Lecture / Ecriture
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Chercher Proust de Michaël Uras

Michaël Uras
  Chercher Proust
  Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse
  Aux petits mots les grands remèdes

Michaël Uras est un écrivain français né en 1977 au Creusot.

Chercher Proust - Michaël Uras

Sourire avec Marcel
Note :

   "Maman n'existait plus que pour moi, j'étais son unique préoccupation. Le matin elle se levait pour faire mon petit-déjeuner, à mon réveil mon café au lait était prêt, à bonne température, et même si mes horaires n'étaient pas réguliers et que je ne les lui communiquais jamais, instinctivement (en fait elle épiait chacun des bruits provenant de ma chambre) elle s'adaptait à mon emploi du temps. Pour reprendre une plaisanterie sur les mères juives, lorsque je me levais la nuit pour faire pipi, maman refaisait mon lit".
   

   "Chercher Proust" dit le titre, en réalité c'est plutôt Jacques Bartel, le narrateur, qui se cherche. Après plusieurs décennies consacrées au célèbre auteur, il ne sait plus qui il est lui-même, ni où il est exactement!
   
   Il est tombé dans "la recherche" à 14 ans, d'une surprenante manière, en mordant dedans, au sens propre, et n'en est plus sorti. Il faut dire que la vie ne l'a pas gâté. Fils unique, une mère étouffante, un père parti sans un mot du jour au lendemain, une maladie qui le cloue au lit à l'adolescence, rien de bien enthousiasmant. C'est là qu'un oncle lui offre l’œuvre de Marcel, lui faisant mettre le doigt dans un engrenage dont il ne sortira plus. Il fait des études de lettres et tout naturellement rejoint la cohorte des spécialistes de Proust en devenant chercheur lui-même.
   
   Rien de déshonorant me direz-vous, mais voilà, il en oublie de vivre parmi les autres. Un jeune ado qui se passionne pour Proust n'est pas des mieux vus par ses congénères, il se retrouve marginalisé et moqué. Son côté falot et terne n'arrange rien et ce ne sera pas mieux dans sa vie d'adulte. Ses collègues chercheurs ne l'acceptent pas plus que ses camarades de lycée. Côté sentimental, il partage un temps la vie de Mathilde. Séduite par son côté intello, elle se lasse vite de ses perpétuelles réflexions sur Marcel "Mathilde était fière de fréquenter un chercheur. Elle disait à ses amies "Jacques est chercheur, spécialiste de Proust ..." (Nannanère ...). Ces dernières qui ne connaissaient pas l'auteur la regardaient avec envie et ajoutaient "Il doit être super doué ton mec. Il sait certainement parler aux femmes, lui". Bref, Marcel devient très encombrant dans l'existence de Jacques, au point qu'il cherche à s'en débarrasser.
   
   Surprenant roman, qui fourmille d'idées et rebondit constamment d'une déconvenue à une autre. Sa grande force est d'être amusant, léger, fin, le narrateur pratique l'auto-dérision avec maestria. La communauté des exégètes de l’œuvre de Proust est égratignée avec verve, mais là où il touche vraiment c'est dans le contraste entre le looseur que Jacques semble être dans la vie et la sensibilité et l'intelligence dont il est en réalité doté. Jacques n'est dupe de rien et c'est là qu'il est attachant.
   
   J'imagine que les grands connaisseurs de "la Recherche" vont trouver de multiples allusions à l’œuvre ; je n'en suis pas, ce qui n'est pas pour autant un obstacle, on peut apprécier ce texte sans avoir lu Proust.
   
   A noter que l'auteur vient de sortir un deuxième roman "Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse".
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critique par Aifelle




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Sous le poster de Marcel Proust
Note :

   Jacques Bartel vit une enfance et une adolescence un peu morne, sous le poster de Marcel Proust accroché à un mur de sa chambre. Ses parents, non-lecteurs se demandent bien ce qu'il va finir par faire avec cette passion proustienne. Jacques en fera sa profession, chercheur en Proust, dans une association qui a pour but de disséquer par le menu la vie et l'œuvre du maître. Mais l'obsession de Jacques est néfaste à sa vie personnelle qui s'effiloche. Ses amitiés et ses amours se ressentent de cette mono-maniaquerie.
   
   Si le thème général du roman n'est pas original, ce sont les questionnements d'un homme tout au long de sa vie, de son rôle sur terre à son utilité, l'amour, la mort, la vie quoi, ce qui est original et intéressant, c'est le biais pris par l'auteur à savoir cette passion proustienne. Jacques ne vit que par et pour Marcel Proust. Sa rencontre avec l'œuvre date de ses quinze ans, lors d'une pause alitée pour cause de maladie, un oncle lui offre Du côté de chez Swann. "Lors d'une crise particulièrement douloureuse, ne sachant plus que faire, je saisis le livre et le mordis de toutes mes forces, laissant l'empreinte de mes dents sur la couverture. Quelques instants plus tard, la souffrance s'estompa. Pour la première fois, Marcel Proust venait de me soulager. Cette expérience se renouvela plusieurs fois, le pauvre livre, que je possède encore, en conserve les stigmates. Pour remercier l'auteur de son aide merveilleuse, je décidai de débuter son œuvre." (p.14/15)
   
   Point n'est besoin pour apprécier ce livre de connaître la littérature proustienne. La preuve, c'est qu'ayant lu à peine un livre de Marcel, j'ai beaucoup aimé celui de Michaël Uras. S'il est totalement respectueux des mots de Marcel Proust, de son œuvre, Uras l'est beaucoup moins de l'homme dont il se moque gentiment : "Proust était habitué à ce faste, ses amis, tous très riches, eux aussi. Si je m'étais trouvé à une table voisine de la leur, qu'aurais-je pensé? Je l'imagine : quel attroupement de bourgeois! Quel amoncellement de nobles décrépis! Voyez ce vieux comte à moitié endormi sur sa table, il n'a même pas la force de soulever sa fourchette. [...] Quant aux femmes, deux ou trois vieilles princesses quasi séniles. L'incontinence régnant, elles se relaient pour aller constater l'ampleur des dégâts aux toilettes." (p139/140)
   
   Il se moque également de ceux qui ont ausculté, disséqué l'œuvre de M. Proust dans tous les domaines les plus inattendus soient-ils : "... alors que je somnolais tout en faisant mine d'écouter un monsieur parler des pantalons et chemises préférées de Proust", "Lors d'une conférence sur l'utilisation de la virgule dans A la recherche du temps perdu." (p.50), "je profitai de ce temps pour lire un article sur l'utilisation de la lettre "i" dans l'œuvre de Proust" (p.52), et de l'écrivain devenu un mythe sans l'avoir voulu : "Proust était aussi présent que Mac Donald dans les coins les plus retirés de la planète, pourtant il n'avait jamais eu de plan commercial. Quel génie du commerce! Et si Mac Donald diversifiait chaque année son offre, Proust lui, offrait inlassablement la même carte, sans jamais de nouveautés." (p.56/57) Une irrévérence fort salutaire, surtout lorsque comme ici, elle est doublée d'une admiration pour l’œuvre.
   
   Et puis c'est aussi l'histoire de Jacques Bartel qui va tenter de comprendre pourquoi et comment sa passion l'empêche de vivre avec les autres, avec Mathilde notamment qui n'en peut plus de Marcel ni de Jacques, un petit intellectuel maigrichon et sans muscle, elle qui finalement préfère les vrais hommes, musclés, qui ne lisent pas. Tous les clichés passent sous la plume de Michaël Uras, pour mieux les railler, les tourner en dérision ; ça pourrait être très attendu, grossier et c'est fin, délicat et drôle. Parce que je me suis bien marré (entre autres) en lisant les tribulations de Jacques Bartel. L'écriture est alerte, absolument accessible à tous, peut même permettre à des lecteurs de dédramatiser Proust, et pourquoi pas de le (re)commencer? La meilleure preuve est que j'ai cité plein d'extraits et que j'aurais pu en placer encore, parce que très souvent, j'ai souligné tel ou tel passage. Un premier roman très prometteur.

critique par Yv




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