitrise de ses secrets et n'autorise aucune intrusion) depuis son adolescence jusqu'à sa réussite sociale et m'a beaucoup intéressée. Ce maniaque du contrôle m'a été bien sympathique (je suis un peu maniaque du contrôle aussi, du moins dans le sens premier du terme). Une seconde partie est axée sur Sumintra et l'accent étant surtout mis sur son éveil charnel, je n'ai jamais vraiment réussi à m'y intéresser beaucoup. La troisième partie qui est leur rencontre, la rencontre de deux secrets (Sue ne peut rien révéler d'elle et doit se cacher car si ses parents l'apprennent elle risque très gros) redevient un peu plus intéressante. Ils sont en équilibre un moment, chacun libre et respectant le secret de l'autre, mais la passion grandit et...
   
   Allez-y voir . Pour ma part, je n'ai pas été emballée par la fin que j'ai trouvée un peu simpliste, surtout à partir du moment où la rencontre avec K. n'a pas lieu pour des raisons à mon avis peu valables. La première partie est la seule qui m'ait vraiment plu : l’essor d'un jeune homme décidé. Mais de l'ensemble on pourrait tirer la morale suivante : respectez les secrets d'autrui. Sinon...
   
   Bilan : Je viens de lire à la suite trois romans de Neil Bissoondath et sans conteste, le plus marquant est "La clameur des ténèbres".
   ↓

critique par Sibylline




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Exilée, elle de nulle part...
Note :

   Neil Bissoondath, écrivain anglophone, de nationalité canadienne, né et parti de Trinidad et Tobago à l’âge de 18 ans, d’origine indienne, a clairement des marottes dans ses thèmes d’écriture ; l’exil, le déracinement, la quasi – impossibilité de se détacher de son "indianité" pour ceux qui sont d’origine indienne, la difficulté de s’intégrer dans la société occidentale d’accueil (et dans son cas, le Canada).
   
   "Cartes postales de l’enfer" ne coupe pas au schéma. Pour autant il m’a paru plus "forcé", moins habité que les deux autres romans précédemment lus ("Retour à Casaquemada" et "Un baume pour le cœur"). Beaucoup plus court, moins "universel" aussi.
   
   Peut-être parce que Neil Bissoondath développe ici ses thèmes de prédilection en faisant le parallèle entre Sumintra, jeune canadienne d’origine indienne d’une vingtaine d’années, née au Canada de parents indiens, le cul entre deux chaises (ou plutôt entre deux cultures) et Alec, jeune canadien trentenaire, tout ce qu’il y a de plus "WASP", mais qui s’est senti un jour – et se sent toujours – obligé de se donner l’air homosexuel pour prospérer dans le métier de décorateur d’intérieur! (Si, si, je vous jure, c’est ça le postulat de base!)
   
   Je dois reconnaître avoir été moyennement convaincu dans ce schéma. Bon. Et bien sûr les deux vont se rencontrer et se sentir attirés l’un par l’autre. Alec n’est pas homosexuel, il a des rapports tarifés avec des professionnelles, dans le plus grand secret, qui confine à la parano – c’est qu’il ne faudrait pas que sa clientèle le voie dans une relation avec une femme et remette son homosexualité en question! Quant à Sumintra, elle est coincée par ses parents qui ne conçoivent pas qu’elle puisse épouser (quant à avoir des relations hors mariage...!!!) un autre homme qu’un indien (le nec plus ultra étant un indien cultivé qui vive en Inde et pouvant voyager au Canada).
   Donc, les deux entament une relation...
   
   Le lecteur oscille entre les états d’âme d’Alec qui veut maintenir cette relation dans la plus franche obscurité et la situation compliquée de Sumintra qui se sait obligée de trancher (au sens propre!) entre ses parents et Alec. Autant le dire, ça ne va pas bien se finir...
   
   D’ailleurs, les situations d’exilés chez Neil Bissoondath sont toujours teintées d’une forte amertume et connotées d’une certaine impossibilité à réussir une transition, d’exilé à intégré. Cela dit, il parle d’expérience, lui...
   
   Toujours cette belle écriture, mais une tonalité noire et un cadre pas assez vraisemblable à mon goût.

critique par Tistou




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