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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier de Patrick Modiano

Patrick Modiano
  Chien de printemps
  Rue des boutiques obscures
  Accident nocturne
  Un pedigree
  Livret de famille
  Dans le café de la jeunesse perdue
  La petite bijou
  Dora Bruder
  L'Horizon
  Quartier perdu
  L'Herbe des Nuits
  Vestiaire de l’enfance
  Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
  Du plus loin de l'oubli
  Remise de peine
  De si braves garçons
  La place de l'étoile
  Des inconnues
  Villa Triste
  Souvenirs dormants

Patrick Modiano est un écrivain français né en 1945, Grand prix du roman de l'Académie française en 1972, Prix Goncourt en 1978. Prix Nobel 2014 pour «l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation».

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick Modiano

Une réalité passée en fraude
Note :

   Aujourd'hui, jeudi 09 octobre 2014, Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de Littérature "pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation". Il y a une semaine, dans La Grande Librairie, à l’occasion de la sortie le 2 octobre de son dernier roman, "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", François Busnel nous faisait partager sa rencontre avec celui qui devient, en dépit de sa modestie native, le quinzième Nobel de Littérature français.
   
   Il est fascinant d’assister à une interview de Modiano, un exercice difficile et pour lui et pour le journaliste. La parole de l’écrivain est hachée, fragmentaire, en perpétuel inachèvement. Si l’on est souvent proche de la gêne, l’on se dit que cette parole hésitante, en quête de la précision la plus grande, est bien à l’image d’une écriture du ressassement certes, mais à chaque nouveau livre, étonnamment neuve et habile à orchestrer subtilement les errances d’une mémoire faillible. Modiano ne dit-il pas qu’il écrit toujours le même livre?
   
   Ce dernier opus entraîne le lecteur en quête d’un carnet d’adresses perdu par le romancier Jean Daragne et qui tombe entre les mains d’un couple étrange. Avec ses "phrases trouées de silence", l’écrivain de 69 ans a évoqué ces lieux où les souvenirs remontent à la surface. Ça commence comme un polar, dans de vrais lieux, explique-t-il, les rues de Paris qu’il connaît si bien, comme la rue Laferrière par exemple. C’est complètement hétéroclite, mais précis en même temps, dit-il, que cette recherche dans des annuaires officiels de noms de gens qui ont disparu. Avec le temps tout s’en va mais tout devient possible et ces ouvrages deviennent pour lui de gigantesques annuaires imaginaires.
   
   Il en va ainsi pour la rue de l’Arcade, un endroit familier, qu’il connaissait quand il avait vingt ans. Il y est repassé par hasard et le numéro 42 n’existe plus. Cela procure un drôle d’effet, c’est bizarre de voir ainsi comment un même endroit a changé. Mais il suffit de fermer les yeux et cet endroit devient le lieu d’un pays intemporel.
   
   L’ouvrage est placé sous les auspices de Stendhal avec une citation qui donne la perspective du roman, qui pourrait être celle de tous les romans de Modiano "Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre." L’écrivain pense à des choses lointaines dont il perçoit l’écho. Il ressuscite les traces d’événements qui ne sont plus naturalistes.
   
   Le personnage de ce dernier roman se refuse à se souvenir et tient à distance le passé. En fait certains événements lointains sont des matrices pour l’imagination. Modiano donne en exemple Alfred Hitchcock qui, à l’âge de cinq ans, fut contraint de demeurer pendant trois heures derrière les grilles d’un commissariat. Cette expérience angoissante imposée à l’enfant fut sans doute la matrice de la terreur, matériau de ses films. L’écrivain a souvent pensé à cela et pour lui aussi, de petits événements ont été à la source de son écriture, notamment dans une maison aux environs de Paris où se retrouvaient des gens étranges. Ses parents n’étaient pas présents dans ce mélange bizarre de choses banales. Son imaginaire a fait le reste.
   
   A la page 71, on peut lire : "C’était un morceau de réalité qu’il avait fait passer en fraude." Modiano use de détails précis dans l’espoir que les gens d’autrefois donnent signe de vie et, ainsi qu’il le dit, son écriture est un appel aux fantômes.
   
   L’écrivain Modiano, celui qui s’efforce de résoudre des énigmes insolubles!
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critique par Catheau




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Carnet d'adresses
Note :

   Dans ce roman, à la différence des précédents, le "Je" énonciatif laisse place à un narrateur, Jean Daragane, mise à distance de Modiano lui-même dont il porte le premier prénom. Vers l’âge de sept ans, "pour qu’il ne (se) perde pas dans le quartier", la jeune femme qui l’avait recueilli lui avait écrit leur adresse : 6 rue Laferrière. Modiano poursuit son investigation des phénomènes mémoriels, cherchant comment la mémoire recompose ou occulte la réalité vécue. On retrouve l’atmosphère trouble des lendemains de l’Occupation, de ces années 1950 où abondaient les fausses identités, les personnages énigmatiques, et autres  "gens louches". Les réminiscences prennent toujours pour support les noms, butinés dans les annuaires. La toponymie de Paris constitue la "géographie mentale" de l’auteur, même si la ville est devenue méconnaissable des années plus tard. Le recours à un narrateur rend l’introspection plus sensible dans ce roman ; Modiano y marque davantage les repères temporels même s’il ne "peut donner de la réalité des faits" que leur "ombre", selon la note de Stendhal en exergue, le souci de leur mise en perspective appert.
   
   On a parlé de roman "policier" car ce texte en donne, au début, l’impression vite évanouie. En réalité, le prétendu journaliste Gilles Ottoli enquêtant sur un fait divers tragique auquel Daragane enfant aurait été mêlé joue le rôle d’un catalyseur, d’un révélateur au sens chimique. Il amène le narrateur à devenir son propre enquêteur, en faisant émerger de l’oubli un temps de son enfance que ce dernier a occulté. Reste pour lui à ne pas s’y perdre.
   
   Sous prétexte de lui restituer son carnet d’adresses trouvé en gare de Lyon, G. Ottolini et son amie Chantal Grippay surgissent dans la vie de J. Daragane, écrivain vieillissant, solitaire et heureux. La lecture de Buffon l’apaise, autant que, par sa fenêtre, cet arbre qui "veille sur (lui)" : ce charme le rassure. Même s’il affirme "n’avoir peur de personne et surtout pas des maîtres-chanteurs", J. Daragane se sent harcelé par ce mystérieux Gilles, un imposteur qui aurait contacté la police à son sujet. Néanmoins au lever du jour l’écrivain recouvre son sang-froid. Au cœur de l’affaire un nom, celui d’un certain Torstel que Daragane aurait mentionné dans son premier roman "Le Noir de l’été". Il l’aurait connu enfant car c’était un ami de sa mère comme Bob Bugnand, Perrin de Lara ou Colette Laurent, cette danseuse de boîte de nuit assassinée en 1951. Le couple laisse au narrateur des feuilles dactylographiées et une photo de lui à l’âge de sept ans ; il ne se reconnaît pas. C’est ce nom "Torstel" qui  agit comme "une piqûre d’insecte" dans l’esprit de Daragane. Portant s’il hésite à plonger dans ces évocations des années 50, c’est que "l’on oublie ce qui nous gêne ou est trop douloureux".
   
   Son premier roman… c’était déjà une quête de ses origines. Il y avait décrit avec exactitude la scène où Annie Astrand l’avait emmené au Photomaton boulevard du Palais… Cette même photo c’était "un morceau de réalité" glissé dans la fiction, un "appel de phares" à son intention. Car écrire un livre, pour Modiano, "c’est semer les noms de certaines personnes et attendre qu'elles donnent de leurs nouvelles". D’ailleurs J. Daragane avait revu Annie vers 1960.
   
   Elle avait été sa mère de substitution pendant un an dans la maison de Saint-Leu-la-Forêt, alors que ses "faux parents dont il se souvenait à peine cherchaient à se débarrasser de lui". Lui qui "n’a jamais connu un chez-soi" mais seulement des pensionnats, conserve "le sentiment de n’avoir jamais eu de parents." Annie, elle, lui prodiguait de l’affection. Mais elle a disparu, incarcérée dit-on.
   
   La fonction thérapeutique et consolatrice de l’écriture donne sens à la vie de Modiano, l’enfant mal-aimé errant dans l’après-guerre. Si certains de ses personnages ont réellement existé, — telle Chantal "la chinoise" prostituée marseillaise— il évoque surtout des absents. Son art de l’ellipse lui permet de les suggérer en creux, tout comme ses émotions douloureuses. Modiano poursuit l’expérience proustienne du "temps retrouvé" : cela valait bien le Nobel!
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critique par Kate




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Sans surprise...
Note :

   Sans surprise, le thème du dernier roman de Patrick Modiano concerne la quête du passé, l’histoire personnelle que le personnage central, Jean Daragane, n’a aucune intention d’exhumer au départ. Cet alter ego de Modiano, un écrivain un tantinet misanthrope, est dérangé au cours de sa sieste (et du cours de sa vie) par un curieux appel d’un inconnu qu’il pressent comme une menace. Il se rend néanmoins au rendez-vous imposé par l’importun, entrant ainsi dans le mécanisme d’une remontée dans le temps qui deviendra bien vite incontournable. Comme dans tous ses ouvrages, Modiano promène son lecteur dans le dédale des adresses parisiennes, il se sert du décalage entre le souvenir des lieux et la réalité présente pour mieux accentuer l’évanescence du passé et faire ressentir le trouble que provoque la convocation des fantômes.
   
   Si Modiano prend la peine de décrire son personnage en homme mûr qui s’est construit sur un rejet des relations familiales compliquées et insatisfaisantes, il s’amuse à mettre sur sa route deux personnages aux intentions troubles qui le conduisent à ce retour sur son propre chemin, parsemé de zones d’ombre et d’ambiguïté. Très vite le lecteur perçoit la confusion de l’écrivain face aux évocations, en apparence anodine, de patronymes déposés par hasard aux détours d’un roman, comme une bouée invisible. On est presque en droit de se demander si la ficelle n’est pas un peu grosse… Et puis, peu à peu, il devient évident que le hasard mène bien la danse, que les petits cailloux qui semblent semés sans rime ni raison l’ont été comme autant de balises destinées à guider chacun vers "sa" vérité. Jean Daragane se prend à ce jeu, ce passé oublié devient obsédant. Il se mue en enquêteur acharné à retrouver les clés des événements et des êtres qui l’ont entouré dans son enfance. C’est une femme dont la présence émerge, et cette femme n’est pas sa mère. Les réminiscences concernant Annie Arstrand sont troublantes, ambivalentes. Au passage, Modiano alias Daragane nous convie dans une maison mystérieuse où se sont tramées sans aucun doute de louches affaires… Mais chut, Modiano n’est-il pas le roi de l’esquive, nous resterons comme Daragane, des témoins au regard flou, des oreilles sourdes à la bande son, des personnes en quête d’enfance, indéfiniment…
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critique par Gouttesdo




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Remise de peine
Note :

    Patrick Modiano, notre Prix Nobel national, poursuit dans son dernier roman le fil nostalgique du temps passé, perdu et jamais vraiment retrouvé.
   
    Son style c'est cette petite musique de la mémoire où il suffit de presque rien pour que le passé ressurgisse.
   
    Son héros, Jean Daragane est un ancien écrivain, sexagénaire il vit seul coupé du monde. Il savoure toutefois la lecture de Buffon et aime regarder les arbres de la fenêtre de son appartement parisien.
   
    Un carnet d'adresses perdu dans le train, le conduit à rencontrer un couple très bizarre. Très insistant, l'homme souhaite connaître les liens qui unissent Jean à un nom du carnet, Guy Torstel.
   
    Voila, il suffit de presque rien et Jean se souvient, plus ou moins.
   
   On flotte entre passé et présent. On se perd aussi.
   
    Il est question d'une certaine maison habitée par des personnages à la vie très spéciale.
   
    Confiée par sa mère, souvent absente, à une danseuse de cabaret, Jean retrouve des moments, des lieux, recherche, trouve, oublie.
   
    "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" explore les peurs enfantines du héros, celles d'être abandonné dans une maison et faire remonter à la mémoire un fait divers violent jamais élucidé.
   
    Les amateurs de Modiano vont aimer, tout y est.
   
    L'oubli volontaire ou non, les déambulations dans Paris ou dans les lieux du souvenirs, la reconstruction vaine souvent d'un passé enfoui prennent ici des aspects sombres et désespérés.
   
    L'écriture est fluide et le ton fidèle à l’œuvre de l'auteur, mais l'histoire de cet homme ne représente pas un intérêt immense.
   
    Si les souvenirs de cet homme pour l'enfant qu'il était peuvent être émouvants, l'histoire se perd et on se demande où on va. Certains personnages disparaissent et on oublie ce que l'on fait là.
   
    Finalement, laissons la recherche du temps perdu à Proust.
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critique par Marie de La page déchirée




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A la recherche du temps perdu
Note :

   Recherche du temps perdu à jamais perdu mais insistant, lancinant, confronter les quelques vagues souvenirs à la réalité des faits, s’apercevoir que les images prégnantes de l’enfance sont trompeuses, se diffractent à travers la conscience en une multitude de fragments qu’il faut rassembler pour sortir de l’oubli des événements effacés, c’est à tout cela que Jean Daraganne se trouve confronté. Le simple coup de téléphone d’un certain Ottolini va l’entraîner dans une "enquête". Ottolini a retrouvé son carnet d’adresses sur une banquette du buffet de la gare de Lyon, il souhaite le lui rendre, mais il n’a pu s’empêcher de le feuilleter, un nom a retenu son attention, Guy Torstel. Ce nom n’évoque aucun souvenir à Jean Daraganne. S’il se trouve dans son carnet suivi d’une numérotation téléphonique qui n’a plus cours c’est qu’il a autrefois fait partie de ses connaissances Peu à peu, ce simple nom sur une page de carnet va l’aider à remonter la piste d’un épisode de son enfance, à Saint-Leu-la-Forêt. Que faisait-il là? Qui était cette femme qui s’occupait de lui? Pourquoi ses parents l’avaient-ils mis en pension chez elle?
   
   La mémoire est un vaste puzzle dont l’oubli bouleverse le bel agencement. Les pièces manquantes sont une énigme à la conscience et Patrick Modiano, de roman en roman, n’en finit pas de sonder le mystère de cet oubli qui donne à chacun un sentiment d’incomplétude.
   
   Dans son discours à l’Académie suédoise, Patrick Modiano évoque cette recherche du temps perdu qui, pour lui, ne peut plus se faire aujourd’hui comme au temps de Proust où la société qu’il décrivait était beaucoup plus stable
   "J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. A cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.
   Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan"

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critique par Michelle




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Un art du « presque rien »
Note :

   Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano
   
   "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", telle est la phrase qu’écrivait Annie Astrand pour le narrateur, Jean Daragane, du dernier opus de Patrick Modiano. C’était quand le personnage était petit et qu’il avait été confié aux soins de cette femme. Mais qui était Annie Astrand, cette silhouette féminine d’un autrefois que le narrateur redécouvre du plus loin de l’oubli?
   
   Il n’est pas certain qu’on le sache vraiment à la fin du livre mais le lecteur, amateur inconditionnel du prix Nobel 2014, ne s’en plaindra pas. En effet, avec ce récent ouvrage, il ne pourra qu’admirer la trame subtile tissée par l’auteur qui superpose ici, de sa manière inimitable, les différentes strates de la mémoire.
   
   A grand peine et au prix de bien des errances, le narrateur parviendra à se remémorer l’époque où il vivait à Saint-Leu-la-Forêt avec cette Annie Astrand et Roger Vincent. Pour cela, il lui aura fallu passer par un labyrinthe de quinze années après sa séparation brutale d’avec la jeune femme et le moment de leurs retrouvailles dans le quartier du Ranelagh.
   
   Chez Modiano, il y a toujours ce moment improbable et ténu où le travail de la mémoire se met en branle. Au début, ce n’est "presque rien", c’est "comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère". Dans ce roman, c’est le jour où un certain Gilles Ottolini téléphone à Jean Daragane afin de lui remettre un carnet d’adresses qu’il a retrouvé au buffet de la gare de Lyon.
   
   Comme toujours chez l’écrivain, on se perd dans ce complexe palimpseste mémoriel qui vient en écho à d’autres œuvres. Que ce soit à travers Jean D. ou Jean Daragane, il nous livre les bribes d’une enfance quasi orpheline de père et de mère, où domine la souffrance de l’abandon : "Il avait le sentiment de n’avoir jamais eu de parents."
   
   Cette quête de l’enfant que fut le narrateur est toujours aussi tremblée, aussi hésitante : "LE TREMBLAY. Et ce mot provoqua chez lui un déclic, sans qu’il sût très bien pourquoi, comme si lui revenait peu à peu en mémoire un détail qu’il avait oublié." Il est malaisé de lire dans les signaux que vous envoie un mémoire clignotante : "A cause de certains noms […] il se trouvait brusquement en présence de certains détails de sa vie, mais reflétés dans une glace déformante, de certains détails décousus qui vous poursuivent les nuits de fièvre."
   
   Certes, les lieux ont changé, sont désormais désertés ou ont été détruits et les carnets d’adresses ne contiennent plus que des numéros de téléphone dont les abonnés ont disparu. Et pourtant, certains personnages, telle cette Chantal Griffay, en font ressurgir d’autres ; certains lieux ressuscitent parce qu’ils furent déjà habités par celui qui les retrouve ; certains objets, comme cette robe de satin noire avec deux hirondelles sur les épaules, raniment des êtres disparus. Magie de l’écriture qui ranime et ravive les ombres du passé.
   
   Sur ce roman plane une impression de menace diffuse, semblable à celle de la voix de Gilles Ottolini lorsque Jean Daragane l’entend pour la première fois. N’est-il point en effet hasardeux et dangereux de réveiller les morts, de ramener à la lumière les histoires louches de ceux qui "firent de la prison" ou qui furent mouillés dans une "combinatie"?
   
   Comme dans les autres œuvres de Modiano, on suit la quête du narrateur avec inquiétude et surtout émotion. Comment celle dont le seul nom "avait pour lui l’effet d’un aimant", celle pour qui il avait sans doute écrit son livre, Le Noir de l’été, "dans l’espoir qu’elle lui fasse signe", celle qui avait tant "compté" pour lui, avait-t-elle pu l’abandonner dans cette maison d’Eze-sur-Mer, victime d’un délaissement dont il ne s’est pas remis?
   
   Le roman s’était ouvert sur le "presque rien" du mouvement de la mémoire ; il se clôt de la même manière mais on comprend que ce "presque rien", c’est tout pour le narrateur : "[…] Au début, ce n’est presque rien, le crissement des pneus sur le gravier, un bruit de moteur qui s’éloigne et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu’il ne reste plus que vous dans la maison."
   
   Rappel discret d’une enfance esseulée, réflexion mélancolique sur l’écriture et sur le vieillissement, évocation de la personne rare que "l’on aurait voulu vraiment rencontrer", il y a tout cela dans ce dernier roman. Plus qu’ailleurs cependant, tout l’art de Modiano me semble résider dans ce "presque rien" d’une "piqûre d’insecte, d’abord très légère", à l’origine d’une "douleur de plus en plus vive, et bientôt [d’] une sensation de déchirure".
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critique par Catheau




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Charme ou tremble
Note :

   Un titre qui interpelle surtout si on n'a pas du tout le sens de l'orientation...
   
   Jean Daragane romancier solitaire reçoit un coup de téléphone : à la gare de Lyon on a retrouvé son carnet d’adresses ; un carnet périmé mais le nom de Guy Torstel y figure, avec un vieux numéro de téléphone qui n’est plus attribué ; ce nom intéresse Gilles Ottolini l’homme qui a retrouvé le carnet.
   
   Il donne RDV à Daragane rue de l’Arcade (près du boulevard Haussmann) Daragane répugne à ce rendez-vous, il a l’impression que cet Ottolini veut le faire chanter (mais à propos de quoi ?)
   
   Avec Ottolini se trouve une certaine Chantal sa compagne. Daragane la rencontre seule : ils vont discuter à partir d’une robe assez curieuse avec un dessin d’hirondelles que Chantal doit parfois porter dans de pénibles circonstances. Jean perçoit bientôt qu’Ottolini est une sorte de voyou proxénète et joueur de casino. Chantal et Ottolino semblent parents d’individus auxquels Daragane eut affaire lorsqu’il était petit. Ils craignent que l’on enquête sur un meurtre déjà ancien.
   
   Le récit se focalise sur plusieurs époques : l’époque actuelle où Daragane est tiré de sa tranquillité par les deux individus qui lui rappellent un passé pénible. Il tient bon grâce à un arbre qu’il contemple par la fenêtre de son studio : un tremble ou un charme. Ces deux mots "tremble ou charme" résument le ressenti de l’écrivain par rapport à ce passé fait de crainte et d’un certain enchantement… et son enracinement à ce passé.
   
   Sa mère (dont il ne sait plus rien) l’avait confié à une certaine Annie Astrand à St Leu la forêt… Daragane préfèrerait ne pas se souvenir, mais il est entraîné malgré lui à faire son enquête. Le second niveau de récit c’est le moment, où, déjà écrivain il revit cette femme… un court moment, cette femme pour qui il avait écrit un premier roman.
   
   Un troisième niveau de narration le ramène petit garçon, à son vécu avec elle ; le passé sort de l’ombre, du moins un épisode douloureux une séparation d’avec cette maman de substitution qu’il avait bien aimée. "Ne te perd pas dans le quartier" était une phrase qu’elle avait écrite pour lui, lorsqu’il sortait seul ou rentrait seul de l’école.
   
   On se passionne vraiment pour cette histoire, bien que Modiano l’ait déjà racontée de diverses façons sous d’autres angles. Sa façon de nous introduire pas à pas, à l’aide de divers indices (des noms de personne, de lieu, des éléments-clé comme un arbre, des rencontres fugaces avec des gens plus ou moins identifiés) sa manière d’opacifier les éléments pour en laisser apparaître un petit coin lumineux qui semble éclairer quelque chose de précis qu’on élucidera pas pour autant… tout cela continue à charmer et à faire trembler.

critique par Jehanne




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