Lecture / Ecriture
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Une terre d'ombre de Ron Rash

Ron Rash
  Un pied au paradis
  Serena
  Le monde à l'endroit
  Une terre d'ombre
  Incandescences
  Le Chant de la Tamassee

Ron Rash est un auteur américain de poèmes, de nouvelles et de romans né en 1953.

Une terre d'ombre - Ron Rash

Le vallon rouge
Note :

    "The cove", titre original peut se traduire par la baie ou par le gars. Le gars en l'occurrence est un inconnu, hagard et muet, qui est retrouvé blessé après une chute dans un vallon perdu de Caroline, au cœur des Appalaches. Nous sommes dans les derniers mois de la Grande Guerre. Hank Shelton, de retour du front français où il a laissé une main et sa sœur Laurel,une jolie fille hélas disgraciée par une tache de vin, recueillent ce Walter qui ne s'exprime que par la flûte dont il joue avec beaucoup de sensibilité. On sait que dans ce contexte la germanophobie a été virulente aux Etats-Unis, surtout après l'entrée en guerre du pays, Steinbeck l'évoque dans "A l'est d'Eden" si j'ai bonne mémoire. Et les autochtones ne brillent pas par leur esprit éclairé.
   
    En peu de jours Walter est apprécié de Hank qu'il aide aux travaux de la ferme, difficiles sur cette terre noire et sèche, et du vieux voisin Slidell, un brave type qui refuse de hurler avec les loups. Il est juste de dire qu'il est encore plus apprécié de Laurel, quand deux handicaps se conjuguent... Ron Rash décrit très bien les travaux et les jours de poussière et de boue, la fatigue qui plante son glaive, l'espoir naissant de Laurel en un nouveau destin. Et si le vallon n'était pas si maudit... Plus rare, il sait aussi nous faire partager la peur de la fin de la guerre là-bas si loin à l'Est. Car la guerre a ceci d'unique que sa fin programmée n'arrange pas tout le monde, et surtout qu'on a vu des paix toutes neuves guère plus engageantes que les conflits qui les ont précédées. Car quel bel exutoire que la guerre pour défouler l'homme dans ce qu'il a de plus homme, c'est à dire sa haine et sa bile envers les responsables idéaux, si ce n'est toi c'est donc ton frère, ici l'Allemand, là le Juif et autres...
   
    En résumé "Une terre d'ombre" est un très bon roman d'un auteur que je n'avais encore jamais lu, souvent commenté sur les blogs, et qui incite à continuer sa découverte. Le mutique Walter est un personnage attachant et les défauts de l'Amérique ont ceci de pratique qu'ils permettent de ne pas trop se pencher sur les nôtres. Comme un exutoire, en quelque sorte.
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critique par Eeguab




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Sombre et captivant
Note :

   "L'inconnu était exactement comme la veille, le dos contre l'arbre et les yeux clos, la flûte tenue en équilibre. Qu'il ne bouge pas lui donna le frisson. Devoir manger, boire ou étirer ses jambes était humain. Laurel chercha des yeux des champignons formant un rond de sorcières ou tout autre signe. Tu t'attends au pire sur son compte comme on le fait ici pour toi, se réprimanda-t-elle."
   

   Caroline du Sud, 1918, dans les derniers jours de la guerre en Europe. Laurel et son frère Hank, vivent au fond d'un vallon qui ne voit jamais le soleil, dominé par une falaise impressionnante. Leurs parents avaient acquis la terre à bas prix, ils sont morts tous les deux, laissant le frère et la sœur seuls et isolés. Hank revient d'Europe avec une main en moins, Laurel est considérée comme une sorcière par les gens du coin, à cause d'une tâche de naissance violette sur son épaule.
   
   Dans cette solitude à deux, rythmée par les durs travaux de la ferme, l'irruption d'un inconnu joueur de flûte va bouleverser le fragile équilibre du vallon. C'est Laurel qui l'aperçoit d'abord et le ramène à la maison pour le soigner. Hank, réticent, se laisse rapidement convaincre de l'utilité d'un homme avec ses deux mains pour l'aider quelque temps. Le mystère l'entourant est épais, d'autant qu'il ne parle pas et ne sait ni lire, ni écrire. Peu importe, il abat de l'ouvrage sans rechigner, et Laurel se laisse aller à l'espoir d'être aimée elle aussi, l'inconnu n'ayant pas les préjugés des villageois.
   
   Il faut dire que l'ambiance est tendue au village d'à côté, chacun attend d'un jour à l'autre la fin de la guerre, certains esprits s'échauffent, font du zèle dans l'engagement et stigmatisent les supposés planqués. La germanophobie est galopante, la bêtise aussi, qui amènera au drame. Je n'en dis pas plus.
   
   Je suis une fidèle lectrice de Ron Rash depuis "Un pied au paradis" et je n'ai pas été déçue par ce nouveau roman, empreint du même humanisme que les précédents. Laurel est un beau personnage de femme, qui pourrait être le pendant solaire et lumineux de la très sombre "Serena". La nature est admirablement décrite, ici le vallon avec ses châtaigniers mourants, la seule roche où le soleil pénètre, le bruit du ruisseau.
   
   L'auteur a également une fine connaissance de la vie quotidienne dans cette région des Appalaches, où les croyances et les superstitions avaient libre cours, avec des boucs émissaires faciles, que ce soit l'étranger ou le handicapé. Il a réussi à me faire frissonner comme dans un polar à suspense en évoquant le creusement d'un puits avec ses dangers permanents.
   
   Un roman sombre et captivant parfaitement maîtrisé, il ne me reste plus qu'à attendre le prochain.
    ↓

critique par Aifelle




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Der Rattenfänger
Note :

   Titre original : The Cove
   
   Cela commence un peu comme dans "Un pied au paradis" : un ingénieur vient dans une ville, curieusement appelée Mars Hill, en Caroline du nord, annoncer aux habitants que la municipalité a l’intention de noyer le vallon à proximité pour en faire un lac artificiel ; mais, surprise, les gens sont contents ! Dans ce vallon, à présent inhabité, il n’est arrivé que des malheurs…
   
   Nous sommes ramenés quarante ans auparavant, à la fin de la Grande Guerre : Laurel Shelton est une jeune femme courageuse et déterminée, que la population dans son ensemble évite, exclut du groupe, et craint (ou feint de craindre) à cause de sa tache de naissance ; notez que cette tache n’est même pas sur le visage ! Ces gens l’ont prise comme bouc émissaire… elle vit dans la propriété que ses parents achetèrent autrefois dans le fameux vallon presque toujours sombre, entouré de bois, avec Hank son frère, qui a perdu une main en Europe dans les tranchées. Un homme assez âgé Slidell leur voisin, les aide et les apprécie .
   
   A Mars Hill, seule l’institutrice Mlle Calicut, une jeune fille nommée Marcie, quelques rares autres villageois, acceptent de parler à Laurel, et l’estiment.
   
   Laurel a repéré un vagabond qui campe près du vallon à proximité de la rivière ; elle s’occupe de lui lorsqu’il est en détresse, le recueille. Il va aider Hank à la ferme ; ce jeune homme possède une flûte en argent (un vrai instrument de concert dont il joue parfaitement car ce fut son métier). Il ne parle pas et possède un bout de papier où il est écrit "Walter Smith ne peut plus parler à cause d’une maladie dans l’enfance il a besoin de partir pour New-York".
   
   Le lecteur apprend vite le secret du joueur de flûte, Laurel aussi, un peu plus tard, et cela renforce leurs liens qui vont au-delà de l’amitié. Ils projettent de fuir à la fin de la guerre. En attendant, il faut se cacher…
   
   On nous montre la grande bêtise et la méchanceté des gens du village ; notamment Chauncey un bureaucrate lâche et avide de gloire qui tremble en tenant un fusil ; une bande de violeurs, avec à leur tête l’infâme Judd Parton, qui s’en prirent à Laurel.
   
   Les villageois prennent comme victimes de simples citoyens d’origine allemande, qualifiés de boches, d’espions par leurs voisins lesquels savent très bien qu’ils n’ont rien à se reprocher ; tout comme ils savent que Laurel n’est pas une sorcière ! Simplement, ils débordent de haine !
   
   Les gens de Mars Hill sont très dangereux et vont le prouver au-delà des craintes du lecteur. D’autres le sont un peu moins mais dans l’ensemble cette humanité est très sombre (comme le vallon privé de lumière).
   
   Ce roman est fort bien composé comme toujours chez cet auteur, une écriture précise et agréable à lire, on ressent les beautés de la nature la plus rude et la plus désolée, l’échantillon d’humanité montré ici est lamentable, et le propos est plus pessimiste que jamais dirait-on.

critique par Jehanne




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