Lecture / Ecriture
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Bien-aimé Tchebychev de Caroline Renédebon

Caroline Renédebon
  Bien-aimé Tchebychev

Bien-aimé Tchebychev - Caroline Renédebon

Famille toxique
Note :

   2007, Lorsque le docteur Daguer meurt en fin de roman, les haines, rancœurs et jalousies se cristallisent autour de ses dispositions testamentaires concernant la maison de la baie du Mont-Saint-Michel qu'il était le seul à aimer. Ses trois enfants, deux légitimes et un illégitime ne veulent pas de cette maison mais la part d'argent qui doit leur revenir.
   
   1946, Caroline Renédebon remonte le cours du temps et raconte l'histoire de la famille Daguer, à travers des dates importantes, des faits et des événements, jusqu'en 2010.
   
   C'est un roman assez original que je tiens en mains : une saga familiale construite par petites touches marquantes ; il faut aussi tenir compte des ellipses pour bien la saisir dans son entièreté. Le début est une description de la maison de Carolles, en Normandie et de ses environs, avec des phrases qui m'ont enchanté, ce qui fut d'excellent augure pour la suite : "Ce sont ces airs des maisons du Cotentin où l'odeur de pluie se mêle à la mer. La végétation est sucrée et spongieuse. Et le bleu du ciel possède toujours ce petit gris-lumière." (p.11) Entendez-vous cela, "une végétation sucrée et spongieuse"? Le reste du roman est à l'avenant, poétique, mélancolique, dur, cruel, pas très gai mais d'une tristesse rendue lumineuse par l'écriture de C. Renédebon.
   
   Etonnamment construit avec de multiples narrateurs, on passe, en tant que lecteur, par les yeux de chaque membre de la famille à un moment ou un autre. Parfois, on peut voir le même lieu ou vivre le même événement de deux manières différentes, notamment cette fameuse maison que le père vénère, celle dans laquelle il trouve quiétude et plaisir et celle qui n'est que contraintes et déceptions pour le reste de la famille. Les chapitres racontent simplement la vie d'une famille qui n'est pas heureuse d'être une famille : chacun vit indépendamment des autres. Michel, le père, marié à Armande a des maîtresses (a même un enfant illégitime avec Annabella la maîtresse en titre). Armande vit mal ses grossesses, déprime après la naissance de son second enfant, Florence, et aucun des deux n'a de fibre parentale : "L'enfant, elle, ne fait que geindre toute la journée, ne sachant comment téter sa mère. Mais c'est la nuit que tout cela cogne dans la tête. Armande ne le supporte pas. L'enfant grimace, rouge, se tord sans répit. L'enfant est une écrevisse bouillie. C'est le lait maternel qui est vicié : si elle régurgite ce blanc acide, il faut sevrer." (p.32/33) Les gestes des parents sont là, purement techniques, hors de toute tendresse. C'est alors qu'Armande fait la connaissance de Gilda qui viendra s'occuper de la maison, des enfants et qui accessoirement passera dans le lit du père, puis restera dans celui de la mère. Claude, le premier enfant ne vivra que pour la réussite, dans les études d'abord, puis dans sa vie professionnelle ensuite, sans une pensée pour les siens. Florence, la petite fille à sevrer sera toute sa vie au bord de la déprime, révoltée contre son éducation qu'elle a ressenti comme violente envers elle ; c'est elle, qui sera le plus souvent la narratrice. Tous deux, ainsi que Dionis, le fils illégitime feront tout pour sortir de ce poids de la filiation.
   
   Je n'aime pas les sagas familiales, souvent trop romanesques, sucrées : là, on en est très éloigné, l'auteure nous montre une famille qui n'en a que le nom, chacun se construisant et se détruisant en regard des autres membres de la famille, les dernières pages concernant l'héritage finissent de faire exploser le peu qu'il restait de liens entre eux. Moi qui suis d'une grande famille unie (avec ses hauts et ses bas, ses affinités et ses désaccords possibles ou réels), très attaché aux liens qui nous lient, je regarde cela comme un triste spectacle en sachant qu'il peut être la réalité pour certains, alors je savoure d'autant plus mon bonheur d'être dans une famille soudée et aimante.
   
   Revenons à ce roman, et particulièrement à son écriture dont j'ai déjà un peu parlé (que ce billet est décousu!) : phrases courtes, acides, cruelles, elles vont au plus court et au plus profond des êtres qu'elles décrivent ; elles savent se faire plus douces et poétiques lorsqu'elles décrivent un paysage, notamment la baie du Mont-Saint-Michel ou un jardin. Un premier roman réussi tant dans le fond que dans la forme.
   
   Une petite explication pour finir : "Bienaymé-Tchebychev est le nom d'un théorème de probabilité qui permet d'évaluer le résultat d'une expérience aléatoire. Il éclaire le sort qui sera réservé à la maison de granit qui cristallise les secrets de la famille Daguer, dans la baie du Mont-Saint-Michel" (4ème de couverture). Théorème nommé "d'après les mathématiciens Irénée-Jules Bienaymé, qui fut le premier à le formuler, et Pafnouti Tchebychev, qui le démontra" (source : Wikipédia)

critique par Yv




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