Lecture / Ecriture
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La vie invisible de Juan Manuel De Prada

Juan Manuel De Prada
  La vie invisible
  La Tempête
  Le septième voile
  Le silence du patineur

Juan Manuel De Prada est un écrivain espagnol né en 1970.

La vie invisible - Juan Manuel De Prada

Dans l'antre de l'hydre
Note :

   "Au-dessous de cette vie que nous croyons unique et invulnérable court, semblable à une source souterraine, une vie invisible; à moins qu'elle ne coure au-dessus, telle une bourrasque d'apparence inoffensive dont le baiser donne pourtant le frisson et glace jusqu'aux os. Quand cette vie nous frôle, nous sentons, un instant, la terre se dérober sous nos pieds. C'est une sensation aussi fugitive qu'une extrasystole ou que l'impression de tomber dans le vide pendant l'assoupissement qui précède le sommeil, un saisissement proche du contact furtif et visqueux de la culpabilité, quand on ment bêtement sans même savoir que l'on dit un mensonge et sans en deviner les conséquences, bien entendu. Mais de même que le coeur rétabli se souvient de la palpitation qui a rompu sa cadence, de même que l'état de veille héberge le souvenir nébuleux de la chute qui a suivi notre endormissement et de même que la conscience nous accable d'une sorte de douleur rétrospective chaque fois que nous évoquons un pieux mensonge involontaire, la rencontre de la vie invisible lance son retentissement sur l'individualité que l'on croyait indemne à l'abri des périls. Tantôt cette vie invisible revêt la texture prolixe et inextricable d'un tapis, tantôt la diaphanité enveloppante d'une gaze; à peine en a-t-on frôlé la trame que l'on se replie, craintif ou échaudé, comme l'escargot dans sa coquille, mais en emmenant avec soi dans son refuge, et pour toujours, la réminiscence de ce contact aussi vivace et persistant qu'une faute que l'on laisse pourrir dans le silence, aussi obstinément harcelant que ces secrets que l'on aurait préféré ne pas connaître."
   
   
   
   Tel est le sombre avertissement qui fait office de prologue à cette monumentale "Vie invisible". Tout commence le 11 septembre 2001, et l'ombre de la folie destructrice d'Osama Ben Laden et des talibans planera sur tout le livre. Alejandro Losada, un jeune écrivain espagnol dont les premiers romans ont rencontré un certain succès, envisage d'annuler un voyage à Chicago qu'il doit effectuer quelques semaines plus tard pour y donner une conférence. Mais Laura, sa fiancée qu'il doit épouser dans quelques mois, le persuade de partir... pour découvrir une ville inconnue, les gens qui y vivent et leurs secrets, et peut-être même un nouveau sujet de roman. Et l'espoir d'Alejandro sera exaucé. Deux rencontres le mèneront au secret de Chicago, au secret de la vie invisible. Elena, une de ses "fans" qu'il a rencontrée dans l'avion. Et puis Tom Chambers qui l'aborde à la sortie de sa conférence en lui proposant de lui révéler le destin de Fanny Riffel, un ancien modèle qui fit la page centrale de Playboy au début des années cinquante avant de disparaître mystérieusement.
   
   C'est un terrible secret que l'on aurait préféré ne pas connaître: celui de l'infinie cruauté des hommes précipitant leurs victimes dans la folie et la destruction, celui de l'aveuglement, de l'égoïsme et de la lâcheté d'hommes ordinaires dont les conséquences se révèlent aussi lourdes que celles de la cruauté pure car "l'on ne fait rien impunément, même pas les actes qu'on ne peut pas accomplir jusqu'au bout, ni les fautes les plus vénielles ou les plus honteuses que l'on croyait reléguées dans les oubliettes de la clandestinité." Juan Manuel de Prada nous entraîne en une plongée en apnée dans l'antre de l'hydre de la folie, à la recherche d'un improbable rachat. C'est noir, glauque, étouffant, écoeurant. On patauge dans la sanie, le sperme, au milieu de bandages sanguinolents et de plaies purulentes. L'écriture de Juan Manuel de Prada, passant sans transition de la préciosité à l'abjection, les phrases très longues et la progression très lente de l'intrigue, contribuent encore à renforcer la sensation d'étouffement et d'écoeurement, au point que j'ai ressenti plus d'une fois l'envie de refermer "La vie invisible" pour n'y plus revenir. Mais force m'est de constater, une fois la dernière page tournée, que cette approche rebutante sert parfaitement le propos du livre.
   
   Juan Manuel de Prada confirme son talent et il nous donne ici un roman magistral. Seule réserve: estomacs sensibles s'abstenir. Ceci dit, si vous tentez l'aventure de "La vie invisible", et qu'il vous vient le besoin d'une bouffée d'air pur, Rick Bass vous fournira d'excellents médicaments pour soulager vos maux d'estomac ;-).
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critique par Fée Carabine




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573 pages d’une rare densité
Note :

   La vie invisible c’est celle des laissés pour compte de la société madrilène, espagnole et moderne de façon générale. Celle des drogués qui se shootent jusqu’à l’épuisement hallucinant et la mort. Celle des femmes roumaines importées sur la rumeur et la vague promesse d’une vie meilleure, ailleurs, et qui seront, sitôt arrivées sur le sol espagnol, embarquées de force comme putes et esclaves, victimes de viols, de violence et de maltraitance. Celle de ce petit peuple africain, exploité et spolié.
   
   C’est cette vie invisible qu’Elena, jeune femme fragile et vaguement professeur de musique, rejoindra, par rédemption, après un parcours hallucinatoire qui la mènera dans une folie à la fois paranoïaque et schizophrène. Une folie dont les mécanismes nous sont extraordinairement décrits par l’auteur.
   
   La vie invisible c’est aussi celle d’Alejandro, romancier et journaliste madrilène, le "je" du narrateur, qui se débat entre un amour sincère pour sa fiancée Laura qu’il est sur le point d’épouser et le remords d’une conduite potentiellement condamnable avec Elena, rencontrée par hasard à Chicago lors d’un congrès improbable. C’est celle de la pensée qui évolue, du doute qui s’installe, jusqu’à détruire le véritable amour, au fur et à mesure qu’Elena sombre dans un délire que rien ne peut arrêter et qu’Alejandro ne peut s’empêcher de considérer être en partie responsable, au moins putativement.
   
   La vie invisible c’est celle de Tom Chambers, vétéran du Vietnam, marginal pensionné des Etats-Unis dont l’épouvantable captivité durant six ans dans la jungle hostile l’aura convaincu qu’il a une mission quasi divine – ou plutôt démoniaque – sur terre, celle de sauver Fanny qu’il a offensée sans qu’elle le sache au temps de son adolescence.
   
   La vie invisible c’est le parcours de Fanny, ex pin-up des années vingt et trente, objet de tous les fantasmes sur papier glacé, violée, refoulée et qui va peu à peu sombrer dans une paranoïa totale l’amenant à assumer une mission sur terre, celle de faire obstacle aux multiples visages de Satan tout en exécutant certaines de ses œuvres jusqu’à l’internement.
   
   La vie invisible c’est surtout un superbe, extraordinaire, sublime, spectaculaire roman dans lequel Juan Manuel de Prada s’impose définitivement comme un auteur absolu, indispensable, majeur du vingt et une nième siècle. Nous l’avions découvert avec "Le Silence du Patineur" qui nous avait ébloui. Ici, nous sommes abasourdis par tant de maîtrise, par l’intelligence de l’intrigue, l’intrication des personnages et de leurs parcours vers la folie.
   
   Juan Manuel de Prada avait choisi un thème particulièrement complexe et exigeant. Il en sort grandi et magnifié. Jamais il ne nous a été donné à lire un texte d’une telle densité dramatique, psychologique et stylistique. Comme toujours chez lui, chaque mot est à sa juste place et tout est dit en peu de mots. Ils sont souvent accolés de façon inattendue ce qui en renforce l’impact et frappe l’inconscient du lecteur.
   
   La poésie derrière les drames qui se jouent, est toujours affleurante, pour rendre plus douce l’atrocité qui se déroule sous nos yeux ébaudis. Comme les protagonistes du livre, nous descendons lentement dans le profond couloir des multiples folies humaines, guidés par De Prada qui est un magicien des mots, un artiste des lettres qu’il manie avec une dextérité étourdissante.
   
   Je ne résiste pas au plaisir de citer trois phrases, prises au hasard de chacune des pages qui toutes, sans exception aucune, valent un détour toutes affaires cessantes. Chacune illustrant l’une des facettes de la richesse stylistique de l’auteur.
   "Je baisais ses aisselles non rasées, aussi terribles et fascinantes que des entrées de fourmilières."
   
   ou encore, pour dire un matin de neige sur Madrid,
   "La ville s’était réveillée embaumée et arctique mais les pneus des automobiles avaient déjà discrédité son rêve de décence." (page 351)

   
   et enfin :
   "Il arriva au rendez-vous avec une ponctualité de satellite qui accomplit sa révolution."

   
   Monsieur de Prada, je vous admire pour la beauté, la fascination, la richesse de vos écrits. Je vous admire pour ce monument de littérature qu’est "La vie invisible". Chapeau bas, señor!

critique par Cetalir




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