Lecture / Ecriture
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Les chiens de l'aube de Anne-Catherine Blanc

Anne-Catherine Blanc
  L'astronome aveugle
  Passagers de l'archipel
  Moana blues
  Les chiens de l'aube

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Les chiens de l'aube - Anne-Catherine Blanc

Microcosme
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Hip Hop est un vieil homme à tout faire dans un bordel miteux d'une ville d'Amérique du sud. Une sorte de Quasimodo, nettoyeur de chiottes, esclave de la Mama, "la Mère Sup'" de l'établissement. Hip Hop est aussi un fin observateur de la vie des pensionnaires, des tensions, de la volonté de la Mafalda pute vieillissante de prendre le pouvoir grâce à l'appui d'un homme haut placé. La Mama est dans les préparatifs de la Faena, jeune fille convoitée par un autre homme très puissant, qui lui a été vendue comme vierge, denrée rare et chère dans ce pays, cette dictature.
   
   Certains d'entre vous passent me lire depuis longtemps -enfin j'espère-, ils n'ont donc pas pu éviter mes billets concernant les livres précédents d'Anne-Catherine Blanc : L'astronome aveugle, Moana blues, Les passagers de l'archipel, les autres qui me lisent épisodiquement ou les visiteurs occasionnels, je vous invite à lire mes articles précédents et à vous pencher sur tous les ouvrages de l'auteure. J'avais été emballé, enthousiaste pour ne pas dire dithyrambique. Alors pourquoi changer lorsque l'auteure publie un nouveau livre et qu'il est excellent?
   
   AC Blanc est une styliste hors pair. Quelle langue mes amis, quelle langue! Riche. Métissée de mots de différents niveaux de langage. Unique, tiens, le tout début : "Chez nous, les rues de la nuit appartiennent aux furtifs, aux baveux, aux électriques. Elles appartiennent aux chats pelés qui bondissent des poubelles, crachoteurs d'injures chuintantes, griffes et dents jaillies du fourreau pour défendre la pauvre arête ou la tripaille fétide qui alimentera en eux jusqu'au lendemain la petite braise de vie, étique et obstinée. Elles appartiennent aux ligues de chiens galeux, mangés de tiques, mais forts de leur nombre : masse protéiforme et grondante, capable d'attaquer l'ivrogne branlant ou de faire reculer le jouisseur clandestin filant à son plaisir, feutré, circonspect, concentré dans son effort pour noyer l'ombre qui le talonne dans l'ombre caressante des murs, un ton plus noire." (p.7)
   Poétique : "La Faena a un petit sexe humide et souriant, un petit coquillage rose corail, niché dans sa pelote d'algues douces. La Faena a des yeux d'obsidienne, des lacs volcaniques sans mémoire dans un visage de lave épuré, mais rigide, infiniment lointain, comme ignorant de sa propre histoire." (p.26)
   
    En plus de la beauté du texte, j'ai dû recourir avec bonheur une petite dizaine de fois au dictionnaire pour des mots rares, désuets ou recherchés qui ne sont pas là pour épater la galerie, mais pour ajouter du plaisir de lecture.
   
   Mais ce roman n'est pas qu'un exercice de style et s'il ne s'y passe pas beaucoup d'action pendant les deux cents premières pages il n'est est pas moins passionnant. Hip Hop observe les filles, les autres employés (barman et videur), dresse les portraits des personnalités les plus marquantes, leurs rapports, les jeux de pouvoir, de violence. Il passe inaperçu, fait partie des meubles et peut donc écouter et entendre et suit quasiment tout ce qui se passe dans la maison. Et lorsqu'il ne sait pas, il enquête, notamment pour savoir qui est le protecteur de la Mafalda la Prieure qui voudrait être cheffe et l'identité de l'amateur de jeune vierge qui menace la tranquillité des lieux. Car la Faena n'est plus vierge et la Mama fait tout pour le faire croire, si l'homme puissant qui la désire l'apprend, le pire peut arriver à l’établissement et à ceux qui l'occupent.
   
   AC Blanc décrit également la vie sordide, la pauvreté dans une dictature qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Ce qu'iceux sont obligés de faire pour survivre, le plus souvent la prostitution d'eux-mêmes et de leurs propres enfants (d'où l'absence de jeunes femmes vierges) : un chapitre est consacré à la manière dont la Mama a construit sa notoriété en exploitant cette misère avant d'en arriver à ce bordel miteux. Même si le roman est un quasi huis-clos, l'extérieur est présent dans les odeurs, les bruits, les chiens de l'aube qui fouillent les poubelles, les chats errants, le vent est là aussi, très présent, le vent purificateur, celui qui nettoie les odeurs et en rapporte d'autres.
   
   Osez prendre le risque de lire un roman dont on ne parle pas dans les médias, un livre qui vous fera découvrir une plume sensible, précise, magnifique et des personnages forts qui résonneront longtemps en vous. Un coup de cœur pour moi!

critique par Yv




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