Lecture / Ecriture
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Le peintre d'éventail de Hubert Haddad

Hubert Haddad
  Palestine
  Vent printanier
  La double conversion d’Al-Mostancir
  Théorie de la vilaine petite fille
  La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole
  Oholiba des songes
  Le peintre d'éventail
  Quelque part dans la voie lactée
  Corps désirable
 

Hubert Haddad est un écrivain français né en 1947 en Tunisie.

Le peintre d'éventail - Hubert Haddad

Fond et forme
Note :

   Le peintre d'éventail est un roman initiatique qui vaut largement autant pour sa forme (prose poétique) que pour son fond (même si la narration reste sympa). Hubert Haddad présente un trio d'hommes, trois générations qui se croisent au détour d'un jardin japonais. Il y a d'abord Maître Osaki, orfèvre paysagiste et peintre à ses heures, puis Matabei Reien parachuté dans cette contrée d'Atôra suite à un drame l'impliquant et enfin le jeunot Hi-Han, pas si bête que cela, fin cuisinier lettré qui ne le sait pas encore mais que les aléas de l'existence vont tâcher de lui dévoiler.
   
   Terreau d'amours clandestines et refuge de cette masculinité plurielle, l'auberge de dame Hison recèle de trésors insoupçonnés : "Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté." Charles Baudelaire nous invitait au voyage, Hubert Haddad le décrit. Mais comme toujours, les passions couvent, les événements naturels se déchaînent et le bazar arrive vite dehors (et dans les cœurs).
   
   Indéniablement, l'écriture de Hubert Haddad est reconnaissable par son lyrisme. Créateur de haïkus (les experts de cet art apprécieront), il raconte cette terre de contrastes que représente le Japon d'aujourd'hui, lieu de souffrance (de la seconde guerre) mutilé par des catastrophes naturelles engageant d'autres plus nucléaires. Le rythme japonisant du style donne un souffle épique intéressant à ce récit. Toutefois, j'ai eu le sentiment qu'Hubert Haddad se regardait parfois écrire, par l'emploi de néologismes un peu obscurs comme complexion (page 36) ou opposite (page 21) par exemple, et aussi sur certains haïkus qui m'ont paru artificiels et manquer de sincérité. Je pense aussi que ce texte a souffert de la comparaison et du rapprochement avec "Neige" de Maxence Fermine, lu pourtant il y a déjà quatorze ans. Les thèmes et la narration m'ont semblé si proches que je n'ai pas su trouver l'originalité dans le traitement fait par Hubbert Haddad.
   
    Néanmoins, "Le peintre d'éventail" reste un très joli roman sur la transmission (partage des arts et techniques, empreintes par-delà la mort), sur l'apprentissage de la vie (dépasser les deuils et la douleur physique de l'absence, savoir grandir au-delà de n'importe quelle épreuve) et le dépassement de soi. Agréable, dépaysant et rafraichissant.
   
   page 47
   "Un amant silencieux était pour elle une bénédiction. Celui qui se tait n'attend rien de vous."
   

   et mes deux haïkus préférés
   
   
   Nuit de tempête -
   la branche contre un volet
   parle des esprits
   
    Chant de mille automnes
   le monde est une blessure
   qu'un seul matin soigne

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critique par Philisine Cave




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Une étape
Note :

   Comment ne pas se laisser charmer par un tel titre, hein, comment? Je ne connaissais pas du tout l'auteur (mais je vois qu'il a quoi... 21 romans/essais/poésies publiés chez Zulma, qui fait généralement des choix éditoriaux que j'apprécie) alors je n'ai pas hésité. Et j'ai bien fait parce que j'ai beaucoup aimé.
   
   Nous sommes donc au Japon, de nos jours. Pourtant, c'est dans un univers un peu hors du temps que nous amène l'auteur. Hors des grandes villes, dans une auberge tenue par Dame Hison, une ancienne prostituée, où plusieurs ne veulent être vus, près d'Atôra. Conséquemment, c'est une bulle un peu étrange peuplée de personnages hors-normes et fantasques. Il y a Monsieur Ho, commerçant un peu vulgaire dans ce contexte. Aé-Cha, une vieille fille semblant perdue dans un autre monde. Osaki, jardinier artiste vivant dans une cabane au fond du jardin. Sans oublier Matabei, dont l'histoire nous est aussi contée par Hi Han, son ancien élève.
   
   Matabei a abouti à Atôra en raison d'un fugace sourire qui a disparu brutalement. Il a coupé les ponts avec son ancienne vie, son passé d'artiste et d'homme du monde à Kobe et Kyoto. Petit à petit, il devient l'ami d'Osaki, qui a créé un jardin magnifique, presque onirique, respectant la nature, ses lois, ses beautés naturelles. Sans trop savoir pourquoi ou comment, Matabei se fondra à ce décor et à cette vie, lui qui n'était plus de nulle part. Jusqu'à ce que tout bascule.
   
   Je vous le dis d'emblée, c'est de l'écriture dont je suis tombée amoureuse. Pleine d'images, elle rejoint nos sens et réussit à nous transporter dans ce jardin avec ses couleurs, ses bruissements, ses jeux de perspectives et ses chants. La scène où il décrit la forêt de bambous est juste magnifique. Le tout dans un style fluide, détaché, à l'instar de plusieurs auteurs japonais que j'ai lus (même si bon, le style reste différent....) La vie de Matabei nous est racontée par fragments, alors que Hi Han la récole pendant la nuit ultime. Et ça dépasse le jardin, l'art, les éventails et les haïkus qui y sont inscrits (j'aime les haïkus qui saisissent l'instant. D'amour). C'est une quête de soi, de sérénité, d'apaisement malgré les bouleversements du pays, son instabilité et les tremblements de terre réels et métaphoriques qui le secouent. C'est une histoire d'apprentissage, de passage. C'est le leg des connaissances, des visions, d'une génération à l'autre. C'est préserver la sagesse et la mémoire.
   
   Un très beau livre tout en délicatesse, qui se lit d'un souffle. J'ai réellement apprécié.
    ↓

critique par Karine




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Japon, celui qui nous fascine
Note :

   Il y a Japon et Japon, bien entendu. Tout comme il y a le Larzac et Paris ; la France tous deux. Japon et Japon donc, et celui qui semble bien nous fasciner le plus, c’est bien entendu celui qui est resté collé à ses traditions, le Japon non-urbain, le Japon retiré. Cf "Je vais bien ne t’en fais pas", d’Olivier Adam, "Nuage et eau", de Daniel Charneux, "Neige" de Maxence Fermine ou, dans une moindre mesure, "Soie", d’Alessandro Baricco pour ce qui concerne des écrivains européens, mais c’est le cas aussi pour des auteurs japonais ayant succès en traduction française, au moins.
   "Le peintre d’éventail" est dans ce modèle puisqu’il n’est pas question de vie trépidante tokyoïte ou osakienne, non, il est question d’une auberge aux confins du monde japonais, "au fin fond de la contrée d’Atora, au nord-est de l’île de Honshu" nous dit la présentation de l’éditeur, une pension plutôt, tenue par dame Hison, prostituée retraitée, qui accueille un petit monde bien réglé ; de monsieur Ho, le jovial négociant de thé à Aé-Cha, éternelle vieille fille d’origine coréenne en passant par le couple d’amants qui vient avec régularité s’isoler dans ce trou perdu. Mais en fait ce ne sont pas les personnages de l’auberge qui sont importants, du moins pas ceux cités plus haut mais deux personnages périphériques ; Osaki Tanako, vieux petit homme d’apparence insignifiante qui se consacre à l’entretien créatif et artistique du jardin ainsi qu’à la peinture sur éventail, une peinture liée à son activité de jardinier puisqu’il y décrit en quelque sorte son credo en matière d’art jardinier. Osaki Tanako donc et Matabei Reien, qui va devenir son disciple et successeur. Un Matabei Reien qui s’est réfugié dans cette pension perdue suite à un accident (au sens propre !) de la vie qui le hantera éternellement. Autant dire que Matabei est détruit socialement et qu’il va paraître naturel qu’il reprenne le flambeau des mains du Maître Osaki Tanako, dans le même isolement et la même mise en retraite de la société. Le flambeau étant le jardin, les éventails et leur peinture.
   
   La plus grosse partie du roman est essentiellement contemplative, tournée vers l’éblouissement de ces êtres vis-à-vis de la nature et singulièrement de la nature domestiquée que représente le jardin. Et le style d’Hubert Haddad est très descriptif, très fouillé, pouvant de fait faire paraître longues les pages. Mais il va se produire une accélération très brutale, qui pour ma part m’a perturbé puisque j’ai eu carrément l’impression de changer de roman. Littéralement !
   
   Un séisme se produit (banalité au Japon se dira-t-on), qui provoque, comme l’actualité l’a hélas démontré en 2011, un tsunami qui va venir tout ravager ; les existences, le jardin, … tout.
   Matabei est survivant puisqu’il était en montagne et c’est de sa quête hallucinée d’une "Enjo", fantomatique jeune femme dont il était tombé amoureux, dont il va être question.
   
   Le tout est raconté par Xu Hi-han, qui fut un temps son disciple – comme Matabei le fut auprès d’Osaki Tanako – mais qui avait fui, acte en lien avec des évènements concernant cette "Enjo".
   Ça donne un résultat un peu bancal, avec les trois premiers quarts plutôt contemplatifs et le dernier quart halluciné et plus trépidant. Un Japon qui nous fascine, disais-je …

critique par Tistou




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