Lecture / Ecriture
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Le livre d’un été de Tove Jansson

Tove Jansson
  Dès 09 ans: Moumine le Troll (tome 1)
  Dès 10 ans: L'été dramatique de Moumine
  Dès 09 ans: Les Mémoires de papa Moumine
  J comme: Moomin et la comète
  Le livre d’un été
  L'honnête tricheuse
  L'art de voyager léger et autres nouvelles

Tove Jansson est une femme de lettres, illustratrice et peintre finlandaise née à Helsinki en 1914 et décédée en 2001.
Prix Nils Holgersson
Prix Hans Christian Andersen
Prix Finlande

Le livre d’un été - Tove Jansson

Grand-mère et petite fille
Note :

   Tout est brillant dans "Le livre d'un été" décomposé en instantanés : l'amour d'une grand-mère pour sa petite fille, leur complicité bienveillante, leur attention mutuelle malgré les fâcheries et les bouderies (parce qu'un été en totale immersion peut s'avérer lourd et long).
   
    Il ne s'agit pas là des malheurs de Sophie (prénom de la fillette) mais de son éveil à la nature environnante, de ses sens en (triple) action et surtout de ses rêves à foison qu'elle cherche à mettre à exécution.
   
    La grand-mère fume en cachette, use d'une canne pour faire trempette, espère investir une fête hippie, recrée le palais des Doges vénitien le temps d'une nuit blanche en guise de réconfort, change de Mappe en raison de différences inconciliables et tente une visite importune (parce que ces nouveaux voisins, inconnus au bataillon-, ont osé annexer l'île des Mouettes).
   
    Seule ombre masculine perturbant le duo, le père de Sophie, lien biologique entre elles deux, tente de s'affirmer et s'enfuit souvent, conscient de sa présence en trop, et prête bon gré mal gré sa robe de chambre rassurante. Sophie rit, râle, pense, déclame avec mauvaise foi, paraît peu commode parfois et apprend au contact de cette aïeule attentionnée.
   
    La prose enlevée, nourrie et proche des standards classiques de Tove Jansson, une relation de toute beauté où deux êtres vivent en adéquation avec leur environnement, un très bon moment de lecture : ce serait dommage de s'en priver!
   
   
   Pages 152 et 153 : une scène parmi tant d'autres
   
   "Mais Sophie s'enfouit la tête dans les bras et continua de pleurer, accablée par la catastrophe qui frappait le Nyland oriental.
    - Ce n'est pas ta faute, dit la grand-mère. Écoute-moi maintenant. Il y aurait eu la tempête de toute façon.
    - Mais pas aussi forte! gémit Sophie. C'est Dieu et moi qui l'avons faite!
    Le soleil avait disparu et la pièce s'assombrissait rapidement. Le feu brûlait dans la cheminée. Et le vent était toujours aussi violent.
    - Dieu et toi, répéta la grand-mère, irritée. Et pourquoi Dieu aurait-il exaucé justement ta prière, quand peut-être dix autres personnes l'ont prié, elles aussi, pour lui demander le beau temps? Et elles l'ont fait, je t'assure.
    - Mais c'est moi qui ai prié la première. Et tu vois bien qu'il n'a pas fait beau temps.
    - Tu sais, dit la grand-mère, Dieu est beaucoup trop occupé pour écouter...
    Le papa rentra et mit du bois dans le feu. Puis il leur donna une couverture qui sentait mauvais et sortit de nouveau pour regarder les vagues avant la nuit.
    - Tu as dit toi-même qu'il écoute, dit Sophie froidement. Tu as dit qu'il entend tout ce qu'on lui demande.
    La grand-mère s'étendit sur le filet aux harengs et dit :
    - Bien sûr, mais vois-tu, je suis arrivée la première.
    - Comment ça?
    - Je lui ai fait ma prière avant toi, c'est tout.
    - Quand l'as-tu faite? demanda Sophie méfiante.
   - Ce matin.
    - Et malgré ça, s'écria Sophie sévèrement, malgré ça, tu as emporté beaucoup trop peu de provisions et beaucoup trop peu de vêtements. Tu n'avais pas confiance en lui?
    - Si, bien sûr... Mais je pensais que ce serait plus passionnant sans...
    Sophie soupira.
   - Oui, dit-elle. C'est toujours comme ça avec toi! Tu as pris tes médicaments?
    - Oui.
    - C'est bien. Maintenant, tâche de dormir et d'oublier tous les ennuis que tu as provoqués. Je ne le dirai à personne.
   - C'est gentil de ta part, dit la grand-mère."

    ↓

critique par Philisine Cave




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L'année de la pensée magique
Note :

   "Sophie cueillit quelques fleurs, et les tint dans sa main jusqu'à ce qu'elles deviennent chaudes et déplaisantes ; alors elle les posa sur sa grand-mère et demanda comment Dieu pouvait faire attention à tous les gens qui le priaient en même temps.
   - Il est très sage, murmura la grand-mère en somnolant sous son chapeau.
   - Réponds correctement, dit Sophie. Comment a-t-il le temps?
   - Il a des secrétaires.
   - Mais comment arrive-t-il à exaucer votre prière s'il n'a pas le temps de parler avec ses secrétaires avant que ça tourne mal?
   Grand-mère fit semblant de dormir, mais elle savait bien qu'elle ne trompait personne et, finalement, elle déclara qu'il s'était arrangé pour que rien ne puisse vous arriver entre le moment où on priait et celui où il recevait votre prière. Mais sa petite-fille demanda alors ce qui arrivait quand on tombait d'un sapin et qu'on priait pendant qu'on était encore en l'air".
   

   J'ai su aussitôt que ce roman était fait pour moi et je ne me suis pas trompée. C'est le genre qui se savoure avec gourmandise, un ton atypique, près du conte, une pincée de fantastique mêlée de fantaisie et d'originalité, une vraie curiosité.
   
   La petite Sophie passe ses vacances sur une île finlandaise avec sa grand-mère et son père, à peine évoqué. On suppose que c'est suite à un deuil ou à un évènement malheureux. La grand-mère se sent proche du grand départ et elle a à cœur de transmettre à Sophie tout le savoir qu'elle a emmagasiné. Elle connaît l'île comme sa poche, la sillonne en tous sens appuyée sur sa canne, soulève les mousses, se glisse sous des branchages, égare parfois son dentier et distille à Sophie sa vision pour le moins fantasque de l'existence, mais toujours dans le respect de Dieu, de soi et des autres.
   
   La vie est rythmée par le cycle des saisons, les tempêtes, les caprices de la nature. La grand-mère en a une connaissance intime, le merveilleux n'est jamais très loin des problèmes les plus terre-à-terre qui se posent à la famille dont la survie est précaire. L'île est isolée, battue par les vents et la mer. Quelquefois une visite, une petite amie de Sophie, un pêcheur, un voisin pas forcément bienvenu.
   
   Pas d'histoire linéaire, mais de courts chapitres sur des thèmes variés, au gré des évènements. Il arrive que Sophie et la grand-mère se chamaillent, elles ont chacune une personnalité affirmée, mais ça ne dure jamais longtemps et elles veillent à prendre soin l'une de l'autre, l'amour ne se dit pas ce qui n'empêche qu'il est là, à chaque page, fort et solide.
   
   Un livre dépaysant, à découvrir absolument.

critique par Aifelle




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