Lecture / Ecriture
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Les terres du couchant de Julien Gracq

Julien Gracq
  Le rivage des Syrtes
  Au château d’Argol
  En lisant, en écrivant
  Un balcon en forêt
  Un beau ténébreux
  Autour des sept collines
  Les terres du couchant
  La forme d'une ville

Julien Gracq est le nom de plume de Louis Poirier, écrivain français, né en 1910 et décédé en 2007.

Les terres du couchant - Julien Gracq

Résistance !
Note :

   Ce roman écrit dans les années 1953-1956 mais que l'auteur a laissé inachevé nous parvient sept ans après le décès de son auteur. Comme toute publication posthume il nous pousse à de nombreuses interrogations. Composé entre “Le rivage des Syrtes” et “Un balcon en forêt”, il en reprend les thèmes majeurs : la route, l'attente, la guerre, thèmes travaillés avec un regard qui caresse la nature et une écriture qui rejoint les plus belles pages de prose poétique.
   
   Il ne faut que quelques phrases pour résumer l'action. Le narrateur, ordinairement engagé dans l'administration du cadastre à "Bréga-Vieil", sa capitale assoupie, décide de quitter clandestinement son pays, Royaume en déclin satisfait de son sort et sourd aux appels à l'aide de l'envoyé des moines-soldats. Le narrateur est de ceux, rares, encore capable de réagir ; à la tête d'une petite troupe, il chevauchera des mois durant à la rencontre de l'ennemi barbare qui menace le Royaume, loin au-delà de la muraille protectrice et des "marches orientales", dévastées et à l'abandon, pour rejoindre la forteresse de Roscharta, très loin, à l'extrémité du monde connu.
   L'interminable chevauchée le long de la Route ancienne dont les traces parfois s'estompent permet à l'auteur —qui enseigna la géographie— de s'adonner à de longues descriptions des paysages, horizons boisés séparés de crêtes successives, visions forestières au fil des saisons, marais et bords de mer car les compagnons s'arrêtent quelque temps dans un village de pêcheurs où l'un des leurs meurt d'une fièvre paludéenne — marquant la fin de la première partie.
   
   Enfin atteinte non sans difficultés par les compagnons d'armes, la forteresse sur laquelle l'ennemi redouté resserre progressivement son étreinte forme le décor de toute la seconde partie. Le narrateur excelle à dépeindre le brouillard sur le lac, la brume qui se lève permettant de voir à trois lieues le château d'Armagh qui résiste encore avant de devenir la proie des flammes sous l'assaut de l'armée barbare. Coiffée par "l'étendard de l'Ordre avec la croix blanche", Roscharta que dirige un moine-soldat est une cité double : la ville basse au bord du lac est dominée par une forteresse très médiévale dans sa description : murailles gigantesques, chemin de ronde, créneaux, archères, etc. Le narrateur combat peu. Il hume l'atmosphère de la citadelle, il soupe "de la manière la plus spartiate" et attend que vienne l'ennemi.
   
   La guerre est plus qu'une toile de fond : c'est l'histoire en marche. "Nous vivions bien" —c'est l'incipit— et c'est cette situation de confort qui vient d'être balayée par l'ennemi venu des horizons éloignés. Le supplice des deux ambassadeurs empalés fonde l'argumentation du narrateur au début du roman : on ne peut se satisfaire des explications alambiquées des dirigeants du Royaume arguant de contacts pris avec les "nouveaux venus" aux "mœurs mal dégrossies". Chemin faisant, les combattants rencontrent les traces des exactions. "Les signes de l'incendie, du pillage et de la mort violente n'y manquaient pas : çà et là, des abattis tout récents coupaient la route, pointait la termitière noire d'une meule brûlée, ou bien, au milieu du rectangle vide d'un défrichement déjà repris par les chardons et les orties, on voyait se dresser la carcasse d'une ferme incendiée." Plus loin, plus tard, les têtes des prisonniers décapités en vue de la forteresse et entassées en pyramide font penser aux exploits barbares d'un Tamerlan. Longtemps, les guerriers assiégés croient peu en la capacité qu'auraient les assiégeants de faire venir des canons par les gorges du torrent — tout comme à l'époque où Gracq écrivait ce roman l'état-major français pensait sauver le camp de Dien-Bien-Phu. Mais rien n'est figé dans une date précise : l'écrivain qui a été soldat en 1940, s'inspire de toutes les époques, Romains au limes face aux invasions barbares, derniers Croisés face aux guerriers seldjoukides ou mongols, comme il s'inspire de tous les paysages d'une géographie rêvée qui va d'une "bande étroite aux abords même de la Crète" et du désert cher aux nomades jusqu'aux sommets enneigés du Lindafell, aperçus depuis Roscharta.
   
   Entre “Le rivage des Syrtes” et “Un balcon en forêt” par la date et les thèmes, ce roman que l'on vient de découvrir fera le bonheur des fidèles de Julien Gracq. Certains le compareront à leur souvenir du “Désert des Tartares”, d'autres y verront une invitation à rejoindre un jeu video à l'ambiance médiévale pour trouver la suite d'une intrigue qui semble arrêtée sur l'image d'une vision solaire.

critique par Mapero




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