Lecture / Ecriture
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Soumission de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq
  Extension du domaine de la lutte
  La carte et le territoire
  Les particules élémentaires
  La possibilité d'une île
  Rester Vivant - La poursuite du bonheur
  Soumission
  Plateforme
  H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie

Michel Houellebecq est le nom de plume de Michel Thomas, écrivain français né en 1956 ou 58 à la Réunion.
Le prix Goncourt lui a été attribué en 2010 pour "La Carte et le Territoire".
Il a reçu le prix de la BnF 2015 pour l’ensemble de son œuvre



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Soumission - Michel Houellebecq

Un professeur opportuniste
Note :

   Commençons par oublier pour un temps les polémiques que l'on a lues ou entendues. Et abordons ce livre, "Soumission", comme n'importe quel roman dont on ignore tout de l'auteur. Le texte, rien que le texte.
   
   François, le narrateur, est professeur d'université à Paris. Un brillant doctorat a fait de lui le spécialiste de l'œuvre de Joris-Karl Huysmans (1848)1907), auteur emblématique du décadentisme fin de siècle, connu principalement pour "À rebours" et son personnage Des Esseintes. François est parfaitement à l'image de cet auteur et de son héros décadent : il est revenu de tout ; il s'est éloigné de ses parents séparés ; il n'arrive pas à avoir de liaison stable avec une femme comme la jeune Myriam pourtant prête à vivre avec lui. François vient d'entrer dans la quarantaine et il se sent seul et sans amis ; il ne s'intéresse même pas à la politique. Le monde autour de lui part également à vaut-l'eau : crise de l'Occident, crise du modèle français. À la manière d'Arnold Toynbee, il en est venu à penser que la civilisation européenne a entrepris de se suicider dès 1914. C'est foutu... Il pense même parfois à se supprimer.
   
   Si l'on veut bien comprendre le roman et ne pas se laisser déboussoler par les controverses, il convient maintenant de parcourir l'essentiel de l'action du début à la fin. Désolé : il faut “dévoiler”.
   
   À la faveur des élections présidentielles et législatives de 2022, après le second quinquennat "catastrophique" de François Hollande, la vie de notre professeur d'université va suivre un nouveau cours. Les troubles de la campagne électorale ont commencé à éveiller l'intérêt du narrateur, à le sortir de sa tour d'ivoire, quand au sortir d'une réunion de spécialistes au Musée de la vie romantique il est témoin d'affrontements qui opposent les extrémistes proches des deux Fronts qui dominent à ce moment l'actualité politique du pays : le Front National et le Front Musulman. Déstabilisé, il quitte Paris par l'autoroute en direction du Sud-Ouest, roulant à toute allure jusque dans le Lot : fin du réservoir, fin de la velléité de se réfugier en Espagne. Une fois sur place, à Martel, il prend connaissance du fil des événements. L'élection du nouveau président de la République, Mohammed ben Abbes, soutenu par tous les partis du PS à l'UMP, a débouché sur un gouvernement de coalition dirigé par François Bayrou. Le pays n'a pas sombré et François rentre à Paris. Le FM s'est réservé notamment la politique sociale et éducative. Les femmes quittent leur emploi pour bénéficier des allocations familiales. Les universités sont fermées. François découvre les changements dans la vie quotidienne, à commencer par la disparition de la jupe... François est mis à la retraite en raison de son absence et de son athéisme. Mais dans les mois qui suivent les nouvelles autorités universitaires lui proposent de retrouver un poste dans son ancienne fac. On lui fait un pont d'or. Il accepte de travailler moins pour gagner plus (!) et il se convertit à l'islam, en grande pompe, à la mosquée de Paris. "Je n'aurais rien à regretter" dit-il en achevant, page 300, son récit. C'est le choix d'un opportuniste.
   
   On peut maintenant aborder ce qui cause des polémiques, en essayant de prendre différents points de vue. D'abord, le problème n'est nullement de nature littéraire — encore que certains estimeront légitimement que le romancier recourt trop systématiquement à des face-à-face successifs avec les personnages secondaires —mais bien croqués—, ce qui permet l'édification du narrateur (déroulement de l'actualité, considérations morales ou philosophiques) et vise à mettre le lecteur en condition. Le roman de Houellebecq a le mérite de nous intéresser à des auteurs qui ne se lisent plus beaucoup aujourd'hui, non seulement J.-K. Huysmans, mais aussi Léon Bloy et Charles Péguy — des plumes à découvrir ou redécouvrir.
   
   Or ces écrivains ont connu une évolution spirituelle dans leur carrière : ils se sont finalement tournés vers la religion catholique. François, à qui Gallimard demande d'éditer le volume de la Pléiade sur Huysmans sait parfaitement que cet auteur s'est rapproché de l'Eglise au point de venir s'installer à l'abbaye de Ligugé et lui-même y est venu une première fois au temps de l'écriture de sa thèse. Ce pas vers la religion, François l'a fait à son tour en visitant Rocamadour et sa Vierge noire lors de l'été de sa fuite vers le Sud, puis en repassant à Ligugé — mais sans succès. C'est alors que l'islam vient à la rencontre de notre professeur. François ne sera pas le premier intellectuel français à devenir musulman : il est ainsi fait allusion au parcours de René Guénon mort au Caire en 1950 après s'être converti au soufisme. Michel Houellebecq propose ainsi de voir dans le choix de l'islam une solution possible à la crise de la civilisation occidentale.
   
   D'autres points sont également problématiques et ils n'ont rien de littéraire. Il y a d'abord le côté politique-fiction sur le fonctionnement de la Ve République. D'une certaine façon les élections de 2022 sont un remake de 2002 quand un front républicain s'est réalisé contre Jean-Marie Le Pen, en faveur de Jacques Chirac. C'est ce même mécanisme que le romancier est allé dégotter pour faire battre Marine Le Pen. Pourquoi pas? Mais il n'était pas obligé de traiter François Bayrou de "crétin" et pire puisque c'est son gouvernement qui permet au personnage romanesque de “rebondir” et de retrouver l'estime de soi en retrouvant un poste d'enseignant. Houellebecq est parfois victime de sa subjectivité... ou de son humour, car il y en a beaucoup dans ce roman!
   
   Ce roman est arrivé sur les tables des libraires le 7 janvier... Il est évident que l'actualité a grossi le débat autour de l'islam et de l'islamisme. D'un côté, le lecteur musulman de Houellebecq —s'il y en a— pourra estimer que le roman en donne une image plutôt positive. L'islam est présenté comme un monothéisme plus épuré que le christianisme, comme une solution à la crise des valeurs familiales minées par l'individualisme, sans compter la crise de l'emploi et de l'économie, et la crise de la construction européenne! Son triomphe est un "grand renversement" comme celui que vécurent les siècles de la fin de l'empire romain, quand le christianisme succéda au paganisme... Soyons sérieux : il y a de la part de Houellebecq le choix de l'ironie et de la provocation dans les solutions que l'on voit apparaître dans le dernier tiers du roman. Sans doute l'auteur est-il attiré par la polygamie qu'adoptent les nouveaux dirigeants, à commencer par le personnage de Robert Rediger, récemment converti, nouveau patron des universités et futur ministre, que François rencontre avant de franchir le pas... Une ou deux jeunes femmes pour le plaisir et une plus mûre pour la cuisine : sans doute est-ce là l'idéal de "soumission" dont rêve Michel Houellebecq : la soumission du sexe féminin à ses phantasmes.
   
   Car en définitive, c'est bien un roman de Michel Houellebecq : le roman est pimenté de quelques scènes érotiques et d'une vision machiste persistante. Mais ça, on le savait déjà...
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critique par Mapero




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Juste un romancier
Note :

    “La France, ce n’est pas la soumission, ce n’est pas Houellebecq”, a déclaré Manuel Valls au lendemain des meurtres de Charlie Hebdo. Comme beaucoup de commentateurs, le Premier ministre donne à Houellebecq une dimension qu’il n’a pas : celle d’un visionnaire, d’un sociologue, d’un grand témoin de l’époque. Or, même si Houellebecq, avec un brin de complaisance ou de naïveté, ne refuse pas ce rôle dans les prises de parole qui lui sont offertes, il est avant tout un romancier et ne devrait être jugé que comme tel.
   
   La France, ce n’est pas Houellebecq, de même que l’Algérie ce n’est pas Camus, le Mexique n’est pas Lowry, Tours n’est pas Balzac et Rouen n’est pas Flaubert. Laissons chaque créateur libre de sa création, même si bien sûr, dans ce cas précis, l’actualité entre en résonance avec le propos de Houellebecq qui imagine une France dirigée par un président musulman et en proie à un changement radical. Une projection dans l’avenir traitée de façon peu convaincante si l’on se souvient qu’elle est due à un homme qui reconnaît en Lovecraft une de ses influences majeures.
   
    Car si l’on se propose, comme on l’a dit, de ne traiter Houellebecq que comme un romancier, force est de constater que c’est un romancier en sévère perte de vitesse. On a dit ici assez de bien d’"Extension du domaine de la lutte" et des "Particules élémentaires" pour ne pas constater que depuis "Plateforme", Houellebecq a sérieusement baissé de régime. Sa vision du monde moderne, aussi intéressante qu’elle soit, est mise au service de personnages désormais stéréotypés qui portent toujours le même discours. Les pages interminables de philosophie politique qui constituent l’essentiel de l’ouvrage en rendent la lecture bien fastidieuse.
   
    Heureusement, Houellebecq a fait de son personnage un universitaire spécialiste de Huysmans et c’est lorsqu’il parle de cet auteur qu’il est le plus intéressant. Heureusement, aussi, il reste l’humour, bien rare dans ce livre mais féroce à souhait, qui lance quelques éclairs dans un paysage bien morne.
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critique par P.Didion




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Politique-fiction
Note :

   Spécialiste de Huysmans, François est un universitaire reconnu dans la France de 2022, France dans laquelle le pouvoir pourrait bien basculer. Les élections de mai 2022 laissent le choix entre le Front National et la "Fraternité Musulmane". On entre dès lors dans un roman de politique-fiction.
   Tout au long du roman, notre héros se pose des questions métaphysiques sur lui et le monde, ses relations avec les autres, et notamment son amie juive qui part avec ses parents en Israël, fuyant un régime qui leur est a priori hostile et qui est une des solutions possibles. Car le narrateur est un homme solitaire, brillant mais seul et nous retrouvons ce thème cher à Houellebecq de l’ultra moderne solitude. Ses relations avec les femmes sont plus qu’éphémères, étudiantes qui admirent le grand maître. Mais elles mûrissent et :
   "À l’issue des vacances d’été, au début donc de la nouvelle année universitaire, la relation prenait fin, presque toujours à l’initiative des filles. Elles avaient "vécu quelque chose" au cours de l’été, telle était l’explication qu’elles me donnaient, le plus souvent sans précision complémentaire ; certaines, moins soucieuses sans doute de me ménager, me précisaient qu’elles avaient "rencontré quelqu’un". Oui, et alors? Moi aussi j’étais "quelqu’un".

   
   Tout ça pour montrer que les femmes étant un problème, elles partent ou le quittent, le régime à venir va y mettre bon ordre. Car les idées exprimées sont ce qu’il est convenu d’appeler ultra réactionnaires : tout en en vantant les mérites, le narrateur expose le régime proposé par le nouveau Président de la République : il est autoritaire vis-à-vis des femmes qui sont les premières à subir la soumission : voiles, confinement au foyer avec interdiction de travailler, mariages arrangés avec des hommes ayant plusieurs épouses. François se pose des questions lorsqu’il s’agit pour lui de réintégrer le système : soit il reste en retraite avec un traitement confortable, soit il continue à la Sorbonne à dispenser ses cours mais en se convertissant à l’Islam avec un salaire trois fois plus élevé et permission d’avoir trois épouses. Pour un grand solitaire dépressif, c’est tentant. On ne dira pas la fin mais le mode utilisé par l’auteur élargit le champ des possibles.
   
   Avec Houellebecq, c’est un peu comme avec Céline : la tentation est grande de confondre auteur et narrateur. Pour ma part, le fait que Houellebecq, frappé par la mort de son ami Bernard Maris ait refusé de faire la promo de son livre, ne me laisse pas de doutes. En revanche, l’auteur est un grand sujet de discussions et de polémiques au sein même du cercle de famille. Encore une fois, il faudrait préciser que c’est une fiction. Certes on sent très bien par exemple, dans les films de Clint Eastwood que l’homme est un vieux républicain de l’auto-défense. À la fin du livre, l’auteur remercie l’aide qu’une amie lui a apporté sur les arcanes du milieu universitaire qu’il n’a jamais fréquenté. Si besoin était, voilà un avertissement.
   
   Quant au style, c’est un bon style narratif quand il s’agit de raconter les aventures et pensées du héros avec juste ce qu’il faut de quotidien et de sexe mais les démonstrations sociologiques de l’ami des services secrets, sont parfois indigestes, ami qui reconnait dans le roman lui-même, d’avoir parlé "un peu longtemps." Les démonstrations politiques et sociétales sont en général, assez lourdes et, Dieu merci (si j’ose dire), peu convaincantes pour le lecteur. Un assez bon cru néanmoins.
   
   Plus intéressants sont les informations et parallèles avec Huysmans et notamment le fameux "À rebours" que le narrateur spécialiste insère puisqu’il a l’air de l’avoir choisi pour mentor au-delà du temps et ce qui lui permet de comparer deux époques bien distinctes et d’insérer quelques visions poétiques.
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critique par Mouton Noir




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Houellebecq fait du Houellebecq
Note :

   Faire du Houellebecq, c'est tout d'abord nous mettre en présence d'un héros (ou plutôt d'un anti héros!) masculin, un professeur d'université en l'occurrence, seul et solitaire, volontiers cynique quand il s'agit d'observer et de décrire ses contemporains. Pas d'épouse, pas d'enfant, une vie familiale quasi inexistante, une vie sociale réduite à son strict minimum. Un héros qui n'en pense pour autant pas moins aux femmes, et on retrouve chez cet écrivain ce regard sans complaisance sur les relations masculin-féminin, avec des réflexions que pour ma part je trouve assez justes même si elles sont cyniques. Pour autant certaines situations sont décrites de façon très crue et montre une vision de la sexualité assez glauque. Mais assez semblable à ce que l'auteur en montrait dans ses précédents romans. Dans ce dernier j'ai parfois trouvé des pointes de tendresse dans le regard qu'il pouvait porter sur l'autre sexe. Houellebecq s'adoucirait il en vieillissant?
   
    Il nous dresse le portrait d'un héros à la Camus que peu de choses émeuvent, la mort de son père n'a pas l'air de le secouer plus que cela et le départ de sa dernière petite amie en date pour Israël ne semble pas le bouleverser outre mesure, même s'il dit avoir quand même un léger pincement au cœur : "Je savais que j'allais, maintenant, être bien seul". Car jamais rien de passionnel chez Houellebecq. Enfin Houellebecq c'est un regard sans concession sur notre société et il imagine ici ce que pourrait devenir la France si lors de prochaines élections deux partis s'affrontaient : le front national et le front musulman, ce dernier faisant coalition avec les principaux partis actuels. En ressort une politique fiction qui permet une réflexion sur la France et le monde au XXIème siècle. Comme tout bon récit de science fiction qui imagine un futur hypothétique pour donner à réfléchir sur notre présent. Enfin Houellebecq c'est une écriture et un réel talent.
   
   J'ai lu ce roman deux mois après la polémique qui l'a touché et je dois dire que je suis très étonnée des multiples réactions épidermiques qu'il a suscités. Pour ma part je l'ai lu avec plaisir, en deux petites soirées, sans y voir sujet à tous les procès d'intention qu'on peut lui avoir fait. J'y ai retrouvé le romancier que j'aime, moins sulfureux et moins provocateur qu'il n'a pu l'être d'ailleurs, à moins que je ne m'y habitue avec l'âge, et j'y ai retrouvé un écrivain assez égal à lui même à savoir désabusé, ne croyant plus en rien, volontiers misanthrope n'attendant rien des autres, et ne s'étonnant jamais de rien! Prenant les choses de façon pragmatique, ce qui rend le récit caustique et drôle. Car l'humour n'est pas absent de ce roman!
   
   Ajoutons que l'universitaire qu'il met en scène est un féru de Huysmans, dont je n'ai jamais pu avaler "A rebours" et je dois dire que Houellebecq m'a donné envie de refaire une tentative! Bref un roman qui vaut plus qu'un détour, notamment pour les fans de l'auteur, qui passeront très certainement un excellent moment. Comme quand on retrouve un vieux pote et qu'on se dit que décidément il n'a pas changé!
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critique par Éléonore W.




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La fin d'une civilisation
Note :

   Disons que ça n'est pas du grand grand Houellebecq. Enfin... ça dépend. Cela dépend si on parle du fond ou de la forme. Faudrait détailler. Comme quoi on a toujours tort de jauger un livre en une formule, à part les très mauvais, ou les très bons livres. Celui-ci, il est... bon. Donc, il nécessite un peu plus de phrases.
   
   Prenons l'idée de base, tout d'abord : Un représentant particulièrement charismatique de la Fraternité Musulmane réussit à se faire élire tout ce qu'il y a de plus démocratiquement, président de la république et entreprend d'instaurer en France la « loi coranique » ou du moins ce que l'on désigne actuellement sous ce nom, sans rencontrer beaucoup d'opposition (excepté Michel Onfray que je reconnais bien là, ouf!). Car oui, particularité amusante, les faits censés se produire en 2017, utilisent sans vergogne comme personnages plusieurs personnalités actuelles réelles, leur attribuant des rôles pas toujours flatteurs et il y en a même qui en prennent pour leur grade (Bayrou, entre autres...). La problématique (comme il est toujours seyant de dire maintenant) de ce roman est donc : comment cela pourrait-il arriver ? Et quelles en seraient les conséquences ? Et dans un sens, Houellebecq s'est lancé dans cette extrapolation de la manière la plus objective possible. Et nous lui emboitons donc le pas.
   
   Et là, je trouve cette idée de roman vraiment excellente. Un problème en plein ancré dans l'air du temps et qui concerne en même temps une inquiétude pour notre avenir. Un truc que tout le monde a un peu en tête sans l'envisager vraiment sérieusement, bref d'abord : est-ce que ça serait possible ? Alors clairement, de la façon dont Houellebecq montre que cela pourrait se faire : non. UMP-PS s'alliant avec la Fraternité musulmane pour faire barrage au Front National : Aucune vraisemblance. Si par l'extraordinaire d'un coup de folie, ils s'y risquaient un jour, de toute façon, les électeurs ne suivraient pas. Donc, première déception pour moi qui pensais plutôt que l'auteur allait nous sortir un habile mélange de démographie musulmane et de conversion des grands déçus des religions occidentales face à une division morbide de l'adversaire, pour nous rendre cette prise de pouvoir plausible. Ensuite, ça devait arriver, la misogynie viscérale de Houellebecq l'a empêché de voir à quel point les projets concernant les femmes et les enfants, dont il n'est pas fait mystère dès avant l'élection (voile, claustration, plus de droit aux études, ni au travail, ni à la moindre aspiration à l'égalité pour les femmes) créeraient un violent mouvement de rejet. Houellebecq lui-même n'y voyant pas grand mal, et sensible par ailleurs au confort de la polygamie et des mariages arrangés, semble ne pas du tout s'être rendu compte qu'il n'était plus en prise avec le réel. Pour un auteur dont la force centrale était de sentir l'air de son époque, c'est ballot. Aveuglé par son mépris des femmes, il s'est tiré une balle dans le pied. A force de jouer avec son fusil... (oui, c'est freudien)
   
   Ensuite, il y a des analyses d'économie politique où l'on trouve des choses intéressantes mais c'est souvent trop long... Des considérations socio-religieuses, parfois intéressantes également
   « Les vrais athées, au fond, sont rares » (très juste) « ils rejetaient Dieu parce qu'ils voulaient mettre l'homme à sa place, ils étaient humanistes, ils se faisaient une haute idée de la liberté humaine, de la dignité humaine. »
(pour ceux qui l'ignorent encore, Houellebecq a cet humanisme en horreur).
   Mais là encore, trop bavard ! Il y a vraiment des pages où l'on s'ennuie. On ne s’ennuyait pas avant, avec Houellebecq. Qu'est-ce qui se passe ?
   
   Et alors, sans doute pour respecter une sorte de quota syndical, quelques scènes de sexe, disséminées ici et là, où il faut pour l'équilibre, et, je ne sais pas si son éditeur lui a finalement dit : « Monsieur Houellebecq, il manque une douzaine de pages à votre roman » ou quoi, également disséminées, quelques notices de voitures, peut-être un copier-coller de fabricant ? … On appréciera. Moi, comme je ne suis pas garagiste, évidemment...
   
   Ce n'est pas un très bon livre -à mon sens- mais un bon livre quand même, surtout pour son sujet, et je crois qu'il faut absolument le lire. C'est intéressant, mais pas éblouissant.
   
   PS : J'ai négligé dans ce commentaire les références intéressantes à Huysmans, évoquées plus haut, et la peinture d'un alter-personnage égoïste, pessimiste, lâche et dépressif, mais on ne peut pas parler de tout en une page. Je laisse le thème au lecteur suivant.

critique par Sibylline




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