Lecture / Ecriture
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Manhattan Transfer de John Dos Passos

John Dos Passos
  Cycle Le district de Columbia - 1 - Aventures d'un jeune homme
  L'initiation d'un homme : 1917
  Rossinante reprend la route
  Manhattan Transfer
  Devant la chaise électrique - Sacco et Vanzetti
  Trilogie USA - 1 - 42e Parallèle
  Trilogie USA - 2 - 1919 - L'An premier du siècle
  Trilogie USA - 3 - La Grosse Galette
  Trilogie « U.S.A. »
  Terre élue
  Le Brésil en marche
  La belle vie
  Lettres à Germaine Lucas-Championnière

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2014

John Rodrigo Dos Passos est né à Chicago en 1896. Son père était un avocat prospère à ce moment là (il le fut moins à la fin de sa vie) qui lui fit avoir la meilleure des éducations, ce qui comprenait des séjours en Europe. Mais il était un bâtard (bien que reconnu), né d'un père marié par ailleurs, qui ne put épouser sa mère que lorsqu'il eut 14 ans.

En 1916, il quitte l'Université d'Harvard son diplôme en poche et se rend en Espagne pour étudier les beaux arts. Les USA ne s'étaient pas encore engagés dans la guerre mais, John Dos Passos voulait, lui, s'y impliquer malgré une très mauvaise vue qui le lui interdisait. Il usa de l'influence familiale pour être enrôlé comme ambulancier et connut le baptême du feu.

Son premier roman fut publié en 1920 et remporta déjà un certain succès. Il fut suivi de « Trois soldats », puis de « Manhattan Transfer » qui lui, fut un best seller. Il s'intéresse davantage à l'analyse sociologique qu’à l'analyse psychologique et aime présenter seulement les faits. Il développe une écriture cinématographique et simultanéiste qui convient particulièrement à ses objectifs. Il collabore à des journaux et soutient Sacco et Vanzetti.

Les années 1930 à 36 furent celles de la publication de sa « Trilogie USA ». Gros succès, elle aussi. Elle est considérée comme son chef d’œuvre.

En 1928, il séjourne assez longuement en URSS, mais il est moins proche des communistes que des anarchistes. Il passera d'ailleurs en Espagne pendant la guerre civile, scellant ainsi sa rupture avec les communistes (et Hemingway). Il se rendra à Mexico et y rencontrera Trostky, mais l’anticommunisme le poussera progressivement de plus en plus à droite, jusqu'à Barry Goldwater beaucoup plus tard.

Il est mort d'une crise cardiaque à Baltimore en 1970.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Manhattan Transfer - John Dos Passos

New-York, Ellen, Jimmy
Note :

   Titre original : Manhattan Transfer, 1925
   
   Avant sa trilogie new-yorkaise, "Manhattan Transfer" est considéré comme le chef-d’œuvre de John Dos Passos. Et à juste titre, car il a su y donner vie au New-York du début du 20ème siècle, une mégapole en pleine formation, sujet passionnant, s'il en est. Et plus encore, il lui a fallu pour ce faire, inventer une écriture qui y corresponde particulièrement, c'était le "simultanéisme", aujourd'hui si complètement passé dans les mœurs littéraires qu'on ne le remarque même plus, mais une nouveauté à l'époque. Dos Passos utilisa donc le simultanéisme et la discontinuité. Sa fresque new-yorkaise se trouva peinte d'une quantité de touches posées sur différents personnages au même moment et d'une histoire qui progressait parfois au jour le jour et parfois sautait des années sans nous le signaler en rien. Nous retrouvions jeune homme le gamin que nous avions quitté et nous ne le comprenions que grâce à son nom et grâce aussi, il faut bien le dire, au talent de l'auteur qui fait que chaque personnage a une telle cohérence qu'on sait toujours à qui on a à faire. Comme je vous le disais, tout cela ne pose plus guère problème au lecteur actuel, mais dans ces années 1925, cela révolutionna l'art romanesque autant que les peintres (dont il était aussi) révolutionnèrent l'art pictural avec leurs propres innovations.
   
   On dit qu'il y a 150 personnages dans "Manhattan Transfer", je ne les ai pas comptés. Je ne saurais donc vous le garantir, j'aurais dit moins, mais allez savoir, des gens plus sérieux que moi ont sans doute pointé le moindre passant à l'arrière plan. Mais mon expression "j'aurais dit moins" indique surtout qu'il n'y a pas pléthore, ni fouillis, ni aucun trop plein d'aucune sorte. J'ai pris pas mal de notes dès le début, parce que je savais que je rédigerai ce commentaire et cela m'a bien aidé. Je conseillerais donc à chacun de rapides annotations de CV, au besoin sur la page de garde, au cas où on aurait un trou de mémoire quand un personnage du début réapparait des dizaines de pages plus loin. Mais cela ne va pas quand même jusqu'à poser problème et le roman vaut largement ce petit effort.
   
   Il met en scène une New-York qui est une vraie jungle urbaine et qui se bâtit très vite, dans toutes les directions, écrasant pas mal de gens dans son extension et en hissant d'autres aux sommets les plus inespérés en un mouvement violent, naturel, inexorable, qui s'apparente à la tectonique des plaques formant les montagnes, pour parfois les jeter bientôt à bas de manière tout aussi brutale. New-York de ces années là vit affluer des milliers de gens prêts à tout, doués de talents divers, parfois remarquables, parfois non, forts ou faibles (mais la force ne suffisait pas à gagner) aidés ou solitaires. Ils remontaient des états où l'on crevait de faim, ils débarquaient à Ellis Island, d'une Europe dangereuse ou désespérée, ils étaient prêts à tout. Je crois que là est la clé de ce roman. On y voit des gens en situation paroxystique. Ils n'ont rien à perdre, ou au contraire tout. Les enjeux sont extrêmes. Il n'y a aucune garantie sociale, être malade et pauvre, c'est mourir tout de suite, ne pas avoir d'emploi, c'est mourir de faim dans la rue, ne pas réussir à se faire une place au sommet, c'est être piétiné par les autres, et de plus en plus à mesure de l’affaiblissement de l'âge. Les enjeux sont vitaux, les appétits féroces, presque personne ne recule devant rien. Action!
   
   Les jeux de l'amour et de l'argent. Beaucoup d'argent, qui se perd ou se gagne, parfois si vite et souvent par des moyens si... discutables. Beaucoup d'amour, celui qui se monnaie, qui sert d'autres buts, assoit des situations... mais parfois aussi celui dont on ne voulait pas et qui vient fausser le jeu des froids calculs... l'amour et ses conséquences biologiques, souvent non désirées, auxquelles les femmes devaient faire face à leurs (grands) risques et périls. L'alcool, qui fait passer les choses, mais réclame sa dime et l'obtient toujours. Les plus folles espérances, les plus noirs désespoirs, le danger, la vie, la mort, des progressions plus ou moins brillantes et faciles, certaines, pas du tout, des familles entières jetées des palaces au ruisseau en un instant, des luttes impitoyables et quand même, parce que ce sont des humains, des éclairs d'idéalisme qui jouent leur rôle aussi et peuvent troubler le jeu des stratèges les plus cyniques. Bref, un grouillement de vie passionnant que ce début de 20ème siècle à New-York et John Dos Passos a peint d'une plume virtuose, le roman qui nous le montre le mieux.
   
   Vous ne devez pas le rater.
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critique par Sibylline




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Tous les rêves du possible
Note :

   "Le crépuscule de plomb pèse sur les membres secs d’un vieillard qui se dirige vers Broadway. Quand il contourne l’étalage de Nedick, au coin de la rue, quelque chose se déclenche dans ses yeux. Poupée brisée parmi les rangées de poupées vernies, articulées, il se traîne, la tête basse, jusque dans la fournaise palpitante, jusque dans l’incandescence des chapelets de lettres lumineuses.‘Je me rappelle quand tout cela était que des prairies, gronda-t-il à un petit garçon."
   

   C’est avec ce récit labyrinthique, dans lequel se mêlent de multiples histoires, que Dos Passos rencontra un succès mondial, salué par Jean Paul Sartre comme "le plus grand écrivain de notre temps". Auteur de la Lost Generation, aux côtés d'Hemingway, Fitzgerald ou encore Steinbeck, Dos Passos conte dans "Manhattan Transfer", le destin de quelques vingt personnages principaux. Chacun cherche sa place au soleil, un morceau de gloire ou de pain, une raison de vivre. Ils se percutent, se rencontrent, se séparent... De classes sociales différentes, tous sont obnubilés par la volonté de réussir, d'arriver, de faire leur trou. On y croise Ellen Tatcher, artiste de théâtre, femme libre, indépendante, fatale. Gus Mc Neil, livreur, qui s’acoquinera avec l'avocat Georges Baldwin. Et leurs destins en seront bouleversés. Il y a Emile et Congo, deux marins français qui trouveront Marco, un anarchiste italien, sur leur route. L'un deviendra millionnaire, l'autre se perdra dans l'anonymat, le troisième disparaîtra dans la contrebande et la prohibition. Enfin, il y a la famille Herf qui revient sur les traces du passé...
   
   Voilà un roman choral éblouissant. Eblouissant, par le style! Dos passos ne respecte aucune structure. C'est l'envie qui le guide, le mouvement perpétuel de l'écriture. Et pour mettre en scène ces fragments de vies, il ne pouvait choisir qu’une seule ville, celle qui se définit justement par son mouvement incessant et son rythme frénétique : New York! Cette cité debout qui incarne tous les rêves du possible. Rêves contre lesquels se fracasseront les personnages perdant la maîtrise de leurs destins, aspirés, dévorés par cette cité contre laquelle l'homme, même vorace, ne peut rien! Un grand, un très grand régal. Un chef d’œuvre!

critique par La XXVème heure




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