Lecture / Ecriture
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La conférence de Cintegabelle de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre
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Lydie Salvayre est une écrivaine française née en 1948. Elle exerça la psychiatrie pendant plusieurs années, avant de vivre de sa plume.
Elle a obtenu
Le Prix Novembre en 1997 pour "La Compagnie des spectres"
Le Prix François Billetdoux en 2010 pour "BW"
Le prix Goncourt en 2014 pour "Pas pleurer"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La conférence de Cintegabelle - Lydie Salvayre

L'art savant et enjoué de la conversation
Note :

   Son prix Goncourt ayant attiré sur elle tous les regards (et donc, le mien) j'ai voulu ajouter à notre collection ce titre qui n'était pas encore sur le site. Je l'ai choisi pour cette seule raison, soit à peu près par hasard et, comme vous le savez, dans les rayons d'une bibliothèque, le hasard peut être cause de grandes satisfactions. Ce fut le cas ici.
   
   Ce que nous avons n'est ni plus ni moins que le texte intégral d'une conférence donnée en la petite ville de Cintegabelle et portant sur l'art de la conversation. Ce sujet anodin en apparence aurait pu manquer de profondeur, beaucoup de banalités creuses auraient pu y être débitées et le lecteur/auditeur aurait pu s'y ennuyer gravement, voire mortellement... Si le conférencier (dont nous ne saurons même jamais le nom) n'avait été si... brillant. Oui, brillant d'abord, (lui-même parle de génie), original ensuite, et même, cela est de plus en plus évident, tenant du véritable hurluberlu.
   
    Habitant lui aussi Cintegabelle, il rentre de Paris où son texte a été (provisoirement) refusé par 17 éditeurs, texte qu'il a rédigé poussé par le souci que lui occasionne le fait que, selon lui, "La conversation périclite." "On vit sans se parler et bientôt on vivra sans vivre." Le ton est donné, notre conférencier ne reculera devant aucune phrase-choc, et des phrases-chocs, vous allez en avoir. Il se lance donc dans cette docte conférence "Le tout égayé d'un certain nombre d'axiomes dont je ne suis pas mécontent. J'aime assez les axiomes." (c'est peu de le dire).
   
   Après nous avoir, comme il est de règle, annoncé le plan de sa conférence, il se lance en son style aussi fleuri qu'imagé et développe tous les points annoncés, n'hésitant pas à les illustrer d'exemples tirés de la vraie vie (en citant les noms) ce qui, surtout dans une petite ville, ne peut manquer de faire son petit effet. Mais il ne s'en tient pas là, voilà qu'il se met à intercaler de plus en plus d'évocations, parfois fort intimes, de son "adorable Lulu", son épouse qui vient de décéder et dont il ne peut évoquer le nom sans l'accompagner des déclarations d'amour les plus folles, tout en nous en dressant le portrait d'une montagne de chair uniquement occupée à bâfrer, paresseuse, brutale et triviale, et tout en se réjouissant assez ouvertement de son veuvage. "Le deuil a ses bons côtés, il faut le reconnaître." Déjà, rien qu'avec cette facette de son discours, je vous assure qu'on s'amuse bien, mais il n'y a pas que cela! Il y a, bien évidemment : la conférence elle-même qui ne vous décevra pas non plus, soyez-en certains. On se retrouve avec un de ces textes dont on voudrait noter tous les aphorismes percutants et on s'aperçoit qu'il faut arrêter parce qu'on est en train de recopier tout le livre à la main. Mais tout de même, jugez-en :
   "J'ai peur. Peur de ce monde qui va buter droit contre un mur si je le quitte du regard. Alors je garde les yeux ouverts jusqu'à me faire mal et souris pour amadouer le désastre."
   
   "Je me laisse emporter, et pour un peu, je m'en convaincrais moi-même."
   
   "Monsieur Tribulet a donné de lui-même une définition très pertinente qu'il a accrochée sur la grille de sa maison : Chien Méchant. Bien qu'il se montre fort sévère sur son propre compte, Monsieur Tribulet cependant ne manque pas de perspicacité."
   
etc.
   Et je vous en ajoute quelques unes dans notre rubrique "Ce qu'ils en ont dit". (mais c'est pure gourmandise, je vous l'ai dit, on recopierait presque tout)
   
   Chemin faisant, devant un public/lecteur incrédule, riant, stupéfait, alternativement et plusieurs fois, le conférencier parvient tout de même à nous dire beaucoup de choses très justes et/ou très drôles. On rêverait qu'un comédien apprenne cette centaine de pages par cœur et vienne nous faire cette conférence. Quelle soirée formidable on passerait! Mais déjà en simple lecture, c'est un régal. Goûtez-y!
   
   Et surtout:
   "Sachez rester quiet devant la connerie, c'est primordial pour ne pas vieillir prématurément. Regardez-moi. N'ai-je pas l'air d'un jeune homme?"

critique par Sibylline




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