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Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

Kazuo Ishiguro
  Lumière pâle sur les collines
  Un artiste du monde flottant
  L'inconsolé
  Quand nous étions orphelins
  Les vestiges du jour
  Auprès de moi toujours
  Nocturnes
  Un village à la tombée de la nuit
  Le géant enfoui

Auteur des mois de décembre 2006 et de janvier 2007

Kazuo Ishiguro est né à Nagasaki en 1954.

Pour des raisons professionnelles, son père, océanographe, s’installe en Grande Bretagne avec femme et enfants, alors que Kazuo a 6 ans. La famille, persuadée qu’elle retournera bientôt au Japon ne cherche pas particulièrement à s’intégrer, mais en fait ce retour ne se fera pas et Kazuo Ishiguro ne retournera jamais au Japon à part une brève visite en 1989. Il est maintenant naturalisé britannique.

Après des études littéraires, il a publié son premier roman en 1982 et a tout de suite remporté un succès qui ne s’est jamais démenti. De nombreux prix littéraires ont consacré son œuvre : le Winifred Holtby Prize , Whitbread Book of the Year, le Booker Prize….


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les vestiges du jour - Kazuo Ishiguro

«Et les beaux restes de la langue.»
Note :

    M.Stevens, majordome distingué, doit se rendre en automobile en Cornouaille anglaise. Il part de Darlington Hall où il exerce ses fonctions depuis plus de 20 ans. Son nouvel employeur est un riche Américain, M.Faraday, qui a acheté le domaine et a maintenu Stevens dans son emploi.
   La recherche de la vieille Angleterre par M. Faraday donne un point de départ significatif à l’histoire qui, bien que tournée vers l’Angleterre purement traditionnelle des années trente, est écrite par un écrivain d’origine japonaise.
   
   Toute pensée émise par Stevens a un lien direct avec son métier de majordome. Il se sent en communion avec le paysage anglais car il possède une « grandeur » comme les majordomes ont une « dignité », dignité qu’il essaie de définir, d’atteindre, qui l’obsède et constitue pour lui une sorte d’idéal. Ainsi Stevens s’efforce de servir le mieux possible car :
    C’est souvent dans le calme et l’intimité des grandes demeures de ce pays que les débats sont menés et que sont arrêtées les décisions cruciales.
    (Rather, debates are conducted and crucial decisions arrived at, in the privacy and calm of the great houses of this country.)(115)

    Les Anglophones noteront au passage, l’extrême classicisme de la langue écrite, avec « Rather… » (« plutôt ») placé en début de phrase. Tout le roman est ainsi écrit dans ce style un peu obsolète, mais d’une grande pureté, la même, probablement que recherche Stevens.
   Tout le long de son voyage automobile, Stevens médite avec nostalgie sur les années passées de Darlington Hall et chaque élément de décor, paysage ou personne, le pousse vers cette rêverie. Ainsi, après avoir écouté une discussion chez des paysans qui l’accueillent car il est tombé en panne d’essence, il se demande :
    Mais la vie étant ainsi, est-il réellement possible d’attendre des gens ordinaires des opinions aussi « marquées » sur toutes sortes de choses.
   (But life being what it is, how can ordinary people truly be expected to have 'strong opinions' on all manner of things.) 194.)

   
   Stevens représente donc la tradition campée telle une statue dans son rôle de majordome, raide comme la justice et droit dans ses bottes, pour oser quelques stéréotypes :
    Un majordome de qualité se doit d’habiter son rôle distinctement et complètement, il ne lui est pas loisible de le laisser pour un temps de côté pour y revenir l’instant d’après comme s’il ne s’agissait que d’un déguisement de pantomime.
   (A butler of any quality must be seen to inhabit his role, utterly and fully; ha cannot be seen casting it aside one
   moment simply to do it again the next as though it were nothing more than a pantomime costume) (169)

   
   Il est si habité par son rôle qu’il en oublie de montrer ses sentiments que ce soit lors du ralliement douteux de son maître à la cause nazie ou en ce qui concerne les nombreuses tentatives de Miss Kenton, camériste en chef, d’attirer son attention, d’attiser sa sensibilité. En ce sens, la mort du père de Stevens lors d’une réception importante révèle comment le majordome reste dans son rôle que lui confère sa fameuse « dignité ». La seule sensation éprouvée à cet instant, est une mention de l’odeur de cuisine apportée par une des domestiques dans la chambre mortuaire.
   Le roman est composé de telle sorte que chaque chapitre correspond à une étape de Stevens pendant son excursion automobile. Il est à noter qu’il se dirige vers l’ouest, donc vers la mort, peut-être sous les traits de ce majordome retraité qu’il rencontre à Weymouth et qui lui révèle que le soir est le moment préféré des hommes, quand le soleil se couche, d’où le titre du roman. On peut ressentir cette nostalgie de Stevens à ce moment, lui qui est au soir de sa tâche et médite sur cette Angleterre d’antan, lorsqu’il accomplissait sa besogne contre vents et marées, au moment où les hommes d’affaires Américains remplacent les lords anglais, l’industrie se substitue à la terre, le travail et le profit à la naissance et la noblesse.
   
   Le cas de Miss Kenton – devenue depuis Madame Benn mais que Stevens continue à appeler « Miss Kenton », montrant si besoin était son attachement au passé – est plus complexe. L’amour pour son mari a grandi avec le temps, et, contrairement à Stevens, elle a évolué, a changé d’endroit, de vie…grâce à (ou plutôt à cause de) lui paradoxalement. Stevens, à la fin du livre, se retrouve au même point : que pourrait-il faire pour répondre aux « plaisanteries » de son actuel employeur ?
   Parfois, le style gardant le ton du majordome très anglais (on pense à un Jeeves coincé) parvient à créer une distance ironique mais non voulue du narrateur, très probablement calculée par l’auteur, comme l’atteste le commentaire de Stevens suite à sa panne automobile :
    Il serait déraisonnable de croire, à me regarder, qu’une telle propension à être aussi désorganisé me soit naturelle.
   (It would be unreasonable for an observer to believe such general disorganisation endemic to my nature.)

   
   Vu ma pauvre traduction, la phrase anglaise a d’autant plus d’impact.
   Les mots sont généralement choisis pour leur origine latine, pédantisme intellectuel, mise à distance mais aussi écho au langage que Stevens essaie d’améliorer en lisant des romans à l’eau de rose, autre paradoxe. On pourrait croire que Stevens va changer… mais non. Un mauvais roman l’eût fait évoluer vers la romance facile justement.
   L’apparente froideur du style aux mots très choisis est certainement un des plus grands charmes de Ishiguro.
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critique par Mouton Noir




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Le poids de la servitude
Note :

   Voilà trois ans que Lord Darlington est décédé emportant avec lui la grande part des idéaux qu’honorait Mr. Stevens en matière de courtoisie, de dignité, de tradition et de morale. Dans son rôle de majordome, il a vécu l’essentiel de son existence entièrement dévoué à son employeur, si préoccupé par ses fonctions, ô combien irréprochables, qu’il a totalement négligé d’exister en tant qu’individu.
   Mais, avec l’arrivée du nouveau propriétaire de Darlington Hall qui lui octroie quelques jours de vacances, l’opportunité de recoller les morceaux de sa vie s’offre à lui. Ainsi part-il en quête de sa probable dernière chance de s’amender d’un certain passé en espérant retrouver l’ex-intendante de la propriété (Miss Kenton) avec laquelle il a travaillé de nombreuses années.
   
   Tout au long du voyage à travers cette région qu’il découvre, Mr. Stevens passe au crible ses souvenirs de Darlington Hall ramenant le contexte au cœur des années 30. Ainsi, petit à petit il réalise qu’il a dévoué sa vie à un maître imparfait et bien moins défendable qu’il ne le pensait sur le moment. Puis surtout il prend plus ou moins conscience qu’il est probablement passé à côté de sa propre existence et peut-être aussi du bonheur. Il a porté son travail de majordome à de tels extrêmes de perfection qu’il a mis sous clé ses propres émotions. Sa vie durant, il n’a aspiré qu’à posséder « une dignité conforme à la place qu’il occupe. Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette.»
   
   Pourtant, Miss Kenton était bel et bien attirée par sa personnalité malgré son armature imperturbable. Vainement, elle a tenté à maintes reprises de le forcer à réagir pour finir par ne communiquer avec lui plus que par joutes ou par non-dits. Car l‘extrême dévouement de Mr. Stevens a toujours eu raison de ses éventuelles émotions, étouffées au nom de la dignité de son travail, convaincu « qu’on peut s’estimer comblé que si l’on a donné son cœur à son maître. » Dans ses sacro-saintes fonctions, il s’est toujours interdit d’intervenir dans sa vie et sur son destin.
   
   Et au cours de ce voyage, fouillant par la même occasion son passé, il finit par se sentir plus ou moins coupable d’avoir ainsi laissé échapper sa vie au profit d’une dignité assujettie à une forme de servitude. Pourtant, il n’en sera jamais à regretter la joie et la fierté d’avoir bien fait son travail. Ce qu’il paie bien cher.
   
   Ce livre est construit sur la base de deux histoires d’amour parallèles : une relation homme - femme impossible et une autre unissant aveuglément le domestique à son maître. Très vite le lecteur se laisse emporter par l’élégance de l’écriture tout en effleurements et en raffinement. Le style de l’auteur s’accorde à merveille à cet univers flegmatique emprunt de réserve et d’impassibilité.
   
   Peu de temps après avoir tourné la dernière page du livre, j’ai regardé pour l’occasion son adaptation cinématographique réalisée par James Ivory avec Anthony Hopkins, Emma Thompson et James Fox. Hormis quelques infimes détails qui ne nuisent absolument pas à la teneur du texte, comme l’identité du nouveau propriétaire de Darlington Hall ainsi que la scène finale, le film est d’une grande fidélité. Les dialogues sont pour beaucoup repris à la virgule près ce qui est fort réjouissant.
   Surtout, il m’a semblé que Mr. Stevens revêtait quelquefois, sous l’admirable interprétation de Anthony Hopkins, un côté un peu plus humain. Il est des regards, des expressions qui suggèrent certaines émotions contenues que je n’avais pas toujours saisies dans le livre.
   Aussi, l’implication politique de Lord Darlington et les manipulations du régime nazi prennent selon moi beaucoup plus de force à l’écran. Pas de doute que ce sont les intonations et les attitudes qui renforcent la situation.
   Dans le making of du film, Kazuo Ishiguro se dit fort réjoui de cette remarquable adaptation de son livre. Aussi, je ne peux qu’abonder vivement dans ce sens.
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critique par Véro




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Une loyauté mal placée
Note :

   Est-ce que cela valait la peine ? Est-ce que j’ai accompli quelque chose ? Puis-je changer? Voilà les grandes questions que se pose Monsieur Stevens, un majordome anglais qui a consacré la meilleure partie de sa vie au service du seigneur Darlington. Ces questions font surface lorsque son employeur distingué de la droite aristocratique étant mort, Darlington Hall est passé aux mains d'un riche propriétaire américain. Au fil des jours d’un voyage entrepris pour rendre visite à une femme qu’il avait côtoyé par son boulot, Stevens réfléchit alors sur sa carrière, ses valeurs et les choix qu’il a fait.
   
   
   Ce livre a remporté le prix de Booker. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. La trame narrative n'est rien de moins qu’exemplaire. Dès ce départ pour la campagne anglaise, elle nous berce vers cette réunion ultime avec Mademoiselle Kenton. Pendant que nous passons un bon moment à aimer/détester Stevens, il nous révèle sournoisement l'importance de cette rencontre. Le génie d’Ishiguro réside dans sa capacité à exprimer la grandeur dans le plus petit des détails. Dispersés ici et là, des touches, des impressions, des sentiments étouffés témoignent de la dualité des identités de l’auteur, enfant né dans la rigueur japonaise et élevé dans la rectitude britannique.
   
   Même si la façon dont Ishiguro façonne des personnages à partir de leurs faiblesses est tout à fait exceptionnelle, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un roman aucunement spectaculaire, le roman d’un amour réprimé. L’écriture soignée est sa plus grande force et saura séduire les amants des mots. Quant à moi, je préfère les récits plus complexes.
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critique par Benjamin Aaro




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Une certaine Angleterre des années 50
Note :

   L'histoire commence
   Le vieux majordome Stevens a passé sa vie à servir les autres, métier dont il s’acquitte avec plaisir et fierté. C’est un homme qui se croit heureux. Jusqu’à ce voyage qu’il entreprend vers Miss Kenton, l’ancienne gouvernante du château, …
   
   J'ai aimé ce livre pour la qualité de son écriture qui nous transporte dans les émotions retenues par les limites de la dignité de ce majordome méticuleux. Cette conversation intérieure que M. Stevens s'autorise nous fait découvrir une solitude surannée, un déclin britannique d'une certaine Angleterre des années 50, une Angleterre qui n'a pas résisté aux bouleversements précédant la Seconde Guerre Mondiale.
   
   Pour prolonger le plaisir de lire, et pour rester dans le registre britannique, j'ai pensé à la littérature de Jonathan Coe qui nous raconte la période Thatcher, aux antipodes des Vestiges du Jour à quelques années de là, dans le même siècle ….
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critique par Alexandra




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La dignité
Note :

   Ce n’est pas facile (et peut-être même pas judicieux) de choisir la dignité comme but et critère ultime de sa vie, mais c’est ce qu’a fait Stevens, majordome de Lord Darlington. Il lui a voué son existence. Et a poursuivi, toujours droit sur sa route, ne se laissant troubler par rien… jusqu’au terme de ce livre.
   
   A propos de ce roman, Ishiguro a confié que son projet était d’illustrer le fait que nous sommes tous des Stevens, offrant notre travail et notre vie à quelqu’un qui se trouve au-dessus de nous et à qui nous nous en remettons pour prendre les décisions supérieures et que tout cela ait un sens.
   Ne soyons pas trop sévères avec Stevens, d’une certaine façon, son idéal est grand, grand et naïf, il a cru approcher du « moyeu de la grande roue » alors qu’il n’était qu’un pavé de la route, il n’est pas seul à avoir nourri cette illusion plutôt attendrissante d’ailleurs. « On se croit mèche on n’est que suif » disait Brel.
   
   
   Sur les cinq romans de Kazuo Ishiguro que j’ai lus, j’ai remarqué que trois parlaient d’un personnage ayant à répondre d’avoir choisi le mauvais camp pendant la seconde guerre mondiale et tentant de s’en justifier ; avec hauteur dans «Lumière pâle sur les collines», de façon plus soutenue mais toujours assez assurée dans « Un artiste du monde flottant », et enfin de façon posthume et avec l’aide d’un avocat, ici. Je trouve que cela peut-être assez significatif de la part d’un auteur né au Japon en 1954 et je pense (bien que je puisse me tromper) qu’il est possible qu’il y ait réellement eu une évolution de l’analyse d’Ishiguro au long de toutes ces années.
   
    Pour en revenir à Lord Darlington, ce n’est que dans les cinquante dernières pages que se dévoile de façon vraiment indiscutable ses positions pro-nazies et, comme son majordome, nous pouvons jusqu’assez tard dans l’histoire lui accorder le bénéfice du doute. Ce n’est qu’à l’avant dernière page que Stevens reconnaît son échec total officiel « J’ai fait confiance à la sagesse de Sa Seigneurie. Au long de toutes ces années où je l’ai servi, j’ai été convaincu d’agir de façon utile. Je ne peux même pas dire que j’ai commis mes propres fautes. Vraiment – on se demande – où est la dignité là-dedans ? » alors qu’il vient plutôt de constater un autre échec, plus officieux, et dont il ne parlera pas.
   Tout cela pour rebondir, cette fois, à la vraiment dernière page dans une direction plutôt inattendue quoique cohérente, sacré Stevens !
   Un grand livre.
    ↓

critique par Sibylline




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Ishiguro 4 ever
Note :

   En rentrant de Madrid, j’ai vite cherché une carte d’Angleterre: je voulais me faire une idée du voyage automobile du majordome Stevens, le héros des "Vestiges du jour". Car c’est fait: j’ai lu (dans l’avion encore) le roman le plus célèbre de Kazuo Ishiguro, adapté par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (ce qui m’avait fait imaginer Ishiguro comme un auteur ancien, genre début du siècle, une sorte d’ami de Forster – j’en parle, parce que je viens aussi de lire Forster, dans un grand assaut de lutte contre l’ignorance la plus crasse, associée à divers préjugés – car le film en costumes m’a toujours trouvée réticente – eh bien Forster aussi c’est drôlement bien. Mais j’y reviendrai). "The remains of the day": faut-il y revenir? conte le périple d’un majordome tout à fait comme il faut vers la Cornouailles (que je peux situer, oui) où il rendra visite à Miss Kenton (du moins est-ce ainsi qu’elle s’appelait avant son mariage), qui fut sa collègue et même son amie à Darlington Hall. Avec l’art qu’on lui connaît, Ishiguro fait de ce voyage un périple mélancolique qui amène Stevens à reconstituer (ou disséquer?) les moments importants de son existence et à essayer de définir ce qu’est un «grand» majordome; avant de rencontrer celle qu’il a aimée (mal, ou trop tard, comprend-on peu à peu).
   
   "The remains of the day", malgré toutes ses qualités et les larmes que m’arracha le dernier chapitre, ne détrônera pas pourtant "Auprès de moi toujours": sans doute parce que le dernier roman d’Ishiguro met en scène des héros encore jeunes auxquels il est plus facile de s’identifier, et puis parce que Stevens est peut-être le héros le plus passif des romans d’Ishiguro que j’ai lus. Dévoué à un maître auquel il fait aveuglément confiance, il a mis tout esprit critique en veilleuse; en effet Stevens a servi chez un diplomate anglais qui au sortir de la première guerre mondiale a tenté d’adoucir les conditions imposées à l’Allemagne. Peut-être motivé par de nobles sentiments comme le respect du vaincu, Lord Darlington devient finalement un pion entre les mains des nazis…
   Après le Japon d’après-guerre et avant les années 90 uchroniques d’"Auprès de moi toujours", c’est à l’Europe de l’entre-deux-guerres que s’intéresse Ishiguro; une fois de plus histoire personnelle et destin collectif se mêlent. L’échec sentimental de Stevens, qui n’a pas su saisir sa chance d’aimer, se double d’un échec social, politique et finalement professionnel. Car au cours du voyage Stevens ne cesse de s’interroger sur la dignité, qualité indispensable du bon majordome. Mais s’il donne aux butlers de sa génération un idéal également politique (se mettre au service de ceux qui font avancer le monde), force est de constater que Stevens lui-même a échoué sur ce point: Lord Darlington est une figure controversée, voire raillée, un patron auquel Stevens reste tendrement attaché mais qu’il n’ose plus revendiquer comme ancien employeur, pour éviter les questions. Question philanthropie, Stevens s’est trompé et a sans doute même rendu plus confortables les conférences des négociateurs aux idées les plus nauséabondes!
   
   Stevens pourrait donc être un personnage assez antipathique, d’autant qu’il est un narrateur en lequel on ne peut avoir toute confiance. Il se justifie beaucoup, se dévoile peu à peu, revient sur des événements déjà racontés pour les modifier, se montre parfois plus allusif que vraiment clair (je ne peux oublier cette scène sur la jetée à la fin, lorsque le majordome éclate en sanglots, mais on ne le sait que par la réaction de son interlocuteur, lui-même n’évoquant pas ces larmes). Mais en même temps, comment Ishiguro fait-il pour cerner, éclairer, fouiller toutes nos faiblesses? Ce professionnalisme excessif qui fait oublier tout ce qu’il y a autour (l’essentiel), ce travail qui se substitue à l’être, qui devient une raison de vivre… ces petits arrangements avec la vérité, mensonges qui sortent de notre bouche pour notre plus grande surprise, parce que c’est plus facile – absurdes, ridicules, accusateurs…
   
   Stevens en déroute m’a vraiment émue, comme un frère en égarement, et j’ai saigné avec lui de toutes ses petites mesquineries, ses plaidoyers, ses justifications.
   
   Et comme il y a quand même quelques petits bonheurs dans la vie d’un majordome distingué, j’ai bu avec lui et Miss Kenton le cacao des confidences, au soir, quand tout est encore possible…
   
   Vous savez qu’on vient de publier un recueil de nouvelles d’Ishiguro? ("Nocturnes"!)
   ↓

critique par Rose




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Tout l'art subtil d'Ishiguro
Note :

   Majordome zélé au service d'un Américain parvenu, servant dans l'une des plus belles et des plus huppées demeures anglaises, Darlington Hall, Mr Stevens entreprend un voyage d'agrément en voiture, sur l'invitation de son employeur. Il en profite pour aller rendre visite à une de ses anciennes collègues, Miss Kenton, devenue entre-temps Mrs Benn. Celle-ci, dotée d'une très forte personnalité, a pendant longtemps travaillé aux côtés de Stevens, et leurs rapports ont toujours été à la fois très professionnels, et en même temps passionnés, bien qu'ils n'aient jamais fait ni l'un ni l'autre l'effort de concrétiser cet amour naissant. Lors de ce voyage, qui semble une ultime tentative inavouée pour reconquérir Miss Kenton, qu'il croit mal mariée, Stevens se remémore ses longues années de service sous les ordres de son ancien maître, Lord Darlington. Les souvenirs et le recul aidant, il découvre peu à peu que non seulement il a consacré sa vie, aux dépens de son épanouissement personnel, à tenter de faire montre de la qualité suprême des majordomes, la dignité (notion à laquelle il consacre plusieurs pages, comme si elle constituait son seul repère), mais aussi que ce Lord Darligton auquel il était attaché par une loyauté et une admiration sans limites n'était pas aussi parfait qu'il le semblait au premier abord: ses positions lors de l'entre-deux guerres, lors de la remilitarisation de l'Allemagne suite au traité de Versailles, sont maintenant vues d'un œil réprobateur, ses détracteurs lui reprochant d'avoir favorisé la montée au pouvoir d'Hitler, alors qu'il tentait avant tout de maintenir une paix de plus en plus incertaine dans l'Europe des années 30. Amours manquées, maître à l'attitude critiquable, Stevens réalise qu'il est sans doute passé à côté de sa vie, demeurant seul, sans enfants, et n'ayant plus à contempler, au sens propre comme au figuré, que les vestiges du jour...
   
   
     Quel bonheur que de plonger dans ce roman au style délicieusement suranné, parfois précieux et maniéré, traduisant à merveille la parlure du majordome vieillissant et désabusé! Tout y est exprimé avec justesse, dans un clair-obscur charmant, sans jamais d'analyses définitives, comme si Kazuo Ishiguro choisissait de laisser délibérément à son héros un léger espoir, comme un dernier rayon de soleil, frêle et tremblotant, dans un ciel obscurci. On découvre avec délices les différents aspects de la vie de majordome, les emplois du temps à respecter malgré les imprévus et les incidents de dernière minute, la direction d'une équipe de domestiques, la relation privilégiée entre le majordome et son maître, les rapports parfois tendus entre la gouvernante Miss Kenton, personnage complexe s'il en est, et Stevens, qui ne voit pas ce bonheur pourtant si proche de lui, qu'il pourrait saisir s'il le voulait... Tout cela sur fond de montée des périls dans les années de l'entre deux guerres, sujet traité avec finesse, par petites touches successives, à la manière d'un impressionniste, nous épargnant les commentaires et analyses fastidieux qui n'auraient pas leur place dans une telle œuvre.
   
   Le style est admirable, tantôt extrêmement concis, comme pour marquer la pudeur du héros, notamment en ce qui concerne ses rapports (strictement professionnels, pense-t-il) avec Miss Kenton, tantôt tout en longueur et en hyperboles, dès qu'il s'agit d'évoquer le métier de majordome et toutes les obligations qui y sont liées. On s'émerveille à chaque page devant la beauté des réflexions et des phrases, qui coulent doucement, avec une pointe d'accent anglais que l'on ne peut chasser de sa tête, comme si Stevens nous livrait directement ses pensées. Le parallélisme des deux histoires "d'amour" finalement manquées (celle entre Stevens et Miss Kenton, et celle qui unit fidèlement le majordome à son employeur) est saisissant, et pourtant là encore Ishiguro ne porte aucun jugement, ne tire aucune conclusion, nous laissant toute la liberté d'interpréter à notre guise les éléments mis à notre disposition.
   
   Un petit bijou de la littérature anglaise contemporaine, au style exceptionnel et aux personnages étonnamment bien construits, à (re)découvrir dans la magnifique adaptation cinématographique de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (rien que ça!) dans les rôles principaux.     

critique par Elizabeth Bennet




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