Lecture / Ecriture
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L'empreinte de toute chose de Elisabeth Gilbert

Elisabeth Gilbert
  Mange, prie aime
  L'empreinte de toute chose
  La tentation du homard

Elizabeth Gilbert est une écrivaine américaine née en 1969.

L'empreinte de toute chose - Elisabeth Gilbert

La brique de l'été
Note :

   J'ai l'habitude de démarrer mes notes de lectures par un petit résumé permettant de situer l'histoire. Mais que dire de ce pavé de plus de 600 pages, qui est la biographie romanesque d'Alma Whittaker, dont nous suivons le parcours de botaniste de sa naissance en 1800 à sa mort, autrement dit presque tout un siècle pour ce pavé que j'ai dévoré avec infiniment de plaisir, et à qui je mettrais six étoiles si on n'était pas limité à 5!
   
   Un récit tout simplement délicieux, qui doit beaucoup à l'écriture d'Elizabeth Gilbert et à sa façon de raconter cette histoire d'une femme éprise de science, au 19ème siècle.
   
   Mais ce n'est pas que cela! Car les portraits des personnages qui gravitent autour d'elle sont vraiment exquis, à commencer par son père, homme né pauvre et quasiment illettré qui débute ce récit enchanteur et qui, grâce à sa roublardise, va réussir à faire fortune et transmettre son goût des sciences à son unique enfant. Mais aussi celui de Prudence, l'enfant recueilli, la presque demi-sœur avec qui les relations ne sont pas toujours évidentes, Retta l'amie fantasque, Hanneke de Groot, la gouvernante mais aussi de nombreux personnages masculins, à commencer par le précepteur. Les relations que ces différents protagonistes nouent entre eux nous offrent des pages d'amitiés atypiques, des histoires d'amour souvent ratées, avec toujours une grande subtilité d'analyse et une force d'écriture surprenante.
   
   Passionnant, ce roman est un récit audacieux, que je vous recommande très chaudement. Ne vous fiez pas aux autres écrits de cette romancière, celui ci est d'une toute autre veine. Prenez le, commencez à le feuilleter et vous verrez que vous en tournerez les pages sans vous en rendre compte, subjugué que vous serez par tant d'habileté romanesque.
   
   Ce fut ma première grosse et belle surprise de l'été (je vous en réserve d'autres!), de ces romans qui vous prennent comme par surprise, tant ils sont différents de ceux que vous avez lus jusque là. Et pourtant mon niveau d'exigence ne cesse d'augmenter, vu mon incroyable propension à lire toujours davantage. Un roman d'une fraicheur inouïe, qui m'a fait penser à "Prodigieuses créatures" de Tracy Chevalier, en raison d'une immersion réussie dans un monde de sciences, mais aussi d'une plongée dans un univers à part, dépaysant et fascinant. Une totale réussite!
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critique par Éléonore W.




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L'utile et le nécessaire
Note :

   Nous sommes au début du XIX siècle quand naît Alma Whittaker, fille de Henry Whittaker, un anglais originaire du village de Richmond près de Londres et de Beatrix van Devender, une hollandaise d'Amsterdam. Le couple s'est installé à Philadelphie. Comme son père qui a fait fortune dans le commerce des plantes en obtenant le monopole dans le commerce du quinquina, comme sa mère, une femme supérieurement intelligente et cultivée qui se charge de son éducation intellectuelle et spirituelle, Alma aime l'étude et en particulier se passionne pour la botanique. Cet amour des plantes la conduira bien loin, vers des terres lointaines mais aussi vers des découvertes scientifiques novatrices.
   
   J'ai beaucoup aimé le roman d'Elizabeth Gilbert parce qu'il possède un souffle romanesque certain et s'intéresse aux progrès scientifiques du XIX siècle en se faisant le témoin d'une époque où la science interroge le monde du vivant, explore le passé et met à mal les obscurantismes.
   
   Des personnages contrastés

   Elizabeth Gilbert a créé des personnages au caractère fort, à la vie mouvementée : ils affrontent des aventures intérieures, spirituelles, rencontrent des obstacles dressés sur le chemin de la connaissance ou de l'amour ou partent dans des voyages vers des pays lointains, des aventures périlleuses. Elle présente aussi des couples symétriquement opposés dont les contrastes permettent d'explorer toutes sortes de nuances psychologiques.
   
   Bien que Alma soit le personnage principal, le roman commence par un récit de la vie de ses parents et surtout de son père dont le passé aventureux et riche en péripéties est passionnant.
   
   Henry Whittaker est né dans une famille pauvre et a bien peu de chance de s'en sortir dans la vie. Pourtant il fera fortune en utilisant les seules connaissances qui lui soient accessibles, celles de la botanique, car son père est un des jardiniers réputés du jardin botanique de Kew. Son culot allié à son savoir, son intelligence pratique et aussi à son courage, son endurance et sa bonne santé (car il faut bien tout cela pour réchapper aux dangers qu'il rencontre) lui permettront d'être envoyé dans des terres lointaines à la recherche d'espèces végétales rares qui seront à l'origine de sa prospérité. En dehors de cela, il est presque illettré. Nul couple ne peut être plus dissemblable que Henry et Beatrix : celle-ci est fille d'un riche famille bourgeoise dont les membres sont conservateurs, depuis des générations, du plus grand jardin botanique d'Europe, le Hortus d'Amsterdam. Extrêmement cultivée, lettrée, scientifique hors pair, elle possède cinq langues et gèrera les affaires de son mari avec intelligence et clairvoyance.
   
   Leur fille, Alma possède une vive intelligence, une mémoire phénoménale qui fait que toutes les études qu'elle entreprend scientifiques, littéraires ou linguistiques lui sont aisées. L'intelligence d'Alma n'a d'égale que sa laideur. Avec un autre personnage, celui de sa sœur adoptive Prudence, Elizabeth Gilbert crée une fois encore un couple formé de contrastes. Prudence est loin d'être sotte mais elle n'a pas les facultés intellectuelles d'Alma; sa beauté est saisissante et son altruisme - elle devient abolitionniste et aide les esclaves noirs- répond à l'égocentrisme voire l'égoïsme d'Alma. D'autre part, au matérialisme, à la sensualité d'Alma, Elizabeth Gilbert oppose la spiritualité et l'angélisme d'Ambrose Pike, son mari. On pourrait craindre que ces effets d'opposition ne soient trop systématiques mais il n'en est rien. En bâtissant ainsi son roman sur des contrastes très forts, l'écrivaine crée des effets de clair-obscur, de fortes tensions qui génèrent des drames et qui nourrissent l'intérêt du roman.
   
    Une époque d'exploration scientifique
   
L'un des aspects du roman qui m'a le plus captivée est l'exploration d'une époque de conquêtes scientifiques. Menée par Alma dès son plus jeune âge jusqu'à ce qu'elle devienne une spécialiste des mousses, l'étude de la botanique ouvre des horizons. Qui pourrait croire que l'on puisse s'enthousiasmer pour les différentes espèces de mousses existant dans le monde mais aussi pour leur origine, leur passé? Et qui pourrait penser que le sujet soit assez vaste pour y consacrer une grande partie de sa vie? Et pourtant, oui, c'est fascinant non seulement pour Alma mais pour le lecteur car il est amené à comprendre par étapes, l'enchaînement de la pensée de la chercheuse et comment elle peut aboutir à une théorie scientifique qui a révolutionné le monde, secoué les croyances religieuses à tel point que même de nos jours l'on cherche encore à la nier. Car Alma parvient à bâtir une démonstration qu'elle appelle la "Théorie de l'avantage compétitif", qui rejoint celle de Darwin sur la sélection naturelle et l'évolution des espèces! L'habileté d'Elizabeth Gilbert, bien sûr, consiste à faire d'Alma une savante méconnue qui ne publie pas sa découverte et se fait coiffer au poteau par Darwin! Mais rassurez-vous, l'écrivaine nous le confirme, non sans humour, Darwin a devancé de peu Alma dans l'aboutissement de ses recherches, ouf! il reste le seul maître de sa théorie. Vous vous rendez compte si c'était une femme qui l'avait distancé! Elizabeth Gilbert s'appuie sur des recherches solides et c'est un réel plaisir que de se plonger dans son roman aux thèmes riches et variés, fourmillant d'idées et de connaissances.
   
   Un roman passionnant qui procure un grand plaisir de lecture!
   
   
   Quelques citations :

   
   "Elle écrivit :" Plus grande est la crise, plus rapide est, semble-t-il, l'évolution."
    Elle écrivit : "toutes les transformations semblent mues par le désespoir et l'urgence."
    Elle écrivit : La beauté et la variété du monde naturel sont tout au plus les témoignages visibles d'une guerre infinie." (...)
    Elle écrivit cette existence est une expérience hésitante et difficile. Parfois il y aura une victoire après la souffrance, mais rien n'est promis. L'individu le plus précieux ou le plus beau peut ne pas être le plus résistant. Le combat de la nature n'est pas marqué par le mal, mais par cette unique loi naturelle, puissante et indifférente : il y a simplement trop de formes de vie et pas assez de ressources pour qu'elles survivent toutes."
   
   "Alma était une perfectionniste et plus qu'un peu tatillonne, et il n'était pas question qu'elle publie une théorie qui comportait une lacune aussi petite soit-elle. Elle n'avait pas peur d'offenser la religion, comme elle l'affirma fréquemment à son oncle, elle redoutait d'offenser quelque chose qui était bien plus sacré pour elle : la raison.
   Car il y avait une lacune dans la théorie d'Alma : elle ne pouvait, malgré tous ses efforts, comprendre les avantages de l'altruisme et du sacrifice de soi au point de vue de l'évolution. Si le monde naturel était effectivement le théâtre d'une lutte amorale et incessante pour la survie qu'il paraissait, et si terrasser ses rivaux était la clé de la domination, de l'adaptation et de l'endurance - dans ce cas, que faisait-on, par exemple, de quelqu'un comme sa sœur Prudence?"
   
   "L'unique crime impardonnable est de couper court à l'expérience de sa vie avant sa fin naturelle. Agir ainsi est une faiblesse regrettable, car l'expérience de la vie s'interrompt déjà assez vite, dans tous les cas, et on peut tout aussi bien avoir le courage et la curiosité de demeurer dans la bataille jusqu'à ce que survienne l'inévitable décès. Tout ce qui est moins qu'un combat pour survivre est lâche. Tout ce qui est moins qu'un combat pour survivre est un refus de la grande alliance de la vie."

critique par Claudialucia




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