Lecture / Ecriture
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La galerie des maris disparus de Natasha Solomons

Natasha Solomons
  Le Manoir de Tyneford
  La galerie des maris disparus

Natasha Solomons est un auteur britannique née en 1980.

La galerie des maris disparus - Natasha Solomons

Cinquante ans
Note :

   "Toutefois, lorsque je contemple certains tableaux sculptures ou dessins, j'éprouve une sensation dans mes... De nouveau, Juliet hésita. Elle aurait aimé dire kishkies, tripes en yiddish, mais ce mot aurait sans doute déconcerté cette assemblée résolument anglaise... une sensation dans mon ventre qui m'indique que cette œuvre est bonne. Peu importe la mode dans les arts car, à vrai dire, j'ignore ce qui est tendance et ce qui ne l'est pas. Je choisis une œuvre par rapport au frisson qu'elle me donne. Les tableaux réunis ont cet effet sur moi. J'espère qu'ils provoqueront aussi en vous l'impression que quelque chose remue dans votre âme".
   

   En 1958, Juliet est une jeune femme qui vient tout juste d'être quittée par son mari, George, avec deux jeunes enfants, Frieda et Léonard. Ses parents, M. et Mrs Greene, Juifs originaires de Pologne, observent strictement les règles de leur communauté. La situation de Juliet ne peut pas être pire, puisqu'elle n'est pas veuve et qu'elle ne peut pas divorcer, son George étant parti sans laisser de trace. Elle est dans une sorte de no man's land très inconfortable, qui la fait regarder de travers par les autres.
   
   Plus gênant encore, Juliet a une personnalité un peu fantasque, elle prend des libertés qui chagrinent sa mère, ne va pas à la synagogue toutes les semaines et ne respecte pas les us et coutumes de leur petite communauté. On chuchote dans son dos. Lorsque le roman démarre, Juliet a économisé sou par sou pour l'achat d'un réfrigérateur. Il suffit d'un peintre croisé sur sa route et l'argent disparaît dans la commande d'un portrait d'elle. Cet acte impulsif va changer toute l'orientation de sa vie.
   
   La peinture tient une grande place dans cette histoire puisque Juliet va devenir galeriste à Londres et côtoyer les peintres qui comptent dans un après-guerre triste et terne. Mais je l'ai surtout lu comme le portrait d'une femme qui veut vivre libre, a de l'avance sur son temps et se bat sur tous les fronts pour mener sa barque comme elle l'entend. Nous la suivons de 1958 à 2006, soit presque une cinquantaine d'années. Chaque chapitre commence par la description d'un portrait d'elle, jalonnant différentes époques et le souvenir de rencontres marquantes.
   
   Juliet est très attachante et touchante, constamment prise entre son désir d'émancipation et le souhait de ne pas faire de peine à ses parents. Ceux-ci finiront par engager un détective privé pour retrouver la trace de George et permettre à Juliet de reprendre une place normale dans la communauté, démarche qui mènera Juliet jusqu'en Californie, avec ses enfants.
   
   Il n'est pas utile d'en révéler plus, le roman est tissé de tout ce qui peut faire une vie sur presque cinquante ans, ses hauts et ses bas, ses passions, ses déceptions. Julient connaîtra un grand amour en la personne d'un peintre ravagé par la guerre, Max, vivant seul à l'orée d'une forêt dans le Dorset, ce qui donnera lieu à de belles pages sur la nature.
   
   La seule réserve que j'ai, c'est que justement, cinquante ans c'est long et que certaines époques de la vie de Juliet sont trop survolées, je ne me suis pas sentie au cœur de l'action comme dans "le manoir de Tyneford" le précédent roman de l'auteur, mais toujours un peu en dehors.
   
   J'ai pris néanmoins beaucoup de plaisir à la lecture, où l'auteur nous réserve une fin émouvante et inattendue et où l'on revient sur un certain portrait qui tient tellement à cœur à Juliet.
   
   "Max posa son verre et se leva. Juliet le vit tituber une seconde avant qu'il ne s'appuie sur la cheminée. Seule cette petite défaillance trahissait son ivresse car il parlait très clairement, roulant les mots dans sa bouche tels des glaçons. De le savoir saoul lui donna de l'audace. Elle le regarda. Il était grand. Aussi grand que George. Sans doute se conduisait-elle comme une évaporée. Elle imagina les rabbins secouant leur barbe d'un air désapprobateur, les soupirs douloureux de sa mère, mais elle constata qu'elle n'en avait cure. Fermant puis rouvrant ses yeux, elle déclara :
   J'aimerais que vous fassiez mon portrait".

critique par Aifelle




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