Lecture / Ecriture
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Nos disparus de Tim Gautreaux

Tim Gautreaux
  Nos disparus
  Le dernier arbre

Timothy Martin Gautreaux est un écrivain américain né en Louisiane en 1947.

Nos disparus - Tim Gautreaux

Ne tirez pas !
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Écrivain de Louisiane, connaisseur de la culture cajun, Tim Gautreaux a été découvert par le public français avec "Le dernier arbre" en 2013. Suivre Sam Simoneaux, le personnage principal de "Nos disparus", c'est naviguer sur le Mississippi, danser sur les airs de jazz des années 20, rechercher une petite-fille kidnappée, réfléchir sur la culpabilité et l'inanité de la vengeance. Nos disparus c'est aussi une fresque de la société du Sud, peuplée d'une multitude de personnages tous dépeints avec minutie. On sent que l'auteur aime sa terre et ses personnages.
   
   Soldat de l'armée américaine envoyé combattre en France en 1918, Sam Simoneaux a débarqué à Saint-Nazaire le jour de l'armistice. Voilà pour l'incipit. De retour au pays il est entré au service du grand magasin Krine à La Nouvelle Orléans. Responsable d'étage, il n'a pas pu éviter le rapt de la petite Lily Weller dont les parents Ted et Elsie travaillent comme musicien et chanteuse sur un steamboat. Laissant sa femme Linda, écrasé par un sentiment de responsabilité que son patron et les Weller amplifient, Sam se retrouve embauché sur l'Ambassador en compagnie des parents Weller : à chaque port il s'efforce de mener son enquête et de trouver des indices pour retrouver la petite-fille de trois ans et demi. Ted puis Elsie attendent beaucoup de lui tout en étant prêts à l'accabler car les mois passent...
   
   Une grande partie du roman se déroule ainsi sur le fleuve, depuis La Nouvelle Orléans, Bâton Rouge, Vicksburg et en remontant au-delà de Saint Louis. La remise en état du bateau à aubes, les conditions de navigation, la vie à bord : on est véritablement immergé dans un univers mythique — convoqué déjà par l'illustration de couverture — à quoi s'ajoute le jazz que les musiciens blancs et surtout noirs déversent sur les pistes de danse où affluent les riverains pour de courtes croisières. Les soirées estivales sont très arrosées de whisky frelaté en cette époque de prohibition et les bagarres éclatent : Sam et les autres membres de l'équipage doivent séparer les combattants ; les armes ont été laissées à l'entrée, du moins en principe... L'Ambassador diffuse les airs de jazz à travers le Midwest en même temps que Sam améliore son style au piano, et qu'Elsie charme le public par ses interprétations de ce qui deviendra des classiques du genre.
   
   À côté de cette dimension presque documentaire, se mène l'enquête sur l'enlèvement de Lily. Avec un peu de chance, Sam se retrouve sur la piste des kidnappeurs : les truands Skadlock qui agissaient pour un couple riche mais sans enfant. La chance l'accompagne depuis qu'en Argonne, lors d'opérations de déminage et de nettoyage du champ de bataille, une petite villageoise l'a surnommé Lucky. Sam retrouve aussi la piste des Cloat qui, par vengeance aveugle, ont massacré sa famille quand il n'était encore qu'un bébé dans une ferme isolée du pays cajun. Mais pour Sam la priorité est d'en finir avec le kidnapping de Lily : son patron n'a-t-il pas promis de lui conserver son job au grand magasin jusqu'à la résolution de son enquête? L'intrigue est très bien ficelée et les déplacements à terre de Sam pour retrouver les criminels ou leurs complices s'accompagnent de descriptions vivantes : forêts denses et menaçantes, villages perdus, habitants misérables et violents, gares, voies ferrées et télégraphistes.
   
   La violence, justement, c'est l'un des grands sujets du roman. De quel droit opposer la violence à la violence, conduire sa vengeance personnelle? Tim Gautreaux se fait moraliste et semble prêcher contre la possession et l'emploi des armes : risqué ou inutile selon les cas. Dans un pays où les armes pullulent — la maison du juge de paix Soner abrite une véritable collection d'armes — Simoneaux a pour ligne de conduite de refuser de se venger quand les coupables ont expié par leur déchéance sinon par leur remord. Cette violence refusée accompagne alors le bonheur de fonder une famille et de la voir s'agrandir. Une lecture marquante!
   
   
   Extrait (p.480) :
   
   "Muet et éventré le long du dock, l'Ambassador eut tôt fait de perdre toute magie, et un remugle de poussière et de moisi monta de ses ponts. Les mécaniciens éteignirent le feu des chaudières, et une fois toutes les machines à l'arrêt, Sam trouva le silence presque trop pesant et il se mit à réfléchir. Pendant des semaines, le bruit et la musique l'avaient empêché d'imaginer ce qui se trouvait à l'intérieur des terres, à environ cent cinquante kilomètres, quelque part au fin fond de l'Arkansas. Des gens auxquels il était lié par une histoire, si l'on veut, qui avaient fait disparaître des voix, des gestes, toute une génération de son sang. Dans la pénombre, il s'accouda au bastingage de tribord et laissa son esprit filer vers l'ouest."

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critique par Mapero




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Entre aventure et enquête
Note :

   Tim Gautreaux, le "Conrad des bayous", est né en 1947 en Louisiane. Aujourd’hui professeur émérite d’anglais à la Southeastern Louisiana University. Deux de ses romans ont été traduits : "Nos arbres" et "Nos disparus"
   
    Le jour de l’armistice, Sam Simoneaux débarque en France avec ses compagnons d’armes prêts à combattre pour libérer le pays. A peine arrivés, on leur fait savoir que la guerre est finie mais que leur mission consistera à aller "nettoyer" les champs de bataille de l’Est. Une épreuve terrible qui va le marquer à jamais lorsqu’il doit abandonner une fillette, retrouvée dans une maison bombardée, dont toute la famille a péri, avec l’espoir que quelqu’un viendra la chercher. Les années ont passé, Sam s’est marié et a trouvé un emploi de surveillant dans un grand magasin. Secrètement, il espère que rien ne viendra bouleverser cette quiétude retrouvée. Ce jour-là, de service, des parents affolés le préviennent que leur petite fille a disparu. Sam se met immédiatement à sa recherche parmi les rayons et découvre, par hasard, les kidnappeurs, un homme et une vieille femme, avec la petite. N’écoutant que son courage il essaie en vain de la récupérer mais son adversaire ne lui laisse aucune chance. Le directeur le rend responsable de ce rapt, il le licencie et ne le reprendra que lorsqu’il aura retrouvé l’enfant! Les parents, musiciens, travaillent sur un bateau à vapeur qui remonte le Mississipi, véritable dancing flottant qui voit affluer, au rythme des escales, une faune prête à tous les excès. Sam se fait embaucher persuadé qu’il réussira à reconnaître les voleurs dans cette foule hétéroclite qui monte à bord le temps d’une soirée. Commence un long voyage et une traque sur le grand fleuve et dans les bayous où se cachent truands et assassins. C’est aussi le temps des premiers rythmes de jazz et des premiers orchestres noirs qu’il faut faire apprécier malgré le racisme ambiant.
   
    Tim Gautreaux signe-là un roman symphonie qui se déploie dans la chaleur étouffante de cette Louisiane des années d’après-guerre, un roman sur la vengeance, la misère humaine, l’enfant face aux adultes. Un bonheur de lecture entre aventure et enquête. Des personnages attachants.
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critique par Michelle




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La croisière ne s'amuse pas tant que cela
Note :

   Vaste fresque des années vingt, "Nos disparus" offre une vision loin d'être paradisiaque de ces croisières sur le Mississipi, qui sont indissociables du Jazz Nouvelle-Orléans. Loin de l'image idyllique que l'on pouvait se forger en admirant par exemple les pochettes des vinyles consacrés au jazz de cette époque dans notre adolescence. Si pour les croisiéristes, c'était "la croisière s'amuse", avec tous les débordements que cela entraînait, pour le personnel, c'était de longues journées de labeur. Les musiciens n'étaient pas toujours à la fête et devaient participer aussi à des travaux d'entretien. Le gamin des Weller, par exemple, âgé d'une douzaine d'années aidait à la chaufferie, indispensable pour que les roues à aubes puissent tourner et le bateau avancer.
   
   Mais dans ces coins reculés de la Louisiane et tous les états que traverse le Mississipi, soit les états du Mississipi, du Tennessee, de l'Arkansas, du Kentucky et ainsi de suite en remontant jusqu'à la source, la loi était celle du plus fort. Et les policiers ne pouvaient pas grand chose face aux armes des malfrats, des malfaiteurs, des meurtriers et des voleurs d'enfants.
   
   Mais si le fil conducteur s'enroule autour de l'enlèvement de Lily, d'autres thèmes sont soulevés dans ce roman. D'abord le retour à l'état-civil des soldats et leur avenir pas toujours rose. Sam a eu dans un premier temps de la chance et c'est pour cela qu'il avait été surnommé Lucky, mais tous n'ont pas bénéficié d'un reclassement et sont devenu des clochards, surtout lorsqu'ils reviennent handicapés. Sa première chance fut d'ailleurs d'avoir survécu au meurtre de ses parents, ce qui nous ramène aux heures du Far-West et à tous ses excès, comme le démontrèrent souvent les films dits de western. Et son enquête sur l'enlèvement de Lily lui fait prendre conscience que lui aussi traîne son passé comme un boulet.
   
   Enfin, c'est ce racisme latent qui prédomine alors, et encore serais-je tenté d'ajouter. Les Orchestres de Noirs étaient acceptés, car leur musique plaisait, surtout aux danseurs qui pouvaient se défouler sur les pistes, mais il n'en restait pas moins qu'ils étaient en même temps méprisés.
   
   Tout comme Ron Rash et quelques auteurs qui les ont précédés, Tim Gautreaux se complait à décrire ce Sud des Etats-Unis sur fond historique avec réalisme et précision.
   
   A lire également de Tim Gautreaux : Le dernier arbre
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critique par Oncle Paul




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Ceux qui nous manquent
Note :

   Titre original : The Missing 2009
   
   En 1918, Sam Simoneaux débarque à Saint-Nazaire ; il vient du sud de la Louisiane, et parle le "cajun" un français très particulier. Ses compagnons et lui ont été appelés à combattre les Allemands en France, mais la guerre vient de se terminer. Sauf qu’ils sont tenus de nettoyer les champs de bataille des engins abandonnés au sol ou enterrés et qui n’ont pas explosé. Un travail très dangereux ; Sam fait exploser par mégarde une chaumière et une fillette est blessée qu’il tente d’aider. Elle le baptise "Lucky" (chanceux).
   
   Sam est un jeune homme optimiste, convivial, dynamique, et plutôt mélancolique lorsqu’il pense qu’à l’âge de six mois il a perdu toute sa famille massacrée par une bande, venue se venger de la mort accidentelle de l’un d’entre eux, dont le père de Sam fut indirectement responsable. Seul rescapé, Sam n’a aucun souvenir… mais, adulte, quoiqu’il fasse comme job, il est chargé de la sécurité avant tout…
   
   Le voilà revenu dans sa patrie : il devient donc agent de sécurité d’un grand magasin à la Nouvelle Orléans. C’est là que se déclenche l’intrigue principale. Une petite fille de 3 ans Lily est enlevée et Sam déclaré responsable, est renvoyé ; il avait négligé de demander qu’on ferme toutes les issues du magasin lorsque les parent lui ont dit ne pas retrouver leur fillette.
   
   Sam se fait embaucher sur l’Ambassador, un bateau à aube, où travaillent les parents et le frère de Lily. Ce navire descend le Mississipi proposant chaque soir une soirée dansante dans chaque ville traversée. Là aussi il sera chargé de la sécurité, et du bon déroulement des soirées, mais aussi du rafistolage du bateau, réparer la casse faire le ménage, jouer des morceaux de jazz ou des chansons populaires au piano… et même faire la cuisine parfois. Les parents de Lily, musiciens avant tout, sont également employés à toutes sortes de tâches. Ces travailleurs sont soumis à un train de vie épuisants, fort mal payés, ne se reposent quasiment jamais…
   
   Sam a promis de retrouver la fillette, et il enquête tout en travaillant. Ses recherches vont le mener sur la piste des kidnappeurs, mais aussi sur celle des assassins de sa famille, 27 ans plus tôt. Dans un cas comme dans l’autre, il sera amené à prendre des décisions difficiles.
   
    La vie des employés du bateau-dancing, des employés de chemins de fer, shérif, bourgeois frustrés, policiers, se déploie sous nos yeux, y compris celle de différents gangsters dont certains sont extrêmement primitifs. Les personnages sont diversifiés, et la documentation très précise nous en apprend beaucoup sur la société en Louisiane et alentour pendant les années 1920. Ce récit parle de l'exploitation éhontée des petites gens, du racisme envers les Noirs, et les Cajuns, des énormes différences de classes, des ravages de l'alcool...
   
   J'oubliais les transports (trains, chevaux, mules, voitures…) les lieux traversés, campagnes et villes, m'ont beaucoup intéressée, moi qui en sais si peu sur cette région et sur l'époque. Un très bon roman.

critique par Jehanne




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